13 mai 2017

École publique et privée: les vaines comparaisons



Lorsqu'on lit le texte intitulé L'école privée, un remède contre un nivellement vers le bas en éducation écrit par Marc-André Girard, directeur du secondaire au collège privé Beaubois, on se demande  pourquoi ceux qui valorisent l'école privée se sentent souvent obligés de le faire en employant une argumentation douteuse et en affichant une attitude quasi méprisante à l'égard de l'école publique.

S'il y a un débat en éducation qui ne se démode pas, c’est bien celui de la prétendue dualité opposant les secteurs privés et publics. Habituellement, celui-ci occupe l’espace médiatique à l’automne ; il aura fallu que Gabriel Nadeau-Dubois, lui-même un ancien élève de l’école privée, relance le débat en plein printemps pour que l’opinion publique s’enflamme une fois de plus. Résultat : on répète ad nauseam les mêmes arguments année après année. En effet, il s’agit de l’un des rares dossiers d’actualité qui est récurrent et dont on n’apprend rien de plus d’une année à une autre. Bref, on débat pour débattre.


M. Girard ne semble pas comprendre que, si on questionne encore la place qu'occupe l"école privée au Québec, ce n'est pas qu'on débatte pour débattre, mais bien que les choses en restent inévitablement au stade d'un insatisfaisant statut quo. Et si Gabriel Nadeau-Dubois, lui-même issu de l'école privée, nous y a replongés, c'est manifestement le signe que quelque chose cloche dans cet aspect du système scolaire québécois.


Cela dit, au-delà des perpétuelles questions financières, sociales, culturelles, éthiques et politiques, comment voir la présence des écoles privées québécoises différemment ?


Dans son analyse, M. Girard prend bien soin d'éluder volontairement les aspects financier, social, culturel, éthique et politique de ce débat. Il met de côté une bonne partie des arguments de ceux qui remettent en question l'école privée pour ne conserver que ceux qui l'arrangent, soit les aspects administratif et pédagogique.

Une école privée subventionnée en est une qui est autonome. Bien évidemment, elle ne l’est pas complètement sur le plan financier, mais elle l’est sur le plan décisionnel. Ces décisions y sont prises localement, bien souvent après consultation des acteurs qui y gravitent : membres du personnel, parents, élèves, conseil d’administration, etc. Une fois prises, ces dernières sont implantées immédiatement, puisqu’il n’existe pratiquement aucune structure bureaucratique ralentissant les initiatives du milieu. L’école privée a les moyens de mettre en oeuvre les idées qui sont générées par sa communauté, et ce, autant sur le plan humain qu’organisationnel.

Il est donc plus simple de mobiliser les acteurs, puisque tous prennent part aux initiatives locales. La rétroaction à la suite de la mise en place ne tarde pas et cette information importante n’est pas noyée dans une mer d’intervenants oeuvrant sur divers paliers décisionnels.

L’école privée subventionnée implique donc une meilleure accessibilité aux instances ainsi qu’au personnel qui encadre les élèves.


Tout d'abord, un des avantages de l'école privée est, selon M. Girard, qu'elle est autonome. Mais «pas complètement» sur le plan financier, prend-il la peine d'ajouter. Quel doux euphémisme quand on parle d'un financement public allant de 60 à 75% selon les études! Ensuite, il oublie de souligner que les écoles privées bénéficient d'une plus grande autonomie parce qu'elles ne sont pas obligées de respecter les mêmes contraintes que les écoles publiques: la loi sur l'instruction publique, les limites quant aux frais exigés aux parents, l'obligation d'accueillir tous les jeunes, peu importe leurs caractéristiques (EHDAA, décrocheurs, etc.) et j'en passe. Ce qui est remarquable et que ne constate pas l'auteur de ce texte, c'est plutôt que l'école publique,dans certains cas, fasse aussi bien que l'école privée avec beaucoup plus de contraintes et beaucoup moins de moyens.  


L'obligation d'innover 

Bien souvent, l’école privée subventionnée permet des percées novatrices en éducation. Cela va de soi : elle vend des services éducatifs à une clientèle qui choisit de s’affranchir d’un service similaire offert gratuitement. Cette école doit se remettre constamment en question et justifier son existence. Elle se doit d’innover. C’est une question de survie.

