12 septembre 2017

À propos de trouver un sujet...

Cette année, je rigole assez jaune. J'enseigne officiellement à des élèves appartenant à l'élite, selon Lise Ravary. Mais voilà: après six années au primaire, ceux-ci peinent à trouver un sujet dans une phrase. Imaginez quand on leur demande de comprendre un texte! Je ne crache pas sur les profs du primaire, je ne me moque pas de mes élèves, je ne blâme personne. Je constate. Point à la ligne.

Sur 84 élèves, j'en ai un seul qui a réussi à identifier correctement les sujets, les prédicats et les compléments de phrase dans les lignes ci-dessous.

1-    Mes amis racontent des souvenirs de voyage amusants.
2-    Dans cette petite maison vivait un sorcier terrifiant.
3-    Hier soir, Paul a été frappé par cette voiture.

La phase 2 a été une hécatombe puisque la maison vivait visiblement dans un sorcier...

Avec la nouvelle grammaire, on ne trouve plus les sujets comme dans le bon vieux temps où la nostalgie était plus belle qu'aujourd'hui.

Contrairement à ce que l’on fait traditionnellement, les questions Qui? ou Qu’est-ce qui? devant le verbe pour trouver le sujet de la phrase ne sont pas employées. Le sujet n’est pas non plus défini comme l’élément qui fait ou qui subit l’action évoquée par le verbe, ni comme ce dont on parle dans la phrase. Ces définitions ne sont pas retenues en nouvelle grammaire puisqu’elles sont trop liées au sens du verbe et de la phrase et qu’elles sont parfois inopérantes.

Puisque la nouvelle grammaire privilégie une approche syntaxique, et non sémantique, on y définit le sujet comme la fonction d’un des deux groupes obligatoires de la phrase, groupe qui présente les caractéristiques syntaxiques suivantes : le groupe en fonction sujet est habituellement placé à gauche du verbe; on ne peut pas supprimer ni déplacer le sujet; on peut le remplacer par les pronoms personnels il(s) ou elle(s); et enfin, on peut l’encadrer par c’est…qui. Pour trouver le sujet de la phrase, on aura donc recours à différentes manipulations syntaxiques qui mettent en évidence ces caractéristiques. 1


Exemples :

Les feuilles de cette tige
sont toutes sèches.

Elles
sont toutes sèches.
Groupe sujet
Groupe prédicat

La pianiste
a reçu un accueil chaleureux.

C’est
la pianiste
qui
a reçu un accueil chaleureux.

Groupe sujet

Groupe prédicat


Au départ, trois de ces énoncés posent problème.
1- le groupe en fonction sujet est habituellement placé à gauche du verbe. Habituellement. Mais pas toujours comme dans les cas des phrases interrogatives, par exemple, ou de celle du sorcier...
2- on ne peut pas supprimer ni déplacer le sujet;  Oui, si on transforme la phrase en interrogative...
Il mange un steak. ----> Mange-t-il un steak?
3-on y définit le sujet comme la fonction d’un des deux groupes obligatoires de la phrase,   Un sujet n'est pas nécessaire dans une phrase impérative.

Ensuite, regardons les deux stratégies suggérées.

1- La pronominalisation (remplacement par un pronom). Je donne la phrase suivante à mes élèves:
  «Nous sommes perdus dans la forêt.»  Ils pronominalisent et me disent: «''Ils sommes perdus dans la forêt? '' Mais ça ne se dit pas, Monsieur Masqué!» Je souris.
2- L'encadrement. Cette technique a ceci de particulier qu'on doit anticiper quel est le sujet à encadrer et, ensuite, on valide notre hypothèse. Bref, après la pédagogie de la découverte, la pédagogie de la devinette... Quand je leur donne la phrase «Il mange des fruits», les élèves parfois me répondent: «Mais ça ne se dit pas ''C'est il qui mange des fruits.''» Je souris.

Bref, souvent, j'ai l'impression qu'on n'est pas plus avancés qu'à l'époque de la nostalgie.  Et je me demande pourquoi tous ces changements quand, sur le terrain, on en est visiblement au même point.




16 août 2017

La valorisation de la profession enseignante: un faux débat?


Depuis quelques années, certains politiciens et commentateurs de l'actualité n'ont de cesse de réclamer un ordre professionnel afin de revaloriser les enseignants.  À force de répéter cette demande, ils ont fini par ancrer dans l'imaginaire collectif l'idée que cette profession aurait besoin d'être rehaussée aux yeux du public.

Or, il existe une donnée intéressante et qui demeure largement ignorée quant on aborde cette question: le baromètre des professions de la firme de sondages Léger Marketing. Et que nous apprend celui-ci: au Québec, en 2016, 91% des individus interrogés faisaient confiance aux enseignants. Ceux-ci occupaient le dixième rang des 54 professions sur lesquelles les Québécois étaient consultés. Selon les années, les enseignants se retrouvent généralement parmi les dix premiers de classe et pouvaient même occuper la cinquième position comme en 2011.

