01 juin 2020

Les surprises du ministère de l'Éducation

Le ministère de l'Éducation a annoncé aujourd'hui à 16h00 que toutes les écoles primaires et secondaires du Québec devront organiser pour lundi prochain des «camps pédagogiques» pour les élèves éprouvant des difficultés scolaires. Cette mesure inclut toutes les écoles secondaires du Québec et toutes les écoles primaires du Grand Montréal actuellement fermées. Organiser des camps de la sorte en quatre jours. En quatre jours. L'ai-je bien dit: en quatre jours?

La Presse écrit d'ailleurs:  «Il s'agit d'une nouvelle surprise pour le réseau de l'éducation.» Surprise? Quel euphémisme! Le mot est faible. Certains enseignants, qui ont pris connaissance de la nouvelle sur Internet, l'ont annoncée à leur propre direction qui croyait qu'il s'agissait d'un canular. Des CS contactaient leur personnel de direction ce soir pour lui dire qu'elles cherchaient des stratégies afin de répondre à la demande du ministre...

Chaque jour, le monde scolaire en est rendu à se demander ce que le MEES va effectuer comme revirement ou mettre soudainement de l'avant. La blague court qu'en septembre, le ministre «va décréter quotidiennement le menu des cafétérias des écoles et que celui-ci sera annoncé chaque jour pour le lendemain.»  

Quatre jours donc pour préparer des locaux, trouver des enseignants disponibles et volontaires, rejoindre les familles des élèves concernés, bâtir des horaires de classe, organiser le transport scolaire. Voilà la tâche qui attend différentes directions d'école, surtout celles du primaire du Grand Montréal, qui sont déjà épuisées à force de répondre aux demandes-surprise du MEES depuis des semaines: ferme l'école tout en mettant sur pied des services de garde d'urgence pour les employés de services essentiels, organise l'enseignement à distance, pense à rouvrir l'école, puis finalement ferme l'école. Rappelons que ces directions ont aussi à terminer administrativement l'année scolaire en cours et à en préparer une autre selon un scénario qui n'a pas encore été choisi tout en se demandant quelle sera la véritable situation en septembre.

Et maintenant ce qu'il ne faut pas dire, pour ne pas déplaire à ceux qui croient aux licornes:
  • Des camps pédagogiques de trois semaines ne changeront rien à la réussite des jeunes en grande difficulté. Il faut être purement naïf ou ne rien connaitre à la pédagogie pour penser que ces camps feront une différence. 
  • Au secondaire, où va-t-on trouver les enseignants dans les matières de base dans le Grand Montréal? De jour, on leur a donné un horaire de présence virtuelle. Ils font des visioconférences, s'approprient le télé-enseignement, préparent des capsules Internet, contactent les élèves, etc. 
  • Un autre point: selon divers reportages, la plupart des élèves en grande difficulté ne sont actuellement pas en classe dans les régions hors du Grand Montréal où cela est pourtant possible.  Dans bien des cas, ils ne sont même pas présents lors des visioconférences organisés par leurs enseignants.
Encore une fois, quelqu'un au MEES a eu une idée qu'il trouve brillante mais personne n'a réussi à le raisonner, 

Un gouvernement ne peut fonctionner par décret pendant trois mois de la sorte, sinon ça porte un autre nom. Et ça finit par croire qu'il détient la vérité. Il faut que les décrets cessent. 

Pour reprendre une autre blague qui circule sur Internet, on comprend que, dans son livre, le ministre proposait de réinventer l'école, mais on ne pensait pas que, sous sa gouverne, le MEES le ferait «chaque jour  n'importe comment».

30 mai 2020

Quand la main droite ignore...

Des collègues de quatrième et cinquième secondaire ont lu, tout comme l'ensemble du réseau scolaire, les nouvelles consignes émanant du ministère de l'Éducation concernant la confection des résultats scolaires de leurs élèves cette année.

On y apprend que la première étape vaudra pour 40% de la note de l'année et la deuxième pour 60%. Or, dans bien des commissions scolaires, la valeur de ces deux étapes étaient différentes de celles annoncées par le MEES: 20% pour la première étape et 20% pour la seconde. Si on calcule ces deux étapes sur une base annuelle, on arrive donc avec un calcul 50%/50%. Ce qu'ont fait plusieurs CS. Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous.

Sauf qu'avec ces modifications, certains élèves en réussite échouent leur année alors qu'ils ne croyaient pas avoir besoin de suivre leurs cours en ligne ... tandis que d'autres se sont obligés à suivre les cours en ligne inutilement alors qu'ils croyaient avoir échoué. Vous commencez à voir le tableau? C'est toujours comme ça en éducation. Et n'allez pas blâmer les profs, s'il vous plait.

Le document du MEES est daté du 29 mai. Les cours en ligne, eux, officiellement commençaient le 11 mai dernier. On comprend donc qu'on a changé les règles du jeu 18 jours après le début de la partie.

Pour les élèves dorénavant en échec, il existe heureusement une échappatoire dans le document du MEES:

«Toutefois, si le dossier de l’élève le justifie, l’enseignant pourra modifier les résultats finaux attribués aux compétences des programmes d’études pour qu’ils reflètent mieux les acquis de l’élève. Pour ce faire, il devra considérer les évaluations qu’il a faites, le cas échéant, entre la fin de la 2e étape et le 13 mars dernier inclusivement ainsi que ses observations quant au travail de l’élève au cours de l’année

S'il n'y avait pas eu cette porte de sortie, bien de mes collègues m'avaient indiqué leur intention d'exercer leur jugement professionnel, d'une manière ou d'une autre. Bref, de suivre leur jugement plutôt que les règlements. Parce que. Ils en ont marre que les élèves du secondaire paient pour tout ce gâchis organisationnel, institutionnel, ministériel.

Finalement, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Comment peut-on annoncer 18 jours après le début des cours à distance les consignes les entourant? A-t-on idée du travail supplémentaire que générera une telle décision du MEES dans les écoles et les CS? En passant, les élèves et les parents ne sont pas encore au courant de cette annonce. Ils seront ravis d'apprendre le tout. :)




28 mai 2020

JFR ou à la recherche du temps perdu

Chaque crise agit comme un révélateur, ai-je écrit. En éducation, avec la pandémie actuelle, on l'a vu de multiples façons.

Actuellement, de nombreux intervenants se demandent si le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, est vraiment à sa place et s'il ne travaille pas surtout à essayer de réparer les pots qu'il a cassés comme gestionnaire.

Lorsque la fermeture des écoles a été décidée le 13 mars, le ministre a su adopter le bon ton. Rassurant, calme. C'est un arrêt semblable à des vacances. Après tout, le Québec était sur pause.

Le problème est que le MEES aussi a semblé demeurer sur pause. Au retour de ces deux semaines, on se serait attendu à un plan de match précis ou, tout au moins, à des scénarios prêts à être mis de l'avant rapidement. On se serait attendu à ce qu'un travail préalable ait déjà été effectué. Comment les directions des écoles privées ont-elles pu amorcer un enseignement à distance aussi rapidement alors que le ministre en était encore aux apprentissages facultatifs? L'absence d'appareils électroniques au secteur public et la présence d'une bonne culture numérique au secteur privé n'expliquent pas tout. Comment une petite entreprise de services scolaires a-t-elle pu mettre en ligne des cours chaque jour de la semaine alors qu'au ministère, on en était encore à des hypothèses et des annonces?

Il s'est écoulé un temps incroyable avant que le MEES se mette en action et que des alternatives soient offertes aux élèves et aux parents, que des consignes claires soient données aux enseignants et aux directions d'école. On n'en fera pas la liste ici.

Les émissions de Télé-Québec? Pour le secondaire, trop peu, trop tard. La plateforme École ouverte, une «référence» en télé-enseignement selon le ministre? Tout au plus une vague recension de sites déjà existants. La trousse pédagogique? Hey misère... Mieux que pas de prof du tout. Utiliser la plateforme en ligne du centre de services Beauce-Etchemin? On vient de signer une entente à cet effet, deux mois après que le directeur de celui-ci l'ait offerte à tout le réseau scolaire. On ne comprend pas. Ça ressemble à la malaisante saga des climatiseurs dans les CHSLD.

Dans les faits, bien des enseignants étaient prêts à aller de l'avant, mais on leur demandait d'attendre ce qui viendrait de Québec. Parce que jamais l'emprise d'un ministre n'a été aussi grande sur le réseau scolaire. Avec les aléas qu'on a vus.