Quand on y pense, cela rompt avec le modèle où la clientèle scolaire (ce terme en fait sursauter plus d’un qui y collent automatiquement une connotation mercantile ou néolibérale) doit consommer des services éducatifs de façon obligatoire, jusqu’à 16 ans. Trop longtemps, le milieu scolaire a été l’un de ces très rares marchés qui pouvaient peu se soucier des attentes de sa clientèle pour subsister. Entièrement subventionné par le gouvernement, et ce, peu importe le rendement de l’école, de la commission scolaire ou du personnel en place, l’élève a fini par être tenu pour acquis, lui qui doit obligatoirement être présent en classe. En somme, la clientèle est contrainte à consommer des services scolaires prédéterminés.


M. Girard explique également que l'école privée a l'obligation d'innover pour satisfaire sa clientèle. Il n'y a qu'un pas à faire pour déduire que l'école publique, elle, peut à toute fin pratique stagner et se complaire dans la médiocrité. Et pourtant: parlons-en du fameux «struggle for life» de l'entreprise privée néo-libérale en éducation. Combien d'écoles privées ai-je connues bien assises sur leur réputation et dont le conservatisme était presque une marque de commerce?  Dans les faits, c'est avec la venue des programmes particuliers dans le réseau public que plusieurs écoles privées ont commencé à se décoincer. Auparavant, il existait parfois une certaine concurrence entre divers établissements privés d'une même région, mais la venue de nouveaux joueurs au sein du réseau public a brouillé les cartes. Quand les parents ont compris qu'ils pouvaient trouver au public des programmes tout aussi intéressants et stimulants qu'au privé, certains n'ont pas hésité et les établissements privés ont dû se réajuster. 


L’école privée offre un choix, et avoir des choix, c’est une composante inéluctable d’une démocratie. Également, avoir des choix et devoir payer pour un produit déjà offert gratuitement implique que les écoles doivent faire face à des attentes élevées de la part des payeurs, et ce, autant en ce qui concerne les parents que le gouvernement.


L’école privée offre un choix, affirme M. Girard. Oui, principalement celui de la ségrégation des élèves basée sur le revenu des parents. L'école publique aussi offre des choix et elle en offre à des jeunes bien plus différents que ceux qu'on retrouve à l'école privée. Les élèves qui y sont inscrits proviennent de milieux socio-économiques bien plus variés que ceux des écoles privées. De plus, ces élèves sont bien moins homogènes: en 2011-2012, 20,1% des élèves du secteur public étaient des EHDAA comparativement à 2,6% à ceux du secteur privé. Et on ne parle pas des épreuves de sélection à l'entrée et des expulsions quand des élèves n'atteignent pas un certain degré de performance. 


L’école privée subventionnée n’a pas le choix de satisfaire les attentes. En fait, de nos jours, on s’attend à plus que simplement satisfaire les attentes d’une clientèle ; il est question de les dépasser. D’où la place centrale de l’innovation dans bon nombre de ces écoles… Il est désormais question de justifier son existence et de demeurer pertinent dans le monde scolaire.


Contrairement à ce que sous-entend M. Girard, l'école publique, elle aussi, doit satisfaire les attentes des parents. Il est faux de penser que ceux qui y inscrivent leurs enfants se désintéressent tous du parcours scolaire de leur progéniture.  Parlez-en aux directions d'école qui, chaque jour, doivent vivre avec les demandes de parents qui ne trouveraient pas satisfaction au secteur privé où les services complémentaires (psychologues, orthopédagogue, etc.) sont soit inexistants soit payants. 

L’école privée subventionnée tire le monde scolaire québécois vers le haut depuis longtemps. Le nouveau débat public entourant les subventions de ces écoles a tendance à évacuer ce fait ou encore à prétendre que c’est justement grâce au trésor public que les écoles privées subventionnées sont en mesure d’innover. Si on argumente dans cette logique, le réseau public devrait innover encore plus, non ?


Affirmer que l'école privée tire vers le haut le monde scolaire québécois est donc une généralisation erronée: des écoles publiques s'en tirent tout aussi bien, sinon mieux, que certaines écoles privées. Renchérissons en indiquant que cette affirmation de M. Girard est contredite par un récent avis du Conseil supérieur de l'éducation sur ce sujet.

Enfin, pour mieux comprendre les campagnes de dépréciation des écoles privées subventionnées, on doit en revenir au constat de base en éducation québécoise au XXIe siècle : ceux qui innovent et qui font autrement sont victimes de l’effet beige, cet immense vortex uniformisateur qui nivelle sans cesse vers le bas au nom de l’équité et de l’égalité des chances, et ce, autant pour les élèves que le personnel scolaire !