En 2016, parmi les neuf professions devançant les enseignants, seules quatre étaient régies par un ordre professionnel (soit: infirmier, médecin spécialiste, médecin de famille, pharmacien). Parmi les 44 récoltant un taux de confiance moins élevé, 15 relevaient d'un ordre professionnel (soit: optométriste,  opticien, vétérinaire, architecte, physiothérapeute, notaire, dentiste, travailleurs sociaux, comptable, diététiste, ingénieur, psychologue, chiropraticien, acupuncteur, avocat).  On constate donc que l'appartenance à un ordre professionnel ne semble pas nécessairement très significatif quant à la confiance que les Québécois témoignent à l'égard d'une profession. 

Et qui retrouve-t-on à l'avant-dernier rang de ce palmarès? Vous le devinez sûrement: nos députés et nos ministres. Comme quoi charité bien ordonnée commence parfois par soi-même.  



14 août 2017

Les jeunes libéraux ou des apprentis sorciers en éducation

Tout et chacun a son opinion quant au monde de l’éducation. Au Québec, les problèmes surviennent généralement quand la sphère politique commence à y intervenir à la manière d’apprentis sorciers. Ce fut le cas en fin de semaine lors du congrès des jeunes libéraux dont le thème était «développer la réussite par l'éducation».  À ce sujet, on peut se demander où étaient ceux-ci au cours des dernières années alors que ce même monde  vivait des moments plus que sombres.  

Certaines des mesures adoptées par les jeunes libéraux montrent bien pourquoi, en paraphrasant Clémenceau, l’éducation est une chose si importante qu’elle ne devrait pas être confiée parfois à de jeunes politiciens et même à des politiciens tout court.

Revoir le curriculum au secondaire et même au primaire

La politique étant l’art de l’impossible, il fallait voir comment le président des jeunes libéraux, Jonathan Marleau, a proposé de revoir au complet les cours offerts au secondaire tout en indiquant qu’il ne s’agissait pas d’un désaveu des actions du parti libéral au pouvoir de façon presque ininterrompue depuis 14 ans ou de la politique sur la réussite éducative du ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, déposée il y a à peine sept semaines. Non, selon ce dernier, le bilan du gouvernement Couillard en matière d’éducation est rien de moins qu’«exceptionnel».

Les jeunes libéraux suggèrent entre autres d'ajouter immédiatement des cours d'éducation sexuelle au secondaire. Savent-ils que des notions concernant la sexualité sont notamment vues dans les cours de sciences par certains profs depuis la réforme? À l’époque où l’on a modifié le curriculum de la sorte, des enseignants ont indiqué que cette façon de procéder serait inefficace, voire dangereuse pour la santé publique, mais on ne les a pas écoutés avec comme résultats aujourd’hui que les adolescents et les jeunes adultes sont moins informés en ce qui a trait à ce domaine et que certains comportements à risques sont à la hausse. Savent-ils également, ces mêmes jeunes libéraux, que le programme qu’ils réclament est en expérimentation depuis déjà deux ans Le ministre M. Proulx a montré bien plus de détermination quand est venu le temps d’imposer en quelques mois un cours de finances personnelles, on s’en souviendra. Pourquoi une tel écart dans les actions ? On peut se le demander.

Toujours lors de ce congrès, les jeunes libéraux ont également réclamé des cours de programmation informatique. Savent-ils seulement qu’avant de leur apprendre à programmer, on devrait s’assurer que les élèves québécois connaissent leur doigté sur un clavier ? Eh oui, quand on travaille dans une école comme moi, on est à même de constater que la très grande majorité des élèves ne le savent pas. C’est un peu comme si on voulait apprendre à danser à un enfant qui sait à peine marcher.

On comprend donc que les jeunes libéraux aiment lancer des idées sans y avoir réfléchi longuement. Et pourquoi s’arrêteraient-ils en si bon chemin? C’est ainsi que M. Marleau a affirmé que la réforme du curriculum «pourrait être au primaire aussi». Mais sur quelles bases solides lance-t-il une telle idée ? Mystère et boule de gomme.

Le système scolaire au Québec vit donc d’improvisation en improvisation depuis des années. On fait des réformes, des ajouts, des modifications, très souvent sans même consulter les enseignants pour ensuite constater que ce que ces derniers prévoyaient n’étaient pas toujours très loin de la réalité.

De l’illogisme d’imposer un ordre professionnel

C’est ce même manque de considération et de respect qui guide aussi le dossier d’un ordre professionnel pour les enseignants.