Au cours des derniers mois, le ministre a voulu se donner beaucoup de pouvoirs, mais il n'a pas su quoi en faire. À sa défense, ce dernier semblait épuisé. Pendant un moment, j'ai même pensé qu'il avait contracté ce fameux virus.

Encore une fois, à ceux qui répondront qu'il est facile d'analyser une situation après coup, on rappellera ce qui a été fait plus tôt dans d'autres provinces canadiennes. L'Ontario, par exemple, n'a pas tardé avec l'enseignement en ligne et la remise d'appareils électroniques. Dans chaque cas, dans chaque province, une décision a été prise rapidement: on continue en télé-enseignement ou on ferme.

Au Québec, la façon dont le ministre Roberge a géré cette crise n'a réussi qu'à insatisfaire tout le monde et brûler le personnel scolaire à force d'hésitations et de contre-ordres. Prépare des écoles primaires pour une rentrée. Retarde la rentrée. Annule la rentrée. Dans la région du Grand Montréal, la situation était tellement prévisible qu'un journal satirique annonçait que M. Legault organiserait une conférence de presse pour annoncer qu'il ne dirait pas tout de suite qu'il annulerait cette rentrée... Elles ne pourront jamais le dire, mais bien des directions d'école sont épuisées. Même dans les hautes sphères des centres de services, on est excédé. La crédibilité du ministre n'a jamais été aussi  basse.

Alors, depuis le 27 avril, M. Roberge semble en mode «rattrapage».

  • Il annonce des apprentissages obligatoires mais sans conséquence s'ils ne sont pas faits pour la plupart des élèves, élèves qu'il blâme d'avoir décroché et déniché un emploi plutôt que de ne rien faire. À juste titre, la leçon de morale est mal passée auprès de bien des jeunes et des parents.  
  • Il annonce 15 000 appareils électroniques dont le nombre ne suffira pas et qui arriveront dans certains cas dans les mains des jeunes à la mi-juin. Et tant pis pour les élèves qui voulaient améliorer leurs résultats...
  • Il oblige les enseignants à donner leur prestation de travail en télé-enseignement sans s'assurer qu'il disposent des appareils électroniques et de la formation nécessaires. En fait, la formation TÉLUQ qui est supposée les aider finira vraisemblablement en même temps que la fin des classes.  
  • Il annonce que le retour en classe en septembre sera partiel ou complet alors qu'en réalité, il devrait aussi - et surtout - prévoir un scénario d'enseignement complet à distance s'il veut éviter de répéter la situation qu'on connait actuellement.

Bref, on est devant un énorme cafouillage et tout le monde est insatisfait, épuisé: parents, enseignants, directions. Le réseau scolaire public a perdu, tout comme son ministre, beaucoup de lustre dans toute cette crise. M. Roberge a voulu sauver la face et c'est tout le réseau qui en paie le prix aujourd'hui.

Bien des enseignants s'évertuent à donner des cours en ligne à des élèves démotivés, quand ils sont là, alors qu'on devrait préparer la prochaine rentrée qui s'annoncera tout sauf ordinaire. Bien des profs se sentent incompétents dans leur travail et sont blessés de voir certains jeunes aussi peu respectueux des efforts qu'ils font pour tenter de les aider à poursuivre leurs apprentissages. J'en connais même qui ont devancé leur retraite! Bien des parents tentent de devenir les accompagnateurs de leurs enfants et maudissent les devoirs qu'ils doivent leur faire faire. Certains se plaignent même de recevoir trop de courriels et demandent qu'on cesse de les importuner!  Bien des directions suivent des consignes qu'elles savent inutiles tout en se demandant quand elles vont enfin pouvoir retrouver leur souffle et cesser de travailler 60-70 heures par semaine comme c'est le cas depuis deux mois... Pour la différence qu'elles reçoivent comme salaire, aussi bien revenir à l'enseignement.

Tous ces efforts en valent-ils vraiment la peine? Je ne crois pas. Comme on l'a vu, les parents des élèves en difficulté ne les ont pas envoyés en classe. Où sont-ils? Que font-ils? Dans une école près de chez moi, on est sans nouvelle de deux familles depuis le 13 mars. Et les élèves en difficulté qui sont en télé-enseignement, combien va-t-on en sauver quand un prof au secondaire fait des visioconférences avec parfois 80-100 jeunes à la fois? Ils sont encore plus noyés dans la masse que s'ils étaient en classe. Pour les aider véritablement, il aurait fallu concentrer nos efforts exclusivement sur eux et cesser de nous éparpiller. Pis encore, à quoi sert toute cette énergie dépensée quand on sait qu'au retour, en septembre, il faudra inévitablement revoir tout ce qui n'a pas été abordé depuis la mi-mars dans tous les groupes?

Mais non: il fallait bien paraitre. Alors, comme enseignants, comme parents parfois, nous participons tous à cette triste comédie. Celle de sauver la face d'un ministre.

Plus concrètement, M. Roberge n'a pas actuellement l'autorité morale pour assurer la rentrée de septembre.  Et sa façon d'agir ne rassure pas les différents acteurs du réseau. Il  ne reconnait pas ses erreurs. Il blâme et fait la leçon aux autres. Les verbes «exiger», «obliger» et «réitérer» sont devenus fréquents dans ses missives comme un enseignant qui a perdu le contrôle de son groupe et qui tente de le retrouver en se basant sur son autorité perdue plutôt que sur sa compétence et son leadership. Cela ne me plait pas d'en arriver à ce constat et je souffre de voir le domaine auquel j'ai consacré autant d'efforts être si malmené et mal mené.

Si chaque intervenant en éducation doit savoir se remettre en question et accepter la critique, l'exemple de ce comportement doit venir d'en haut. Pour retrouver la confiance de ses troupes, ce qui est éminemment souhaitable, M. Roberge doit se livrer à un sérieux examen de conscience.

14 mai 2020

La leçon de trop du ministre Roberge

Il faut féliciter Mme Gruda qui, la première, a enfin osé remettre en question la gestion cahotique du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, en ces temps de crise. 

Hier, celui-ci a posé le geste de trop en grondant littéralement les élèves et leurs parents quand on lui a indiqué que de nombreux jeunes avaient décroché de l’enseignement en ligne pour aller travailler dans de multiples commerces qui ont besoin de leur apport. De toute évidence, ce ministre semble incapable de se remettre en question et de prendre la part de responsabilité qui lui revient dans la situation actuelle. 

Sur son fil Facebook, aujourd'hui, le ministre écrit:
«J’en profite au passage pour corriger une information qui a circulé hier soir : je n’ai jamais «grondé» les élèves qui travaillent durant la crise, ni leurs parents. J’ai simplement exprimé l’importance pour nos jeunes du secondaire de poursuivre leurs apprentissages, malgré la crise actuelle. L’année scolaire n’est pas terminée. Dans ce contexte, il est préférable pour un jeune du secondaire d’occuper un emploi à temps partiel et non à temps plein, pour consacrer un maximum de temps à ses études, comme c’est d’ailleurs le cas en temps normal. Nous avons tous un rôle à jouer pour valoriser l’éducation et encourager nos jeunes à consacrer tous les efforts nécessaires à la poursuite et à la consolidation des apprentissages.»

Or, voici ce que déclarait M. Roberge hier à l'Assemblée nationale à 14 mntes 30 sec:
«Mais il y a un message qui est clair et qui doit être passé, qui doit être relayé par tout le monde. Au secondaire comme au primaire, l'année scolaire n'est pas terminée. Ni pour les enseignants ni pour les élèves. Et les élèves qui se sont mis à travailler - 10 heures, 15 heures, 20 heures, 30 heures par semaine: c'est une erreur! Je fais appel à tout le monde pour rappeler ça. Je fais appel aux parents aussi, de dire: «Excuse-moi, jeune homme, jeune fille. L'école n'est pas terminée. Tu reçois des appels de ton enseignant. Tu reçois une trousse pédagogique. Tu as accès à tous les cahiers d'exercices en ligne maintenant parce que le gouvernement a pris des ententes avec les maisons d'édition. On doit terminer l'année scolaire et on doit passer le message tous ensemble.»

