23 septembre 2013

«Générosité professionnelle» et décrochage des enseignants: ça fera!

Parfois, j'ai du mal à garder mon calme quand je lis certains articles. Ma plus récente montée de pression est survenue à la suite de ce texte publié dans La Presse. Il rapporte les propos, parfois intéressants, de Johanne Patry, directrice adjointe à la pédagogie au Collège Français de Longueuil.

Alors que cet article parle de décrochage des jeunes enseignants, je remarque qu'on oublie de mentionner, quant à moi, deux facteurs primordiaux par rapport à ce phénomène: la formation universitaire déficiente des enseignants et le fait qu'on ne devrait même pas avoir permis à certains de s'être rendus jusque là. Ces deux causes sont le reflet d'un système inefficace qui se reproduit et on n'en parle que très peu. Allez savoir pourquoi. 

Un autre point abordé dans ce texte concerne les profs drop in. Je cite:

«Les drop-in, selon elle, sont ces enseignants qui demeurent en poste, mais font le strict minimum. Ils ont perdu la passion du métier, ne sont pas motivés et ne participent pas aux activités de formation continue offertes.

«Ils manquent d'engagement et de ce que j'appelle la «générosité professionnelle», en se limitant strictement à leur définition de tâches, dit-elle. On parle ici de cas extrêmes, mais malheureusement, ces cas extrêmes font des dommages dans le système scolaire. Les élèves en souffrent.»


Pour Mme Patry, le ressourcement, la formation continue et la communication sont trois solutions à ce problème.

Que cette analyse est réductrice et culpabilisante! Tout semble réduit à l'enseignant. Et ce concept de «générosité professionnelle»... Désolé, mais on dirait que cette dame a oublié certaines choses.

Tiens, si on parlait des directions d'école qui coupe 15 minutes à un enseignant en retard alors qu'il fait bénévolement trois heures de récupération par cycle de neuf jours? Quelle belle façon de motiver les troupes, n'est-ce pas!

Tiens, si on parlait de l'absence de moyens et de ressources pour permettre aux enseignants de travailler efficacement avec les élèves qu'on leur confie?

Tiens, si on parlait de tous ces profs qui paient du matériel pédagogique ou de classe à même leur salaire? D'ailleurs, comme le dit cette blague, l'enseignement est sûrement un des rares métiers où l'on vole des choses à la maison pour les amener au travail...

Ma liste s'arrête là simplement pour des raisons de santé. Je dois éviter de m'emporter.

La «générosité professionnelle»? Ça entre où dans mon horaire de travail qu'on me demande de mettre par écrit et pour lequel je dois justifier chaque minute? Cette année, je déborde de partout en activités avec les élèves et on veut m"imposer en surplus de surveiller la retenue de temps en temps. Ma réplique, je la transmettrais avec joie à Mme Patry: «Est-ce que je peux au moins choisir mon bénévolat, s'il vous plait?»

Cette dernière dit à propos des professeurs drop in: «On parle ici de cas extrêmes, mais malheureusement, ces cas extrêmes font des dommages dans le système scolaire. Les élèves en souffrent.»

Veut-elle la liste des facteurs qui ne sont pas extrêmes et qui font beaucoup plus de dommages dans le système scolaire? 

«Générosité professionnelle». Un euphémisme signifiant «piège à con», oui.



10 commentaires:

Jean-Pierre Proulx a dit…

Cher PM,

Vous écrivez: 1-"la formation universitaire déficiente des enseignants"

Avez-vous documenté cela ou est-ce un jugement à partir de vos observations particulières?

"2- et le fait qu'on ne devrait même pas avoir permis à certains de s'être rendus jusque là."

Cela se produit sans doute, mais que faire et comment faire pour éviter cela?

Le professeur masqué a dit…

M. Proulx.

Je dois me tenir avec la mauvaise gang...