Les jeunes libéraux ont adopté de façon majoritaire après seulement une vingtaine de minutes de débats une proposition en faveur de la création d’un ordre professionnel des enseignants. Réalise-t-on ici qu’il est contre la nature même d’un ordre professionnel d’être imposé ? Normalement, ce sont les membres d’une profession qui décident de se doter d’un tel instrument. De vouloir poursuivre dans un telle voie est manifestement le signe qu’on ignore ce fait ou qu’on a d’autres intentions en tête. Que pense M. Marleau véritablement quand il affirme :

«On aurait besoin d'un organisme qui, au lieu de fustiger et faire des déclarations de guerre, voudrait plutôt travailler à l'intérêt de la profession d'enseignant (...) On a besoin de gens qui vont s'asseoir pour réfléchir avec maturité à qu'est-ce qu'on a besoin pour développer, pour valoriser la formation d'enseignant et protéger les étudiants, les élèves.»

Pour ma part, je suis toujours inquiet quand les gens veulent mon bien et valoriser ma profession sans me consulter. Cette incompréhension, on la sent encore quand l’ancien candidat libéral dans le comté de Gouin dit : [Or], ça prend aussi un organisme qui va réfléchir l’enseignement, mais pour le bien-être des élèves et des étudiants. Sait-il seulement qu’il existe déjà divers organismes dont c’est précisément le rôle et que le ministre Proulx songe même à en créer un nouveau avec un Institut national d'excellence en éducation ?

Dans toute cette question, la perception qu’a M. Marleau de la compétence des enseignants me semble anecdotique, réductrice, pour ne pas dire teintée de mépris. Ainsi, lors de ce congrès, celui-ci demandé à ses membres : «Par applaudissements, à qui c’est déjà arrivé d’avoir un professeur qui avait des problèmes avec un ordinateur ? » S’il connaissait un peu la réalité scolaire, M. Marleau découvrirait que bien des enseignants doivent travailler dans des environnements numériques déficients. Dans certaines écoles, les réseaux informatiques et les ordinateurs présents dans les classes sont parfois désuets ou défectueux. Remettre en cause la compétence des enseignants qui doivent parfois devenir des techniciens informatiques et qui n’ont pas reçu de formation adéquate de la part de leur employeur est tout simplement un raccourci odieux.

On peut se questionner pour cet engouement à propos d’un ordre professionnel de la part de gens qui ne sont pas les principaux concernés par ce débat. Dans les faits, on comprend bien que ceux-ci le voient davantage comme une façon de limiter l’influence des syndicats en éducation. Or, s’il existe des problèmes entourant l’évaluation et la formation continue des enseignants, nos décideurs semblent davantage vouloir faire porter aux enseignants le poids de certaines solutions au lieu de voir comment on pourrait améliorer le système actuel. Ainsi, que fait-on actuellement pour les directions qui n’ont soit ni le temps, ni les connaissances, ni les ressources pour superviser pédagogiquement les enseignants ? Rien. Que fait-on pour les enseignants motivés mais à qui on donne peu le temps de se perfectionner et dont les efforts ne seront rarement reconnus ?  Rien. Et comment espère-t-on véritablement attirer de nouveaux candidats dans cette profession si on y ajoute des contraintes et des obligations ?

Resserrer l’accès à la profession enseignante

Toujours dans le but de revaloriser la profession enseignante, les jeunes libéraux demandent à ce que l’on resserre les critères d’admission des programmes universitaires menant à cette profession. Encore une fois, ces derniers ont une méconnaissance consternante de la réalité scolaire actuelle.

En effet, bien des contingents de certains facultés d’éducation ne sont pas atteints, faute de candidats. Dans certaines régions et dans certaines matières, il est arrivé qu’on manque de candidats alors que dans d’autres, on assistait à la situation inverse. S’ils connaissaient vraiment ce dont ils parlaient, ces jeunes libéraux se seraient tout d’abord intéressés aux universités qui forment des enseignants sans tenir compte de la réalité des emplois disponibles. Et il en va de même dans certaines professions reliées également à l’éducation.

Il est anormal qu’on forme actuellement des enseignants dans des disciplines où les listes d’ancienneté sont interminables Quand on parle de précarité d’emploi et de jeunes enseignants qui quittent après cinq ans après leur entrée dans le monde de l’éducation, il s’agit d’une réalité que M. Marleau et ses membres auraient dû aborder.


Dans les faits, bien peu des recommandations votées lors de congrès des jeunes libéraux deviendront réalité. Ceux-ci gonflent de beaux ballons politiques que les membres du gouvernement récupèrent ou pas, selon les circonstances. Il est cependant regrettable que des débats en éducation soient l’occasion d’un brassage d’idées aussi peu approndies et posent les problèmes de façon aussi malhabiles auprès du grand public pas toujours familier avec ces enjeux.