Au cours des derniers mois, M. Roberge a failli à de nombreuses reprises et a perdu la confiance de plusieurs membres du personnel scolaire et on ne parle pas seulement d’enseignants. Alors, comment le ministre peut-il blâmer des jeunes pour une situation qu’il a lui-même créée?  En effet, depuis le début de cette crise, rarement a-t-on vu autant de tergiversations et d’errements de la part d’un ministre. Les arguments que cette pandémie est une situation extraordinaire et que «personne ne voudrait être à sa place»  ne tiennent pas quand on regarde ce que d’autres ont fait ailleurs en de pareilles circonstances.

Comment se fait-il qu’après deux semaines où il a donné congé aux enseignants et aux élèves, le ministre soit revenu devant le personnel scolaire avec un plan d’action aussi pauvre et improvisé?  

On l’a souligné, comment croire qu’on puisse donner un message cohérent et motivant aux jeunes quand, en six semaines, le discours ministériel passe d’«apprentissages facultatifs» à des apprentissages «fortement recommandés» pour enfin finir par des «savoirs essentiels» qui sont si clairs qu’on nous demande d’en établir nous-mêmes la liste en équipe-école? 

Une bonne gestion de classe exige deux qualités : de la constance et de la cohérence. Venant d’un ancien enseignant, on se serait attendu à mieux. Pour bien des collègues, il était devenu gênant d’appeler les parents et les jeunes et de répondre à leurs questions concernant les actions du ministre Roberge. S’il avait fait lui-même de tels appels, le député de Chambly aurait pris la pleine mesure de la crise que nous traversons et aurait fait preuve de plus de bienvaillance et d’empathie à l’égard de nombreux Québécois qui vivent des situations de détresse fort complexes.  

De nombreuses actions du ministre demandent à être justifiées. Pourquoi a-t-il refusé dès les premiers jours de cette crise l’expertise reconnue de la commission scolaire Beauce-Etchemin qui œuvre en matière de télé-enseignement depuis plus de 20 ans? Non seulement cette dernière offre-t-elle une vaste gamme de cours en ligne, mais elle peut même leur permettre d’obtenir leur diplôme d’études secondaire à distance. Son ministère peut-il offrir mieux? Non. 

Comme pédagogue, comment peut-on avoir confiance en un ministre qui affirme le plus sérieusement que la plateforme École ouverte, dont il a contribué à l’existence, constitue une référence en télé-enseignement pour la francophonie quand on sait qu’elle n’est qu’un collage de différents sites existant ici et là? D’autres ressources en ligne, comme le site Allô Prof!, sont autrement plus intéressantes. 

Pourquoi le ministre a-t-il attendu jusqu’au 27 avril pour mettre de l’avant un programme d’acquisition d’appareils électroniques favorisant le télé-enseignement alors que l’Ontario avait déjà fait de même dès le mois de mars? Avec un tel retard, est-il conscient que ces appareils arriveront dans les mains des jeunes au mois de juin? Sait-il que ce même retard empêchera les élèves les plus défavorisés de poursuivre leurs apprentissages mais surtout d’améliorer leurs résultats scolaires, ce qui aurait pu éviter certains échecs au bulletin?

Non, définitivement, le ministre Roberge n’a pas de leçon à donner aux parents et aux jeunes. Comment peut-il leur demander de jouer leur rôle quand il a failli à jouer pleinement le sien, comme l'a soulevé une collègue? 

S’il veut regagner la crédibilité qu’il a perdue, il doit impérativement présenter les différents scénarios qu’il entend mettre de l’avant en septembre, notamment en ce qui a trait à l’enseignement à distance. Si l’on veut que la prochaine rentrée soit moins cahotique que la situation actuelle, ces scénarios doivent être connus autrement que par un point de presse deux semaines avant leur application. 

Au moins quatre points essentiels doivent être connus dès juin :
-       Chaque jeune qui en a besoin recevra-t-il un appareil électronique avant le début des classes? 
-       Gardera-t-on les mêmes programmes de formation ou conviendra-t-il de travailler maintenant à les modifier, comme le fait actuellement l’Ontario?
-       Comment s’effectuera l’évaluation en ligne? 
Et surtout, comment arrivera-t-on à motiver les jeunes à poursuivre leurs apprentissages en ligne?

Le ministre a toute une commande devant lui et, en sermonnant malheureusement les parents et les jeunes, il a placé la barre très haut quant à ses prochaines actions 

12 mai 2020

Où sont les appareils électroniques annoncés par M. Roberge?

Le 27 avril dernier, le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, annonçait la fermeture des écoles secondaires du Québec pour le reste de l'année scolaire et l'introduction d'un enseignement à distance dès le 11 mai pour les élèves de ce niveau ainsi que pour tous ceux du primaire que les parents choisissaient de garder à la maison. Il instaurait aussi l'obligation, pour tous les enseignants, d'aborder des savoirs essentiels avec leurs élèves après avoir tergiversé pendant un mois.

Mais plus que tout, M. Roberge annonçait fièrement que son ministère avait conclu une entente avec Apple Canada pour fournir 15 000 appareils électroniques aux enfants qui en auraient besoin pour la poursuite de leurs apprentissages à la maison. Il comptait ainsi rattraper un peu l'Ontario qui, dès le 31 mars, avait décidé que l'année scolaire se poursuivrait. Le gouvernement voisin avait également annoncé une aide de 200$ par enfant de 12 ans et moins pour l'achat de matériel pédagogique. De plus, différents conseils scolaires de cette province  avaient déjà commencé à remettre des ordinateurs aux parents.  En outre, le conseil scolaire de Toronto prévoyait remettre 28 000 ordinateurs portables ou tablettes avant le 14 avril.  28 000 portables pour une ville, c'est presque le double de ce que prévoit le ministre Roberge pour une province complète.

Voilà: nous sommes le 12 mai, le lendemain de la date annoncée pour le début du télé-enseignement, et on se demande où sont ces nouveaux appareils électroniques. Ces appareils, c'était pour hier. Et ce n'est pas une figure de style: c'est la réalité.

On ne parle pas ici d'appareils qui étaient déjà dans les écoles et que celles-ci ont dû prêter à contrecoeur parfois. On ne parle pas non plus des ordinateurs donnés aux élèves dans le cadre de la mesure gouvernementale 30 810 (dyslexie et autre trouble du langage). Non, on parle de ces nouveaux appareils promis par le ministre. Et s'ils existent, ces appareils, seront-ils en nombre suffisant quand on regarde ce qui se fait dans la province de Doug Ford?

Si on creuse un peu, voici ce que l'on comprend. Le MEES n'aurait acheté aucun nouvel appareil électronique. Il en aurait simplement réservé 15 000 auprès de Apple Canada.  Qui devrait les acheter et les payer?  Certains disent que ce seraient les écoles et les commissions scolaires qui le feraient à même leur budget actuel, qu'aucun budget additionnel ne leur serait donné. D'autres affirment que le tout sera payé par le MEES à la fin de l'année scolaire. Bref, rien n'est clair.

Ce qui est clair, c'est qu'il sera impossible d'obtenir ces appareils à temps. Comment a-t-on pu penser que le tout sera réalisable en deux semaines? Déjà, les écoles sont débordées à suivre les autres demandes du ministre dont elles apprennent l'existence en point de presse comme tout citoyen ordinaire au gré des jours.

De plus, rappelons ce qu'ont mentionné deux intervenants dans la section commentaires de ce billet quant à cette décision du ministre:

1- «Pis ça, c'est si, et seulement si, les services STIC de la commission scolaire "permettent" les iPad... par exemple, la csdgs a pris la décision, il y a déjà plusieurs années, de NE PAS permettre les apparails MAC sur son réseau pédagogique (tu peux les brancher "invité" mais tu es limité)»

2-  «Tout d'abord, ce sont les commissions scolaires qui doivent les payer à même leur budget. Ensuite, ils ont jusqu'au 15 mai pour les commander et il faut prévoir un délais de deux semaines pour la livraison. Finalement, notre service des TICS dit qu'ils ont besoin d'un autre deux semaines pour préparer ces iPads. Bilan de l'histoire, des iPads dans les maisons pour le 15 juin…»  

Bref, le ministre annonce des promesses qu'il refile aux autres. On commence à avoir l'habitude, remarquez. Par ailleurs, si les restrictions quant aux produits Apple auraient été levées, on peut néanmoins se demander comment ceux-ci seront accueillis dans un milieu généralement hostile à ceux-ci.