1- Des observations particulières et partagées par de nombreux collègues. Partagées aussi par des profs d'université eux-mêmes. À ce propos, une maitrise est en cours de rédaction sur les savoirs des enseignants finissants. Je vous en reparlerai. De même, il suffit de regarder le cursus universitaire pour devenir enseignant au primaire. Le nombre de périodes consacrées à l'enseignement du français et de la lecture est minimal. Il est remarquable de constater aussi le peu d'évaluation qu'on fait de ces programmes. Remarquable aussi de voir le nombre de finissants sans emploi. On forme des profs dans des domaines bouchés.

2- On ne refera pas ce débat. Critères d'entrée plus exigeants. Formation et évaluation plus rigoureuses. Et aussi, évaluation des stages plus sévères. Il est quasi impossible de recaler un stagiaire. Un superviseur de stage peut réviser à la hausse la note d'un maitre-associé alors que le stagiaire n'a manifestement pas les compétences...


Jean-Pierre Proulx a dit…

Et si les enseignants eux-mêmes étaient maîtres et des exigences du programmes et de l'accès à la profession, pensez-vous que cela serait de nature à régler la situation que vous déplorez?

Le professeur masqué a dit…

M. Proulx: voici mon impression très personnelle de la situation à partir de mes observations et des discussions que j'ai ici et là. Les profs sont écoeurés de ce qui ne vient pas d'eux. On les assommés de réformes, de changements et ils ne veulent que la sainte paix, que retrouver un équilibre.

Un ordre professionnel ne fait pas partie de leurs revendications et constitue, à tort ou à raison, une menace extérieure. Pour eux, il ne répondrait pas concrètement à des problèmes concrets. Qui plus est, il n'est pas dit qu'un ordre professionnel rajouterait des contraintes sans pour autant au départ donner des avantages immédiat.

JP Proulx a dit…

Vous écrivez: " Les profs sont écoeurés de ce qui ne vient pas d'eux". D'où mon hypothèse qu'on leur confie, à travers un mécanisme qui leur confierait la maîtrise d'oeuvre des exigences et de l'accès à la profession.

Ce mécanisme pourrait fort bien être autre chose qu'un ordre professionnel dont les enseignants ne veulent pas. (Voir l'avis de 2004 du CSE sur la profession enseignante). Hélas, vous avez évitez de vous prononcer sur cette hypothèse. C'est votre prérogative.

Aussi, restons-en là.

Anonyme a dit…

J'enseigne depuis 8 ans. Assez d'expérience pour me prononcer et assez près de la fin de mon bac pour me souvenir.

Donc, un bac coûteux de 4 ans qui ne m'a rien appris, où on m'a souvent prise pour une épaisse.

Je n'ai pas tant appris dans mes stages non plus.

Avoir sa classe est la façon d'apprendre.

Et je le déplore.

J'aurais dû avoir des cours de pédagogie plus nombreux et plus pertinent... Des cours de gestion de classe, de gestion de la discipline.

enseignante débutante a dit…

Je crois aussi que la formation universitaire pourrait être améliorée surtout en ce qui concerne les élèves en difficultés qui sont de plus en plus intégrés dans nos classes. Néanmoins, je tiens à rappeler que la formation des nouveaux enseignants ne se termine pas en sortant de l’université. Même si les étudiants étaient mieux sélectionnés ou que les normes de réussite des stages étaient augmentées, il reste que les mécanismes de l’insertion dans la profession sont déficitaires.

On oublie souvent que depuis la réforme de 1992, c’est la responsabilité des commissions scolaires de soutenir l’insertion des nouveaux enseignants. Or, on laisse à la discrétion des enseignants «sénior » et à la direction des établissements scolaires le soin de soutenir ou non les nouveaux enseignants. Évidemment, ce ne sont donc pas tous les nouveaux enseignants qui bénéficient d’aide. De même, il est à mentionner que l’enseignement est une des seules professions pour laquelle on s’attend à ce que les débutants soient aussi performants que ceux qui ont plusieurs années d’expérience. On ne confierait jamais les plus grands projets à un ingénieur débutant. Par contre, dans le domaine de l’enseignement, on est forcé de constater que cette logique ne s’applique pas. Les classes et les contrats les plus difficiles sont souvent confiés à des enseignants débutants. Je pourrais m’étendre encore plus sur le sujet, mais on comprend le fond de mon argument…

On doit continuer à réfléchir à une meilleure sélection des candidats, à une meilleure formation universitaire et à un meilleur contrôle des sanctions des stages. Mais à mon avis, si l’on n’améliore pas les mécanismes d’insertion à la profession le problème restera le même.

