11 mars 2019

Et si on réinventait l'école? Un livre de contes pour adultes



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Quand Jean-François Roberge a écrit «Et si on réinventait l’école?», il était déjà prévisible qu’il serait ministre de l’Éducation, un poste qu’il espérait de toutes ses forces. Il ne peut avoir l’excuse d’avoir été surpris de sa nomination par François Legault ou de ne pas avoir pensé qu’un jour, ses écrits seraient lus ou relus par différents analystes.

Je me suis donc attelé à cet exercice de lire cet ouvrage qu’il a publié en octobre 2016, ouvrage que mentionnent parfois certains chroniqueurs pour asseoir la crédibilité de cet homme à la tête de l’éducation au Québec mais dont on peut douter qu’ils l’aient vraiment lu.

Avant-propos

«Pourquoi réinventer l’école?», se demande JF Roberge. Ses réponses sont simples :

-   Le Québec peut faire mieux. Il faut avoir de l’ambition.
-   Le Québec est une société vieillissante où chaque jeune est important.
-   L’éducation est la meilleure solution contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
-   Il faut un réseau scolaire performant pour relancer l’économie.
-   Une situation alarmante en ce qui a trait aux faibles taux de littératie, de diplomation scolaire et de rétention des jeunes enseignants

Le ministre conclut son avant-propos en affirmant : «[…] comme l’a si bien dit Albert Einstein «La folie consiste à refaire sans cesse la même chose, mais en espérant un résultat différent». 11  Seul petit problème si on se base sur un article de Normand Baillargeon : le mot n’est pas d’Einstein mais de la scénariste et romancière états-unienne Rita Mae Brown, dans Sudden Death (1983).

Et ce premier petit impair illustre bien le défaut général de cet ouvrage : il s’agit d’un condensé de lieux communs, de clichés et d’anecdotes personnelles sans toujours de cohérence et de références crédibles pour appuyer un propos qu’auraient pu tenir bien des enseignant ayant le même nombre d’années d’expérience du réseau scolaire québécois. Si M. Roberge soulève parfois les dérives de notre système d’éducation, les solutions qu’il préconise demeurent floues, évasives, naïves, approximatives tellement elles versent dans la candeur. Pis encore, comme si ce livre éparpillé avait subi un travail d’éditeur douteux, on se demande quels liens ont certains chapitres avec le titre de celui-ci. Qu’ont à voir avec l’école québécoise, par exemple, les propos du ministre sur la pertinence de nommer des jeunes à des conseils d’administration de sociétés d’État?

Il m’a fallu m’y prendre à deux reprises pour terminer la lecture de l’épitre de notre actuel ministre. Deux reprises pour constater que je perdrais mon temps à en analyser le contenu. Est demeuré un premier jet recensant quatre chapitres. J’ai préféré m’arrêter là.

Chapitre 1 – Le pouvoir d’inspirer

La réalité de la scolarisation de M. Roberge semble très différente du Québécois ordinaire. Il décrit ainsi des enseignants qui l’ont marqué, entre autres un prof qui restait après la classe et dont la porte de son bureau individuel – une rareté dans une école publique - n’était jamais fermée ou un autre qui invitait ses élèves à son chalet la fin de semaine.   

Il s’intéresse ensuite aux qualités que devrait posséder un bon enseignant. Pour lui, il existe un trop grand nombre de candidats qui choisissent cette profession pour de mauvaises raisons, soit parce qu’ils ont été refusés dans d’autres programmes soit qu’ils veulent profiter de deux mois de vacances l’été.

Mais sur quoi se base le ministre pour appuyer une telle affirmation? Qu’est-ce qu’«un grand nombre»? Et ce propos n’entre-t-il pas en contradiction avec tout l’intérêt qu’il accorde aux pages 11 et 19 aux jeunes enseignants qui quittent après cinq ans, décrivant ces départs comme une «véritable hémorragie»? S’ils sont là pour de mauvaises raisons, ne n’est-il pas mieux qu’ils quittent la profession, non?