Un autre aspect troublant de cette histoire, c'est que ce ne sont pas tous les élèves qui auront un appareil électronique pour commencer cette période d'enseignement à distance. Parmi les choyés, on retrouve:

  • les élèves des écoles privés dont les parents ont payé pour les inscrire dans des programmes avec ordi;
  • les élèves des écoles publiques dont les parents ont payé pour les inscrire dans des programmes avec ordi;
  • de mémoire, les élèves des écoles publiques de la commission scolaire Eastern Townships qui en ont un fourni par les écoles où ils sont inscrits;
  • les élèves dont les parents ont les moyens d'en avoir un ou plus à la maison.

Restent les autres... Là où l'histoire prend un aspect choquant, c'est lorsqu'on apprend qu'un élève actuellement en échec après deux étapes pourrait voir son résultat bonifier s'il collabore bien au télé-enseignement offert par son école. Donc, les élèves, issus d'un milieu défavorisé, ceux qui sont les plus susceptibles d'être en échec et sans ordinateur, se voient en quelque sorte exclus de la possibilité de réussir leur année scolaire.

On est, une fois de plus, devant une école avec des vitesses multiples.












09 mai 2020

Comment le ministre Roberge a créé un trou noir au secondaire

Dans Le Devoir de ce matin, on publie un excellent texte de Marco Fortier où l'on constate l'immense trou noir dans lequel sont tombés certains élèves des écoles secondaires avec la fermeture de leur établissement. Les choses ne sont cependant pas si simples et le rôle du ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, mérite qu'on s'y attarde. Si trou noir il y a, c'est peut-être parce que l'étoile ministérielle a fini par s'écraser sur elle-même.

Un bon départ

Les deux premières semaines de cette crise, le ministre Roberge a bien fait en annonçant que la situation que nous connaissions s'apparentait à un congé et que les examens ministériels à venir étaient annulés. Le Québec vivait (et vit encore) des moments inquiétants. Parler d'école et de notes semblait absurde dans un tel contexte, surtout que bien des gouvernements sonnaient déjà la fin de l'année scolaire de milliers de jeunes partout en Amérique. Il est connu de toute façon qu'il est difficile d'effectuer des apprentissages de qualité dans des situations stressantes ou anxiogènes.

Mais on dirait qu'il n'y a pas que les citoyens québécois qui se soient mis sur pause durant ces deux semaines. Le ministre de l'Éducation et le MEES aussi. Ce précieux temps aurait dû servir à échafauder différents plans précis. Or, à partir de ce moment, les retards et les erreurs n'ont cessé de s'accumuler. 

Une série d'erreurs

Après ces deux semaines donc, le ministre aurait dû arriver avec une direction claire: on arrête complètement les activités éducatives comme en Alberta, par exemple, ou on va en télé-enseignement comme en Ontario. Il faut savoir décider. Après tout, gouverner, c'est choisir, dit l'adage. Or, avec M. Roberge, on avait l’impression qu'il ne savait pas sur quel pied danser et, aujourd'hui, à regarder la hâte avec laquelle le gouvernement Legault veut repartir l'économie et utiliser les écoles primaires comme des garderies où les enfants seront dans un milieu confiné, on se demande si cette hésitation n'était pas le signe qu'on ne savait pas quel rôle on voulait vraiment réserver aux écoles. 

Il est d’ailleurs incompréhensible, aux yeux de nombreux observateurs, que le Québec soit le seul gouvernement en Amérique du Nord (États-Unis inclus) qui tente, dans le contexte actuel d'ouvrir les portes de ses écoles. Sommes-nous vraiment meilleurs que les autres? Nos voisins seraient-ils si odieux qu'ils seraient insensibles au sort des enfants, à leur alimentation, à la violence physique et psychologique qu'ils subissent? Tous les pédiatres de ces endroits seraient-il finalement moins compétents que les nôtres?

Quoi qu'il en soit, pour imiter l'Ontario, il aurait fallu tout d'abord prendre des décisions plus rapides alors que le ministère a préféré mettre ses énergies dans des projets qui paraissaient bien aux yeux du grand public mais qui n'apportaient rien de bien consistant pour ceux qui s'intéressent à l'éducation. Une preuve de cet échec est que les diverses émissions «éducatives» de Télé-Québec, la plateforme École ouverte et la fameuse trousse pédagogique du MEES ont été battues en brèche par une simple enseignante sur Internet qui donnait chaque jour de semaine une demi-heure de cours en ligne par année du primaire. Les solutions les plus simples sont souvent les meilleures: apprendre peut encore se faire avec une bonne pédagogue et un tableau. Pas besoin de comédiens connus, de chercheurs universitaires émérites et de concept «songés».  

Pour imiter l'Ontario, il aurait fallu ensuite que le ministère dispose d'un corpus de cours en ligne accessibles et développés. Or, voilà qu'on apprend que, dès la première semaine de la pandémie, ce corpus existait mais que le ministre Roberge avait refusé l'offre de la commission scolaire Beauce-Etchemin qui était prête à partager son expertise de plus de 20 ans en télé-enseignement. Pourquoi? Le ministre n'a jamais répondu à cette question. De là, toutes les hypothèses farfelues sont possibles, dont celle qui veut que ce dernier aurait refusé par orgueil toute forme d'aide provenant d'une commission scolaire. 

Pour imiter l'Ontario, il aurait fallu également que chaque famille dispose d'un appareil électronique afin de permettre aux jeunes d'accéder à une formation en ligne. Ce n'est que le 27 avril, deux semaines après un plan similaire de notre voisine, que M. Roberge a annoncé que 15 000 appareils seraient distribués aux parents. Ce nombre sera-t-il suffisant? On ne le sait même pas. L'autre hic: nous sommes le 8 mai, ces appareils ne sont toujours pas remis et les cours en ligne débutent le 11... Comment était-il réaliste de croire un seul instant que le système scolaire serait capable d'un tel prodige en deux semaines? On est dans la pensée magique.

Enfin, pour imiter l'Ontario, il aurait fallu des directives claires du ministre lui-même. Celui-ci aurait même dû s'adresser aux élèves. Or, dans des communications destinées aux parents et aux enseignants, nous sommes passés des «vacances» aux «apprentissages facultatifs», puis aux «apprentissages fortement recommandés» pour terminer avec les «savoir jugés essentiels». 

Un mandat irréaliste

Comment un enseignant d'expérience comme M. Roberge peut-il croire qu'on peut ramener au travail un groupe d'élèves après leur avoir annoncé que plus rien ne comptait? «Il est trop tard. L'année est fucking finie. Le ministre l'a dit», m'a expliqué un jeune au téléphone. Des parents, pas plus bêtes que leurs enfants, ont demandé qu'on cesse de les appeler et ont baissé les bras parce qu'ils ont compris que l'année scolaire était à toutes fins pratiques terminée.

Avec regret, je dois écrire que le ministre vit dans un monde de rêve s'il pense que l'école sera capable de raccrocher les élèves du secondaire après deux mois d'arrêt. Ils sont tous ailleurs. Dans leur chambre. Au travail. J'ai même quelques jeunes de 13 ans qui ont trouvé un petit boulot. Finalement, M. Roberge veut qu'on remette dans un tube le dentifrice qu'il a lui-même fait sortir... 


Sur le terrain, bien des enseignants, des parents, des directions ont perdu foi en leur ministre, si ce n’est pas en ce gouvernement. Ils lisent les lettres souvent contradictoires ou peu claires qu'il leur envoie et hochent la tête en se demandant comment ce dernier peut encore croire que ses directives seront réalisables. Il a perdu contact avec la réalité et, de son bunker, lance de nouvelles stratégies d'attaque, donne des ordres de redéploiement alors que la bataille est perdue depuis longtemps. L'année scolaire est finie. Il est temps que quelqu'un le lui dise ou indique au premier ministre Legault qu'on doit arrêter de se couvrir de ridicule, de perdre le peu de crédibilité qu'il nous reste comme intervenants en éducation auprès des jeunes et de leurs parents. Travaillons à préparer la prochaine année scolaire plutôt qu'à nous épuiser à poursuivre de chimériques licornes.  

En plus d'être un gâchis, la gestion de cette crise en éducation nous met devant un superbe défi: comment développer la motivation intrinsèque de nos jeunes quant à l'école?   Comment amener ceux-ci à vouloir apprendre autrement que parce qu'il y a des notes, des bulletins, des examens? C'est là le puissant et désespérant message qu'ils nous envoient actuellement.