Une enseignante débutante dans la profession

Le professeur masqué a dit…

Enseignante débutante: on partage des points de vue. Certaines CS travaillent plus que d'autres en ce qui a trait à l'insertion des nouveaux enseignants.

Oui, on ne confie pas les plus grands projets aux nouveaux ingénieurs. En même temps, aujourd'hui, à l'âge que j'ai, je ne suis pas sûr que je serais physiquement capable de gérer des groupes difficiles comme j'ai connus au début de ma carrière. Où est le juste milieu?

Prof anarchiste a dit…

Le bac en didactique est avant tout un bac technique. Enseigner, c'est un art, qui peut être agrémenté de techniques issus des sciences didactiques.
Il faudrait au moins la moitié des enseignants de "terrains", des enseignants qui peuvent transmettre aux étudiants leurs vécu. L'enseignement, c'est plus un art qu'une science.

Johanne Patry a dit…

Très cher professeur masqué,

Qu'il est fascinant de lire une personne du corps professoral être en désaccord avec des énoncés. Un tel comportement enrichi notre société et la pousse à se dépasser en autant que des solutions positives soient mises de l'avant.

Il existe bel et bien des profs drop-out. Ceux qui quittent la profession. Les causes sont tellement nombreuses qu'il est difficile de les énumérer et de les expliquer dans le cadre d'un court article dans un journal. La perte de ces enseignants est une problématique qui est internationale.

Les drop-in existent aussi. En nombre beaucoup moins grand. Heureusement.

Dans ma longue carrière d'enseignante, de conseillère pédagogique et à la direction, durant laquelle plus ça change plus c'est pareil, j'ai travaillé avec de tels enseignants. J'ai été témoin des dommages qu'ils font à leurs collègues et élèves. Manque de collégialité, fermeture à l'adaptation, difficulté à gérer le changement et j'en passe.

Quant à la générosité professionnelle, je connais trop bien ce concept. Comme vous le dites si bien, souvent j'ai apporté des choses de la maison. J'ai payé souvent de ma propre poche. Cependant j'ai vu aussi des enseignants qui ne venaient pas en aide aux élèves, qui étaient cyniques à leur égard. La générosité professionnelle englobe principalement le don de soi, l'ouverture aux autres et la disponibilité mesurée.

L'article de Mme Rodgers découlait d'une présentation TEDxMontréal qui a eu lieu le 14 septembre. Représentation qui voulait en fait démontrer l'existence de ces deux types d'enseignants, l'urgence d'effectuer des changements d'attitudes et de la reconnaissance des enseignants motivés qui sortent des sentiers battus en communiquant leur passion à la relève.

Je vous invite à lire l'article de Thierry KARSENTI
Simon COLLIN
CRIFPE
Université de Montréal

L’autre décrochage scolaire

Dans Formation professionnelle, mars 2009

La 'persévérance scolaire' chez les enseignants est un sujet qui est très peu étudié malheureusement. Il en est de même de la contribution d'enseignants généreux.

Le temps de la vocation professorale supportée par une armée de membres du clergé, qui avaient beaucoup de temps à consacrer aux élèves, est révolu. Nos enseignants maintenant ont des familles, une vie sociale et un désir profond et sincère de partager avec la future génération.

Un court article, une brève présentation de 15 min, oui, c'est réducteur. Mais quel est le message?

Nous avons des enseignants qui nécessitent une aide, du support et des encouragements. Que pouvons-nous faire, tous? Les enseignants, les élèves, les parents, les citoyens et les gouvernements.

Éducativement vôtre,

Johanne Patry
La professeure démasquée