Enfin, en éducation, s'il existe bien une institution qui peut se plaindre d'être victime de campagnes de dépréciation, c'est bien l'école publique. Des textes comme ceux de M. Girard en sont un bon exemple. Bien des enseignants des écoles publiques sont aussi compétents, sinon plus, que ceux des écoles privés. Si on leur donnait les mêmes conditions que leurs confrères du privé (des élèves triés provenant de milieu socio-économique favorisé, par exemple), ils pourraient sûrement en faire autant sinon plus. Par contre, je ne parierais pas sur le contraire: combien d'enseignants choisissent d'enseigner au secteur privé justement parce qu'ils ne veulent pas à avoir à relever le défi d'enseigner à tous les types d'élèves?


Il est si facile de regarder les autres de haut quand on n'a pas les mêmes défis. Les écoles publiques, de par leurs nombreuses missions, consacrent d'importantes sommes et des efforts considérables pour scolariser des élèves qui, sinon, n'auraient nulle part où aller parce que l'école privée n'en voudrait tout simplement pas. À moins qu'ils soient payants, bien sûr...


13 commentaires:

Éric a dit…

Ah tous ces parents qui errent, n'ayant pas compris qu'ils doivent retourner dans le droit chemin et inscrire illico leur progéniture au public au nom du bien commun et du sacro saint égalitarisme. Pourtant, bien de ces parents ne sont pas si fortunés que cela, mais ont décidé de faire des sacrifices pour donner ce qu'il y a de mieux à leurs enfants.

Ce rêve de vouloir coûte que coûte abolir toute forme d'élitisme... C'est bien connu : ce sont les pauvres et les cancres qui relèvent le niveau d'une société. Désolé du sarcasme. L'idée n'est évidemment pas de les laisser sur le côté du chemin. Ce n'est pas plus une solution que vouloir rabaisser et ralentir les meilleurs au profit des moins bons.

J'ai vécu dans ma polyvalente au secondaire la transition des groupes enrichis à la macédoine actuelle. Jamais je n'enverrai mes enfants au public dans de telles conditions. Quand tu es bon, tu t'emmerdes parce que le prof est occupé par les plus lents. Le prof est donc incapable de développer le plein potentiel des bons, au nom de la justice du pas bon qui ne peu pas suivre (ou qui est turbulent - sans parler de tous les problèmes TDA machin).

Ce n'est pourtant pas compliqué à comprendre : on apprend mieux avec des étudiants de même niveau; le groupe avance beaucoup mieux. Pas une macédoine.

Le professeur masqué a dit…

Éric: Nulle part, je ne crois avoir suggéré que les parents devraient inscrire leurs enfants à l'école publique. J'en ai contre les «peddlers» en éducation qui utilisent parfois de faux arguments et ont une vision tronqués de la réalité pour vendre leur salade.

Saviez-vous qu'il existe différents programmes offerts par le secteur public, dont certains sont très stimulants? Je me demande alors pourquoi payer pour ce qui existe déjà. Bien des écoles publiques ne ressemblent pas à celle que vous avez connue et offrent des programmes pas seulement fondés sur la performance mais aussi sur les gouts des enfants.

Anonyme a dit…

Peddler pour peddler.... Utilisez des faux arguments pour nous vendre l'école publique, c'est mieux?

François-Xavier a dit…

Professeur,

Je crois que plusieurs parents, dont moi, sont prêts à payer davantage pour l'éducation de leurs enfants, non pas par snobbisme envers le secteur public, mais parce que, souvent, ce dernier n'est pas en mesure d'offrir des programmes très stimulants pour les enfants qui réussissent bien ou très bien.

Évidemment, je fais abstraction des parents qui dirigent leurs enfants vers le privé pour des mauvaises raisons, la plus cocasse étant le fameux "y a moins de drogue".

D'ailleurs, les gens se ruent vers les écoles internationales, même si celles sont publiques. Il en va de même pour les programmes sport-etudes ou musique-études (est-ce que ça existe encore?) offerts dans différentes polyvalentes.

Je suis tout à fait conscient que, règle générale, un élève ayant de la facilité va réussir aussi bien au privé qu'au public. Sauf que comme parent, ma conception de l'éducation ne se réduit pas à la réussite des sacro-saints examens du Ministère. J'ai eu au secondaire des professeurs qui, dans le cadre des cours d'histoire et de géographie, ont traité de la guerre de Yougoslavie, du conflit israelo-palestinien, de la montée du Communisme. C'était passionnant et bien plus enrichissant que d'apprendre le nom des trois bateaux de Jacques Cartier.