06 mai 2020

La gestion de classe du ministre Roberge

Depuis la fermeture des classes, on est capable d'évaluer les capacités de gestion de certains de nos décideurs en éducation. Ainsi, lors des premiers jours, il était normal d’entendre le ministre Roberge expliquer qu’on ne pouvait rien exiger de nos élèves et que c’était comme s’il s’agissait de «vacances». Le ministre s’était aussi avancé à indiquer qu’il n’y aurait plus d’évaluation ministérielle et que la note finale de l’année serait basée sur le jugement professionnel des enseignants. Cette position se défendait puisque plusieurs provinces canadiennes avaient carrément annulé l’année scolaire en cours. Mais voilà qu’au fil du temps, son discours a changé.

Mais avant, soulignons la lenteur avec laquelle le ministère de l’Éducation a mis en place des alternatives éducatives. C’est comme s’il n’y avait pas que le Québec qui était «sur pause». Pendant que les écoles privées fonçaient avec l’enseignement en ligne, le ministre Roberge refusait, sans aucune explication, une offre de la CSBE de partager son expertise de plus de 20 ans d’enseignement à distance. Il aura fallu trois semaines au MEES, en collaboration avec Télé-Québec, pour mettre en ondes un certain contenu éducatif, soit une de plus que La Classe de Marie-Ève qui offrait en ligne chaque jour un contenu précis pour les six années du primaire. Le ministère a aussi mis en ligne un site Internet (l’École ouverte) qui était essentiellement un recensement de contenus Internet déjà existants. Est venue enfin la fameuse Trousse éducative.

Au fur et à mesure des semaines, le discours du ministre Roberge a aussi connu de nombreuses modifications. Des «vacances», on est passé aux «apprentissages facultatifs», aux «apprentissages fortement recommandés» pour arriver aux «savoirs essentiels». Le ministre a aussi ouvert la porte pour que des enseignants puissent demander à leurs élèves de compléter des évaluations qui pourraient modifier à la hausse leur note finale, ce qui est une bonne idée en soit.

Mais sait-on jamais: le ministre va-t-il encore changer d'avis? En effet, les directions d'école et les commissions scolaires sont dans le brouillard le plus complet quant aux notes de fin d'année et redoutent un autre changement de position du ministre. Actuellement, entre les branches, on comprend que M. Roberge va reculer sur ce qu'il a dit. On commence à entendre que le ministère va demander l'enseignement de nouvelles notions et que les enseignants se remettent même à évaluer formellement les élèves comme facteur contraignant pour susciter une certaine motivation chez eux. Devant le manque de motivation intrinsèque des jeunes, on revient à la pédagogie de la note. Et comme enseignant, je vais être gêné de défendre ce nouveau changement du ministre devant un élève ou ses parents. 

Actuellement, les écoles primaires devront ouvrir leurs portes selon les régions pour, entre autres, «consolider les apprentissages» des jeunes et toutes les écoles du réseau public ont pour consigne d’assurer un enseignement à distance d’ici peu (ce qui constituera une double tâche au primaire). Au secondaire, certaines écoles planchent déjà sur un horaire de classe en temps réel avec un contenu de «savoirs essentiels» qui n’est pas encore déterminé et qui ne peut être évalué si on se base sur les derniers propos du ministre.

Bien des questions demeurent en suspens. Les jeunes seront-ils obligés d’assister à ces cours en ligne? Si oui, qui fournira l’équipement à ces derniers d’ici la mi-mai? On sait qu’une recension du matériel électronique des familles ayant des enfants à l’école a eu lieu la semaine dernière. Mais les 15 000 appareils commandés par le MEES arriveront-ils à temps et surtout suffiront-ils à couvrir tous les besoins? Les enseignants devront-ils prendre les présences lors de ces fameux cours s’ils sont synchrones? Et surtout, que fera-t-on avec tous ces jeunes qui se sont trouvé un emploi ici et là? J’ai même une élève de 12 ans qui a déniché un emploi de «jeune gardienne» pour tout le mois de mai.

Le ministre ne semble pas réaliser tout ce qu’il demande au réseau de l’éducation. Au primaire, quoi qu’en disent certains de leurs représentants, les directions d’école sont exténuées et M. Roberge ne cesse de leur en ajouter sur les bras. Au secondaire, on navigue à vue avec des jeunes qui ont bien souvent décroché avec tous les signaux contradictoires qu’il leur a donnés. Tout cela pour cinq semaines de classe qui s'apparentent à du confinement scolaire au primaire et à de la perte de temps pour plusieurs  au secondaire.

Quand on discute autour de nous, qu'on soit membre du personnel, directeur, directeur-général, on voit bien qu'on nage dans l'incohérence et l'improvisation. La CAQ fait même des miracles: un employé à risque le mardi devient sans danger le mercredi. Mais tout cela n’est pas grave. Inconscient de toutes ces réalités, celui qui a été enseignant pendant des années peut compter sur un personnel «docile et obéissant» pour réparer ses erreurs aux yeux du grand public qui n'y voit que du feu.

01 mai 2020

Les devoirs de M. Roberge

Comme enseignant, le ministre de l’Éducation a dû donner de nombreux devoirs à ses élèves. Comme ministre, il vient d’en donner tout un aux commissions scolaires, aux directions d’école et au personnel scolaire: celui d’accueillir tous les élèves du réseau primaire en tenant compte des contraintes reliées à une pandémie comme le Québec n’en pas connue depuis près d’un siècle. Réalise-t-il qu’en moins de deux semaines, il demande littéralement à ces intervenants de dédoubler tout le réseau des écoles primaires? En conférence de presse, M. Roberge estimait à 50% le nombre de parents qui renverraient leurs enfants à l’école. Dans certaines régions, des chiffres préliminaires indiquent que ce pourcentage serait de 80%.

Non seulement le ministre donne-t-il un devoir exigeant, mais il se permet même de changer les règles de celui-ci en cours d’exécution: en effet, des parents pourront maintenant choisir d’inscrire leurs enfants à leur guise aux cours de prochaines semaines. A-t-il seulement idée de l’alourdissement de travail et du stress qu’il vient d’ajout aux directions d’école qui devront gérer des groupes dont la taille sera variable selon les semaines? On dirait que ce ministre a oublié que ce sont ces directions qui ont eu à  mettre sur pied un service de garde d’urgence en catastrophe tout en continuant à devoir répondre aux différentes demandes administratives de son ministère. M. Roberge aurait intérêt à cesser d’écouter les représentants des directions d’école qui lui disent ce qu’il veut entendre pour aller directement sur le terrain. Il y verrait des gens dévoués mais épuisés et à qui on exige encore, pour reprendre cet euphémisme administratif, de «relever de nouveaux défis».

Cette décision de rouvrir les écoles primaires, M. Roberge l’a prise seul, sans donner l'impression de véritablement consulter les différents intervenants du milieu scolaire, comme s’ils n’étaient que de simples exécutants de ses volontés politiques. Or, il est paradoxal de voir ce même ministre avoir confiance en ceux à qui il demande de mener à bien une mission impossible, mais rarement écouter leurs avis et leur expertise. Assez bons pour exécuter mais pas pour penser. Le ministre décide, délègue et, temps de pandémie oblige, s’en lave les mains.

Comme ministre, M. Roberge devrait réaliser qu’il a aussi de nombreux devoirs à compléter. Le premier, c’est celui d’être franc avec la population et les différents intervenants qu’il a sous sa responsabilité. S’il demande à ces derniers l’impossible et d’aller au front, il devrait avoir le courage de leur dire que la réouverture des écoles est nécessaire pour remettre en marche l’économie québécoise. En tentant de masquer cette évidence, M. Roberge ne s’affirme pas comme un véritable leader et manque de respect envers le personnel scolaire. Il n’y a rien de pire que cette forme de gouvernance que certains pourraient interpréter comme du mépris. Des soldats doivent avoir confiance en leur commandant. Ici, si le personnel scolaire n’avait pas à coeur le bien-être des enfants, il aurait déserté depuis longtemps 

Cette franchise, M. Roberge aurait dû aussi l’avoir à l’égard des parents. La réouverture des écoles primaires ne signifie par une retour à la «vie normale». Il est faux d’affirmer que les jeunes y retrouveront leurs amis et leur enseignant. À toute fin pratique, la seule chose qu’on peut garantir est qu’ils seront confinés dans une classe. Avec qui et où? On ne le sait pas.  Là encore, le ministre de  l’Éducation aurait dû avoir le courage politique de demander aux parents de n’envoyer que les enfants qui seraient restés seuls à la maison avec une éventuel réouverture de l’économie.