Chapitre 2 – Pour en finir avec la médiocrité

Pour Jean-François Roberge, le nivellement par le bas encourage la médiocrité. Ainsi, pour éviter de décourager les élèves plus faibles, des enseignants ont «pris l’habitude de remonter artificiellement les notes de toute la classe», ce qui démotive également les élèves plus doués. 23 Certains parents, qui reprochent aux enseignants d’être trop sévères et de donner trop de devoirs, sont aussi complices de cette médiocrité.  Pour M. Roberge, les enseignants et les directeurs d’école ont le «devoir de résistance». Il cite le professionnalisme d’une enseignante qu’il a connue lors de son dernier stage universitaire et dont l’approche était fondée sur une base scientifique. Sa rigueur exemplaire faisait que «Si un élève méritait 59%, elle ne lui donnait pas 60%.» 23

Et pour montrer à quel point le nivellement par le bas est remis en question, le député de Chambly cite… Grégory Charles. Je n’ai rien contre cet artiste émérite dont l’expérience de vie est fort éclairante (élève doué, il a arrêté ses études après la cinquième secondaire), mais n’y aurait-il pas eu un expert plus pertinent sur cette question?

Encore une fois, nous sommes devant une analyse réductrice et incomplète. Le ministre semble oublier que ce sont souvent – pour ne pas dire presque toujours - des enseignants qui luttent contre le nivellement par le bas devant les demandes des directions d’école, des commissions scolaires et du ministère qui veulent de plus beaux pourcentages de réussite à inscrire dans leurs rapports annuels. 

Et que dire de sa solution à ce problème : des examens ministériels uniques à chaque cycle du primaire et à chaque année du secondaire en ce qui a trait aux matières de base (anglais, français, mathématiques, sciences et histoire). Passons sur le fait que le ministre – qui a été enseignant pendant 17 ans - ne sache pas que le cours d’histoire est devenu celui d’univers social. Ces examens seraient conçus uniquement par des enseignants en exercice (les mêmes qui encouragent le nivellement par la bas?) et corrigés par des enseignants d’une autre école de celle où sont inscrits les élèves pour éviter toute «tentation de tricher» car, on l’a compris, le problème, ce sont les profs. 27

Le ministre fait ici encore une fois la preuve de sa méconnaissance de la réalité scolaire en écrivant : «Il n’y aurait aucune surcharge pour les enseignants, puisque le travail de correction serait de même nature qu’à l’accoutumée.» 27 Or, il est facile d’estimer qu’il y aura surcharge pour l’enseignant qui recevra plus de copies à corriger qu’il a d’élèves dans ses classes. Et surtout, comment ce système complexe va-t-il fonctionner? Va-t-on mettre sur pied un gros «Tinder scolaire» pour arrimer enseignants et copies à corriger?  M. Roberge a-t-il idée de la complexité de la logistique à mettre en place pour ces cinq examens ministériels chaque année quand on sait qu’il y a près de 900 000 élèves du primaire et du secondaire au Québec?

Chapitre 3 – Un capitaine à la barre

M. Roberge a compris, dès sa première année en enseignement, que les écoles du Québec n’étaient que de «simples succursales des commissions scolaires qui leur imposent un pouvoir bureaucratique étouffant.» 29 On peut sourire quand on sait qu’il s’agit de la même personne qui a récemment décidé d’imposer deux récréations à toutes les écoles primaires sans même consulter les enseignants, les commissions scolaires et… les directions d’école.  Surtout quand il écrit: «Nous avons conçu un système qui privilégie la norme au détriment de la singularité.» 33

Le ministre actuel entend donc donner davantage de pouvoir aux directions d’école qu’il compare maladroitement à un «président d’entreprise qui n’aurait pas de voix au conseil d’administration de son entreprise.»  À ce que je sache, une école n’est pas la propriété d’un directeur. Celle-ci lui est confiée. 32

De plus, le député de Chambly, appartenant à la CAQ, transformerait les commissions scolaires en centres régionaux de services à la disposition des écoles. Encore ici, M. Roberge montre une certaine méconnaissance du fonctionnement scolaire à quelques occasions. Tout d’abord, quand il écrit : «Les écoles ont besoin d’être épaulées sur le plan administratif tandis que la répartition des élèves doit se faire dans une perspective régionale.» 35 Mais comment un centre de services peut-il avoir le pouvoir décisionnel de déterminer la répartition des élèves? Je vois déjà la foire d’empoigne entre écoles concurrentes, à moins que ce soit le ministère lui-même qui procéderait à cette répartition. Combien d’autres arbitrages inter-écoles finiront ainsi dans les bureaux des sous-ministres?  Ensuite, M. Roberge croit que la transformation des commissions scolaires entrainerait d’«importantes économies». 35 Très bien, mais sur quelles études se base-t-il pour arriver à une telle conclusion? L’expérience nous montre tout le contraire si on pense à la fusion des municipalités, à la fusion des commissions scolaires et à l’abolition des directions régionales du ministère de l’Éducation.