Je ne dis pas que les enseignants du secteur public ne sont pas capables de faire ça, mais, soyons francs, ce n'est pas dans une classe comprenant plusieurs élèves avec des difficultés d'apprentissage et sans support professionnel, que ça va arriver. L'enseignant, malgré toute sa bonne volonté, ne peut simplement pas le faire.

Quant au manque de ressources spécialisées dans le secteur privé, je ne peux prendre position, mais je peux vous assurer qu'à titre de parent d'un enfant bègue, le secteur public n'offre pas des services adéquats en matière d'orthophonie. L'orthophoniste, je dois le payer de ma poche.




Unknown a dit…

Personne ne conteste le droit qu'ont les parents d'envoyer leurs enfants dans une école privée de leur choix, aussi élitiste soit-elle. Vous avez le droit absolu de choisir le milieu scolaire de votre enfant (pour autant qu'il s'arrime aux normes d'éducation reconnues au Québec). Vous n'avez par contre pas le droit de me contraindre à en assumer une partie des coûts en détournant une partie de ma contribution fiscale au système d'écoles publiques.

Le professeur masqué a dit…

Anonyme: pourriez-vous m'indiquer les faux arguments s'il vous plait? Merci.

François-Xavier: des programmes comme le PEI des concentrations arts, sports-études offrent souvent un environnement comparable à bien des écoles privées. Pourquoi payer alors pour aller au privé? Dans le «infamous» palmarès de L'Actualité, certaines écoles publiques s'en tiraient mieux que le privé.

Unknown: «Vous n'avez par contre pas le droit de me contraindre à en assumer une partie des coûts en détournant une partie de ma contribution fiscale au système d'écoles publiques.» Euh... c'est juste que c'est la loi. Suivant votre raisonnement, je ne devrais pas payer pour les personnes âgées et un paquet d'autres trucs.

Et quoi encore ? a dit…

«L’école privée offre un choix, affirme M. Girard. Oui, principalement celui de la ségrégation des élèves basée sur le revenu des parents.»

Bin oui, faites en sorte que tous puissent envoyer leurs enfants à l'école publique plutôt que de limiter son accès ! (Facile : bon scolaire pour les moins nantis, déduction fiscale pour les plus nantis)

Et quoi encore ? a dit…

«Euh... c'est juste que c'est la loi.»

Il existe des lois injustes, comme celles de faire payer deux fois les parents (pas nécessairement) très riches qui n'aiment pas le programme/l'école publique que l'on veut leur imposer.

Pierre Michaud a dit…

https://youtu.be/DJVOZB8jIf0 Le systeme finlandais 100% publique a fait ses preuves pourtant ! Pourquoi ne pas s'en inspirer .?

Le professeur masqué a dit…

Et quoi encore.

- Vous voulez parler de faire en sorte que tous puissent envoyer à l'école privée, non?
- Faque, moi aussi, je ne veux pas payer pour des services que je n'utilise pas. Jusqu'où vivons-nous en société à ce moment-là?

Pierre Michaud:
- L'école finlandaise.. Un long débat... En passant, il n'y a pas d'écoles privées en Finlande.


François-Xavier a dit…

Professeur,

Comme je crois l'avoir écrit, à ma connaissance, les programmes particuliers des écoles publiques sont très prisés. Je pense que les écoles internationales, avec leurs listes d'attente plus longues que celles des médecins de famille, en sont la preuve. Je ne crois pas avoir laissé entendre que ces programmes étaient inférieurs à ceux de l'école privée. À ma connaissance, c'est même le contraire.

Toutefois, je crois comprendre que ces écoles fontionnent selon un mode similaire à celui des écoles privées, à savoir qu'elles choisissent leurs écoliers au moyen d'examens. Évidemment, je peux me tromper sur ce sujet.



Le professeur masqué a dit…

Fançois-Xavier:

au public, les modes de sélection varient selon les commissions scolaires et parfois selon les écoles. Dans certaines, les parents remplissent une seule demande pour un ou plusieurs programmes: relevé de notes, lettres de références et lettre d'intention.

Et encore une fois, j'ai vu des écoles privées devoir se réajuster à la montée des écoles publiques dans certaines régions.

Anonyme a dit…

L' Homogénéité de l'école privée a pour égal l'hétérogénéité de l'école publique
Et dites moi maintenant, laquelle ressemble le plus à la vraie vie?
L'école publique prépare mieux à la vie en société et SURTOUT à l'ouverture aux différences
Bravo l'école privée pour votre autonomie ...sauf financière....à l'image de vos élèves :-)