Le deuxième devoir de M. Roberge est d’être davantage pro-actif et de consulter ses différents partenaires en éducation. On a l'impression qu'il n'y a pas que le Québec qui a été sur «pause» pendant deux semaines. Il n’est pas normal que le ministère ait rejeté l’offre d’une commission scolaire de partager son expertise d‘enseignement en ligne. Actuellement, les élèves québécois pourraient continuer leurs apprentissages, en faire de nouveaux et même compléter des évaluations comme c’est le cas de leurs jeunes collègues ontariens. Or, il n’en est rien et le ministre n’a pas eu à expliquer pas les raisons de ce refus. Il n’est pas normal non plus que le ministère ait conclu des semaines après l’Ontario des ententes pour fournir des appareils électroniques aux enfants en ayant besoin.  

Par ailleurs, le ministre doit déjà élaborer et faire connaitre les différents projets qu’il a pour la prochaine rentrée scolaire et non faire connaitre ses intentions «exécutoires» à la fin du mois d’août. Les enseignants et le personnel scolaire sauront mettre à profit l’été devant eux pour se préparer à ce qui les attend dans le but d’offrir des apprentissages de qualité aux jeunes sous leur gouverne.

Enfin, M. Roberge doit cesser de vivre dans un monde imaginaire et constater que bien des jeunes n’ont plus une très grande motivation intrinsèque quant à leur parcours scolaire actuellement. En cinquième secondaire, les élèves sont généralement acceptés au programme collégial de leur choix et travaillent dans des secteurs utiles à la société.  D’autres sont déjà en vacances. Mes collègues qui les appellent les dérangent. Pour les autres niveaux, le degré de motivation est variable. Ce qui est clair, par contre, est que les enseignants ne savent plus quoi dire à des jeunes qui ont entendu le ministre de l’Éducation parler de «congé», puis d’apprentissages «facultatifs», puis d’apprentissages «fortement recommandés» pour enfin terminer par des «apprentissages essentiels». Il est dangereux d’abuser ainsi de sa crédibilité et tant les jeunes que leurs parents ne sont pas dupes de ce discours que nous tentons, bien mal, de soutenir comme enseignants. 

L’année scolaire est finie. Comme c’est le cas dans de nombreuses autres provinces canadiennes. Si le gouvernement a décidé de rouvrir les écoles primaires pour accueillir les enfants qui ne peuvent rester seuls à la maison comparativement à leurs grandes soeurs ou leurs grands frères, c’est un choix politique qu’il devrait assumer par respect pour ceux qui oeuvrent dans ces mêmes écoles. Pour le reste, il est normal d’improviser en temps de crise, mais le ministre de l’Éducation a le temps et les ressources pour présenter dès la mi-juin, avec ses partenaires, différents plans quant à la rentrée scolaire 2020-2021.







28 avril 2020

Prudent et graduel, vraiment?

On pourrait penser que ce blogue ne défend que les enseignants. Or, les questions d'éducation concernent bien souvent tous les citoyens de notre société. Dans le cas du plan de déconfinement du gouvernement du Québec, le volet scolaire touche tous les secteurs de cette société. C'est dans cette optique que ce billet sera surtout rédigé.

Il faut tout d'abord comprendre qu'actuellement, le Québec a le plus triste bilan de décès et d'individus atteints par ce virus au Canada. Quand il présente celui-ci, M. Legault s'abstient de mentionner à quel pourcentage d'augmentation correspond tous les chiffres qu'il récite. À quoi correspond une augmentation de 875 cas confirmés de plus qu'hier? Une hausse de 3,5% en une seule journée. On a beau indiquer que le phénomène est surtout concentre dans la grande région métropolitaine et les CHSLD, il est difficile de faire abstraction de cette réalité. Et de faire abstraction qu'un CHSLD est administré par le gouvernement du Québec.

La province voisine ontarienne, pourtant moins touchée, ne s'estime pas encore prête à se lancer dans cette grande et nécessaire opération déconfinement. Oui, on ne pourra demeurer terrés comme des bêtes dans nos maisons. Oui, il va falloir découvrir des façons de vivre une nouvelle réalité. Par contre, il est important d'y parvenir en minimisant les couts humains et sociaux.

L'Ontario, quant à elle, a fixé des balises claires à atteindre avant d'effectuer un déconfinement, dont une baisse du nombre de cas de deux à quatre semaines avant d'assouplir les restrictions mises en vigueur en mars dernier. Au Québec, on nous demande de faire confiance aux autorités en place et de nous fier à la santé publique. Pour ma part, quand je regarde notre performance en ce qui a trait aux CHSLD, ma confiance n'est pas aveugle. On a manqué de gants, de blouses, de masques, de tests... Pour des soldats qu'on veut envoyer au front, l'impression qu'on pourrait manquer de munition est un sentiment terrible.

Comparé à l'Ontario donc, le processus québécois manque de transparence. Quand on veut inspirer la confiance et susciter une mobilisation, c'est un mauvais premier pas. À tort ou à raison, tout cela donne aussi une impression d'improvisation qui est malsaine dans une pareille situation. Un déconfinement mal réussi signifiera un nombre plus élevé d'individus contaminés et de morts. Il signifiera aussi un recul quant aux six semaines où les Québécois ont dû «se mettre sur pause».

En conférence de presse, le premier ministre du Québec a affirmé qu'on procédera à la réouverture des écoles «si et seulement si la situation reste comme actuellement». Pas de baisse nécessaire. L'école ne sera pas obligatoire et du «travail sera fait auprès des enfants qui restent à la maison.»

Selon M. Legault, les deux mots-clé de cette opération seront «graduel» et «prudence». Pourtant, si je comprends bien, on permettra théoriquement le déconfinement de près de la moitié des 600 000 élèves du réseau public, des 300 000 enfants en garderie ainsi qu'une partie importante de 100 000 membres du personnel des écoles et des garderies sur une période d'à peine deux semaines à la grandeur du Québec. On repassera pour le caractère «graduel» de la chose. Et c'est alors qu'on en vient immédiatement à s'interroger sur le mot «prudent».

Certaines études indiquent que les plus jeunes seraient peu transmetteurs du covid-19 comparativement aux adolescents, ce qui est rassurant en soi. Par contre, de restreindre la durée de cette opération sur une période aussi courte quand on connait le temps d'incubation (présumé) de ce virus me semble hasardeux. Aura-t-on vraiment le temps de réagir efficacement en cas de dérapage? N'aura-t-il pas été plus sage de s'inspirer des expériences d'autres pays qui débutent leur période de déconfinement? Ne vient-on pas alimenter les craintes en se déconfinant en même temps que des régions éloignées qui ont connu l'arrivée de ce virus bien avant nous?

M. Legault indique que les écoles secondaires, les cégeps et les universités seront ouverts seulement en septembre 2020 pour assurer un aspect «graduel» (on peut questionner ce terme, on l'a vu) au déconfinement, mais aussi parce que les jeunes qui y étudient utilisent davantage le transport en commun, ce qui constitue une difficulté additionnelle pour conserver une distance de deux mètres (i.e. comparativement à des enfants du primaire qui demeurent souvent à proximité de leur école - ce qui est assez logique). Selon lui, il sera également plus facile pour les plus vieux de vivre l'éducation à distance, ce qui est également fondé. Mais en même temps, comment penser que des plus jeunes sauront respecter adéquatement les règles de distanciation physique?

De plus, je comprends mal pourquoi M. Legault annonce que les éducatrices porteront un masque en garderie. À moins d'être un N-95, ce dernier n'empêche aucunement la contamination d'un adulte. Il sert à éviter de contaminer les autres autour de lui. Logiquement,  les enfants devraient aussi porter un masque si on tient à s'assurer de réduire des risques de transmission. Également, pourquoi un masque pour une éducatrice mais pas une enseignante? Quelle est la différence entre une éducatrice et une enseignante en maternelle quatre ans? Il faudrait qu'on nous l'explique, si on en est capable.

Par la suite, M. Legault y va avec les cinq raison qui ont guidé son choix de rouvrir les écoles. Passons en revue certaines d'entre elles.