Par ailleurs, le ministre Roberge affirme «sans crainte de se tromper» 35 qu’après avoir discuté avec de nombreux directeurs d’école, la majorité d’entre eux sont d’accord avec son idée de transformer les commissions scolaires en centres de services. Ah bon. C’est particulier car, dans mon cas, c’est tout à fait l’inverse! De nombreux directeurs doivent me mentir car, après tout, ils vivent sous le règne de l’«omerta», comme prend la peine de l’indiquer le député de Chambly.

Pour M. Roberge, les commissions scolaires sont de mauvais gestionnaires. C’est un peu ironique quand on pense que les membres des directions générales de celles-ci sont presque toujours composées eux-mêmes d’anciens directeurs d’écoles, ces fameux «capitaines à la barre». Il cite plutôt en exemple les écoles privées qui, elles, sont évidemment administrées, et je le cite, par des «gens responsables», la preuve étant que leurs bâtiments ne manquent pas d’équipement, n’ont pas de toits qui coulent et ne sont pas gangrénés par la moisissure. Comme si les habiletés de gestion de leurs dirigeants étaient la raison de ce fait…

Chapitre 4 – Pour un ordre professionnel pour les enseignants

Dès le début de sa carrière, notre ministre était d’avis que les enseignants devraient être régis par un ordre professionnel. Il explique qu’un ordre professionnel détermine la formation initiale permettant d’accéder à la profession (ce qui est déjà prescrit par la Loi sur l’instruction publique), s’assurer que ses membres suivent une formation continue de qualité et traite les plaintes provenant du public (ce qui est déjà fait par les directions d’école et les commissions scolaires).

Il cite ensuite une anecdote personnelle pour traiter du manque de professionnalisme des enseignants. Alors qu’il était un élève de troisième secondaire, il a été confronté à un enseignant ayant manifestement des problèmes reliés à la consommation d’alcool. Malgré une plainte formelle des parents du futur ministre, le prof «éméché a continué de sévir sans que la directeur prenne les mesures nécessaires.» Mais que peut savoir réellement de cette situation un adolescent de 14 ans à l’époque? N’y a-t-il eu vraiment aucune mesure de prise? Et si c’est le cas, cela ne montre-t-il pas également une certaine incompétence ou un désintéressement de la direction, ces fameux «capitaines»? À la page 41, il estime que les directions, à qui il confierait davantage de pouvoirs, manquent de formation, de leadership, de temps et de latitude pour gérer adéquatement leur personnel. Alors, à quand un ordre professionnel des directions scolaires, on se le demande?

M. Roberge voit un ordre pour les enseignants comme un chien de garde, un gendarme, un protecteur de l’élève. Nulle part, il ne semble comprendre la logique première de ce qui doit guider la création d’un tel organisme : la volonté claire des membres d’une profession de se doter d’une telle structure. Il ne cite aucun exemple des ratés entourant l’imposition d’un ordre professionnel à des enseignants au Canada.  En guise d’argument, il énumère les vertus qu’apporte l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec : ratio infirmières-patients protégeant les malades, bonne qualité des soins offerts, heures de travail limitées. Décidément, le ministre n’aurait pas pu choisir pire exemple, n’est-ce pas, quand on connait la situation des hôpitaux québécois? Il aurait pu aussi citer les bienfaits du corporatiste Collège des médecins, de l’incorruptible Ordre des ingénieurs… et j’en passe.

Voilà. J’ai arrêté ici mon analyse. J’ose espérer que cet exercice incomplet saura vous indiquer la pertinence du propos de M. Roberge.  Pour ma part, relire un tel livre m’a suffi.

2 commentaires:

Jonathan Livingston a dit…

Moi aussi, j'ai trouvé étrange que peu aient parlé de la qualité de cet ouvrage.

Enfin, on en a une idée!

Le professeur masqué a dit…

Je pourrais faire un florilège de certaines perles, crois-moi.