1- Le bien des enfants

Je ne doute pas de la sincérité de M. Legault. Simplement, après une semaine où il nous a longuement entretenu de l'immunité collective, l'argument tombe à plat. Quand il indique que c'est surtout «pour les enfants qui ont des difficultés d'apprentissage» qu'on ouvre les écoles, on peut comprendre la réaction de nombreux enseignants qui se battent depuis des années pour que ceux-ci aient de meilleurs conditions d'apprentissage. On n'y croit pas. De plus, rien n'indique que ces journées supplémentaires d'école, vécues dans un climat si particulier, sauront faire une différence. De nombreux experts ont déjà indiqué que ce gain serait nul. Je doute qu'un élève autiste (un exemple indiqué par M. Legault) tirera profit d'une telle expérience actuellement.

Également, comment peut-on invoquer le bien des enfants et laisser à la maison tous ces élèves plus âgés qui ont aussi des besoins? On voit ici les limites de cet argument qui parait bien, mais qui crée une certaine dissonance cognitive.

M. Legault indique qu'il va «demander» aux enseignants de porter une attention spéciale aux élèves du primaire en difficulté, qu'ils soit à l'école ou non.  La question soulevée par de nombreux collègues: comment feront-ils pour enseigner de jour en classe tout en  accompagnant certains élèves à la maison? On n'osera jamais le dire, mais on vient de voter une augmentation de la tâche de ces enseignantes sur le terrain. Où sera le soutien, où sera l'aide pour ces dernières? Aucune réponse de la part de M. Legault. Et ce sont ces points qui donnent que l'idée que le gouvernement actuel manque d'empathie à l'égard de ceux qu'ils lancent dans la mêlée.

2- Le risque est limité

Ici, M. Legault indique que les enfants et les personnes de moins de 60 ans sans problème de santé ont des risque «minimes» de subir les conséquences d'une éventuelle contamination par le covid-19. On en conclut donc que certains enseignants âgés et certains enfants resteront à la maison.

Il se garde cependant une porte de sortie en indiquant que la situation sera réévaluée. Le problème est que cette opération «graduelle» se déroule en moins de deux semaines. Le discours aurait été plus rassurant si on avait tout d'abord procédé avec de plus petites régions où le virus est moins présent et facile à contrôler. Le tout donne l'impression qu'on veut procéder rapidement sans trop expliquer vraiment pourquoi.

3- La situation est «sous contrôle» dans les hôpitaux

Il conviendrait que les journalistes demandent au Premier ministre ce que signifie cette expression. Dans l'ensemble, on a l'impression que oui. On notera néanmoins que des pénuries de matériel de protection et une contamination importante à l'hôpital Sacré-Coeur à Montréal peuvent soulever certaines craintes.

4- On a le OK de la santé publique

Ici, encore une fois, le Premier ministre nous demande un acte de foi: «On écoute la science.» Fort bien. Peut-on savoir quels sont les paramètres sur lesquels se base le Dr Arruda pour en venir à un tel constat? On est loin des indicateurs clairs de l'Ontario.

5- La vie doit continuer

Pour M. Legault, il est «bon que les enfants revoient leurs amis». On est dans un argument de type émotif. Si cela est vrai, pourquoi seulement à l'école alors? Pourquoi recevraient-ils une amende de plus de $1500 s'ils le font dans un parc? Que se passera-t-il en été alors que les écoles seront fermées? La vie devra s'arrêter à nouveau? En invoquant cet argument, le Premier ministre ouvre une sacré boite de Pandore.

Les questions des journalistes  

M. Legault ne s'attend pas à ce que ce soit tous les enfants qui retournent en classe. Il vise des groupes de 15 élèves aux maximum.  On comprend ici qu'il y aura un sacré problème de gestion pour les directions d'école. Où iront les amis en trop? Avec quel enseignant qu'ils ne connaissent pas? Le Premier ministre croit que les écoles secondaires pourraient toujours servir si trop d'enfants se présentent à l'école primaire. Un jeune qu'on retire de sa classe sera ainsi totalement dépaysé. Manifestement, on a affaire ici à une réponse de gestionnaire qui va à l'encontre des principes de «La vie continue cet «Le bien des enfants». Je n'aimerais pas être la direction d'école qui va annoncer à un parent que, comme son enfant est le seizième du groupe, il ira à l'école secondaire voisine avec d'autres jeunes qu'il ne connait pas.

À la lumière des explications du Dr Arruda, on comprend mal cependant qu'il soit prévu de déconfiner Montréal aussi rapidement en parlant d'un geste «progressif, modéré, mesuré»?  Comment peut-on penser faire des actions ciblées de traçabilité dans un milieu aussi vaste et aussi touché? On a aussi peu d'informations sur ce qui constitue un enseignant «en bonne santé», ce qui alimente les craintes du personnel scolaire ayant une maladie chronique.

Par ailleurs, le Premier ministre affirme qu'il prendra toutes les mesures possibles pour que personne n'attrape la covid-19. Comment cela se traduira-t-il concrètement dans une école? On a bien hâte de le savoir.  Si jamais la pénurie des enseignants s'aggrave, M. Legault assure que des étudiants pourraient venir apporter leur aide. Après tout, on a déjà l'armée dans nos CHSLD, diront les plus cyniques.

Le problème avec celle annonce de M. Legault, ce sont ses incohérences. La plus grande est qu'on élude complètement la notion d'immunité collective qui était pourtant l'argument majeur d'une réouverture des écoles pas plus tard que vendredi dernier. Cela donne l'impression qu'on cherche des raisons pour procéder à cette opération de déconfinement et que n'importe quelle fera l'affaire.

Un autre irritant est cet acte de foi que demande M. Legault à certains de ses employés tout en ne donnant pas l'impression que des moyens supplémentaires pourraient être apportés pour les soutenir dans le défi qui les attend. Cela donne encore l'impression qu'ils devront faire plus avec rien. De plus, on le sent peu faire preuve d'empathie quand on parle des difficultés qu'ils pourraient rencontrer. Toute la question des équipements de protection semble escamotée alors qu'elle est au cours même des craintes des enseignantes. Comment peut-on penser que le tout se règlera en une réponse de trente secondes à un journaliste? Comment les amener à penser qu'elles n'auront pas besoin de masque alors qu'à la pharmacie où je vais, on me questionne et prend ma température pour que je puisse me rendre devant un comptoir protégé d'un plexiglass où une employée gantée et masquée me demande de respecter une distance de deux mètres?

De plus, comment ne pas assimiler ce retour à l'école comme une opération «garderie» alors que les enfants passeront une journée complète en classe? Pourquoi ne pas avoir retenu des journées raccourcies ou alternées pour débuter? A-t-on idée des efforts et de l'énergie qu'il faudra pour gérer la seule période du diner? C'est alors que le non retour des plus grands à l'école prend tout son sens pour les plus cyniques: ils arriveront à se «garder tout seuls.

Il est là, le problème de l'annonce  de M. Legault, celui d'une profonde dissonance cognitive. On a demandé aux Québécois de se confiner pendant des semaines et on ordonne soudainement à près de 100 000 employés de retourner à leur travail, dans certains cas sans aucune protection. On comprend alors que les mots «prudent» et «graduel» ne sont guère crédibles dans le présent cas. Et comme on est devant un fléau inconnu, davantage de pédagogie, de charisme et de rigueur auraient été de rigueur.

Auprès de ses employés, M. Legault a manqué son «pitch» de vente.


NB: dans un prochain billet, je reviendrai sur la conférence de presse de M. Roberge.

27 avril 2020

Une crise qui révèle la vision de l'éducation d'un gouvernement

On va se le dire clairement: il n'y a aucune raison pédagogique de rouvrir les écoles québécoises. Le Québec, la province canadienne la plus touchée par la pandémie, semble bien pressée de se donner un peu de lustre en ramenant des élèves en classe. Ça sera effectué de façon régionale, à temps partiel, pour certains niveaux, mais ça sera fait.

On comprend que la manoeuvre est plus politique qu'autre chose. Certains parents qui rêvent de se débarrasser de leurs enfants encombrants, toutes ces entreprises qui espèrent retrouver leurs employés et le chemin de la profitabilité seront bien déçus.

Et si on se fie à la façon dont on gère les centres hospitaliers de soins de longue durée, on peut possiblement s'attendre au pire. Déjà, on permet aux employés de l'éducation qui vont donner un coup de main en CHSLD de revenir dans les milieux scolaires sans test ni quarantaine. Imaginez comment on gérera ce qu'on nous annonce.

Un fiasco en éducation

Si le gouvernement Legault avait voulu que les élèves fassent de véritables apprentissages, il leur aurait déjà fourni des ordinateurs comme c'est le cas en Ontario. Non, on dirait qu'il attend qu'on tombe en pénurie d'appareils électroniques ou tout bonnement que le télé-enseignement soit impossible afin que l'école continue à jouer son rôle traditionnel de garderie sociale.

De plus, s'il était sérieux, son ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, pour des raisons qu'on ignore, n'aurait pas rejeté du revers de la main cette offre de la commission scolaire Beauce-Etchemin de pourvoir les élèves du Québec d'un programme de formation en ligne tout aussi intéressant que celui qu'on retrouve dans la province de Doug Ford et que certains médias nous ont tant vanté.

Ce programme existe depuis des années. Il sert aux cours d'été et permet même d'obtenir un diplôme d'études secondaire dans le cadre d'une formation générale. Jean-François Roberge a donc ignoré une alternative qui aurait permis à des milliers de jeune Québécois de bénéficier d'un moyen d'apprentissage de qualité. Pourquoi? En l'absence d'une réponse officielle, les hypothèses courent et l'une d'entre elles veut que M. Roberge n'aurait pas accepté qu'une simple commission scolaire vienne au secours de son ministère.

Une école «instrumentalisée»

Ce fiasco en éducation est encore plus évident quand on songe à la façon dont le Premier ministre Legault a annoncé son intention de rouvrir les écoles:  la fréquentation ne sera pas obligatoire et on n'y fera que de la consolidation des apprentissages. Bref, de la garderie.

Les rumeurs courent dans le milieu de l'éducation que même le ministre Roberge aurait été surpris par cette annonce. Mais est-il encore dans le coup, cet homme qui a fait la preuve de son inefficacité depuis plus de six semaines? Il faut être bien naïf, pour ne pas dire plus, pour croire comme c'est son cas que les émissions de Télé-Québec, la plateforme École ouverte et les trousses pédagogiques conçues par son ministère permettraient d'assurer une continuité pédagogique aussi bonne que celle offerte par bien des écoles privées.

Cette réouverture des écoles, on a tenté de la «légitimiser» de bien des façons au cours des derniers jours.  Pourtant, il est faux de croire que, dans un environnement aussi anxiogène, les jeunes auront le plaisir de retrouver leurs amis peut-être porteurs du virus. Oublions aussi l'idée que les enseignants, avec la distanciation sociale et le stress, sauront repérer les indices permettant de dénoncer des parents abuseurs à la DPJ.  Enfin, contrairement aux souhaits de l'Association des pédiatres et du bon docteur Julien, qui semblent finalement s'imaginer bien des choses,  dans une école, en temps de pandémie, on ne donnera pas de petits déjeuners aux enfants qui ont faim.

En fait, si le premier ministre Legault a décidé de rouvrir les écoles, c'est pour des raisons sanitaires et peut-être économiques. Oublions l'éducation. De toute façon, qui s'en soucie vraiment au Québec? Croyant au principe de l'immunité collective et que les enfants sont peu atteints par le covid-19, le gouvernement veut favoriser une hausse de la contamination de la population québécoise. Pour ce faire, il «instrumentalisera» donc les écoles et les travailleurs qu'on y retrouve pour transformer chaque jeune en vecteur de contamination auprès de sa famille plus âgée et les 150 000 membres du personnel scolaire. C'est aussi simple que cela. Le corps enseignant deviendra sous peu un corps infecté à son corps défendant.

Ce faisant, le gouvernement placera sciemment des travailleurs dans des conditions de travail dangereuses qui n'ont aucun lien avec la nature même de leur emploi. Est-ce légal?  Après tout, un prof devrait oeuvrer à propager le savoir, pas un virus. Au risque de vous surprendre, la réponse à cette question est oui. Actuellement, ce gouvernement peut fonctionner par décret lui donnant d'immenses pouvoirs tout en lui permettant de ne répondre qu'à certaines questions de quelques journalistes pas toujours bien informés. Il peut même transformer un prof en concierge s'il l'estime nécessaire. MM Legault et Roberge n'ont même pas à répondre de leurs actions devant le Parlement ironiquement fermé pour on ne sait pas combien de temps.

Oh bien sûr! Des mesures sanitaires seront mises de l'avant. On prendra soin de retirer le personnel de plus de 60 ans et ceux atteints de maladies chroniques demandant un suivi régulier. Un individu dont le diabète ou l'hypertension est contrôlé devra donc se présenter au travail. Et on recommandera le port du masque pour les adultes et les élèves au secondaire. Remarquez l'astuce: entre les lignes, on comprend qu'on ne l'obligera pas puisqu'il serait impossible au gouvernement d'en fournir en quantité suffisante. Ce sera donc aux travailleurs eux-mêmes, qu'on place dans des conditions de travail extra ordinaires, de fournir leur propre équipement de protection. On a vu dans des hôpitaux et des CHSLD des soignants devant oeuvrer sans masque et blouse. Que verra-t-on en éducation? Des quantités de masques tomber du ciel?

Mais plus que tout, peut-on m'expliquer pourquoi instaurer des mesures de protection et de distanciation sociale dans une école si le but de toute cette opération est, au contraire, de favoriser la contamination? Comment des enseignants peuvent-ils se sentir respectés professionnellement alors qu'ils sont utilisés dans le cadre d'une manoeuvre aussi grossière?

Au cours de sa jeune histoire, la CAQ a parfois fait peu de cas des travailleurs syndiqués. Un exemple parmi tant d'autres: en bon comptable qu'il est, M. Legault s'imagine qu'augmenter les salaires attirera davantage de préposés aux bénéficiaires (PAB). Il a tout faux: c'est un environnement de travail sain et sécuritaire qui incite les gens à se présenter au boulot. Si quelqu'un décide de devenir PAB en courant le risque d'attraper le covid-19 pour quatre dollars de l'heure de plus, c'est l'argent qu'il aime, pas cet emploi. Quand il a suggéré une possible réouverture des écoles il y a deux semaines, jamais le Premier ministre Legault n'a mentionné les mot «enseignant» ou «personnel scolaire» tellement ceux-ci n'existent pas dans son esprit.

Qu'on se comprenne bien: il faudra en venir un jour ou l'autre à un déconfinement. Mais pas au détriment de la santé des enseignants, pas à ce moment-ci étant donné les circonstances et l'état des connaissances:

  • manque de capacité à tester les gens en grand nombre;
  • manque de capacité à tracer les personnes infectées et leurs contacts;
  • manque de connaissances sur le virus lui-même;
  • manque de connaissances sur sa transmission par les enfants (élevée ou pas);
  • manque de connaissances sur l'existence d'une immunité après l'infection;
  • manque de connaissance sur la faisabilité d'atteindre une immunité collective;
  • manque de certitude quant à la possibilité pour les milieux d'être en mesure de mettre en place les consignes de la santé publique dans des écoles parfois délabrées et mal conçues;
  • manque de blouses, de masques, de gel désinfectant, de lavabos.

À ceux qui dénonçaient le comportement paresseux de certains enseignants et clamaient bien haut que ceux-ci devaient devenir les «anges gardiens de l'éducation», j'espère qu'ils seront comblés. On les envoie stupidement au front, dénaturant la nature même de leur travail et le rôle fondamental de l'école.  Comme des soldats conscrits de force, mal préparés et mal équipés dans un combat où on connait à peine l'ennemi. Comme si on tenait à créer une source de distraction pour cacher l'hécatombe des CHSLD. Wag the dog...

L'éducation n'est pas un service essentiel, on l'a bien compris au cours des dernières semaines avec l'inaction relative du ministre Roberge: elle est essentiellement un service dont la nature varie au gré du pouvoir politique. Et il serait faux de croire que ce débat ne concerne que l'éducation: il concerne toute la société québécoise. Les experts sont d'avis que la marge est très mince en ce qui concerne le déconfinement actuellement. Il n'est absolument pas certains que nos services hospitaliers soient prêts à accueillir une deuxième vague.

Bref, le prof masqué sera véritablement masqué. Et il se souviendra.