Pour bien des acteurs du réseau de l'éducation, on comprend mal lundi le vote de confiance du premier ministre François Legault à l'endroit de Jean-François Roberge. Surtout que dès le lendemain, le ministre de l'Éducation remettait ça avec une déclaration dont seuls des gens bien au fait du monde scolaire pouvaient comprendre toute l'inexactitude, pour ne pas dire plus.
Ainsi, en conférence de presse, M. Roberge soulignait le progrès que le réseau scolaire a fait en matière d'enseignement à distance: «D'un point de vue pédagogique, on a avancé aussi. Ce n'était pas tous les enseignants qui étaient habiles en technopédagogie. Plusieurs se sont rattrapés de très, très belle façon. Certains ont utilisé notre formation bâtie en partenariat avec la TÉLUQ. D'autres ont appris de leurs pairs qui étaient déjà des experts.»
Euh. C'est simplement qu'il y a un problème. Ils n'ont pas eu le choix de consulter leurs pairs. En effet, la formation offerte par TÉLUQ, constituée de modules, est complète à 50% pour le primaire, à 35% pour le secondaire et à environ 50% pour le post secondaire. Des grands pans sont donc manquants, comme celui rattaché à l'évaluation. Les centre de services scolaires, qui exigeaient au départ qu'elle soit complétée en juin, indique maintenant aux enseignants que celle-ci a pris beaucoup de retard et parle maintenant de... l'automne pour terminer de faire celle-ci.
Il ne s'agit pas ici de faire le procès de la formation donnée par la TÉLUQ qui aurait dû être terminée pour le 5 juin, une date bien tardive quand on sait que l'année scolaire se termine le 19 juin dans certaines écoles. C'est - en passant - à l'image du leadership d'un ministre qui a commandé des appareils électroniques qui viennent à peine d'arriver dans les mains de certains jeunes alors qu'en Ontario... Bien des raisons, à l'interne, peuvent expliquer que le produit ne soit pas livré à temps. Il se peut qu'on ait mal planifié les tâches, qu'on ait sous-estimé le temps nécessaire pour livrer l'ensemble du produit final. À l'externe, la commande a assurément été donnée tardivement par le MEES. Mais il est - - (placer ici l'adjectif de votre choix) que le ministre de l'Éducation ne soit pas au courant que la formation offerte par la TÉLUQ soit si incomplète et qu'il aille même dire que c'est grâce à elle que les enseignants aient si progressé.
Ou on informe mal le ministre et il doit s'interroger sur son entourage ou il dit n'importe quoi pour faire paraitre les actions de son ministère sous un jour favorable.
Ce fut la même belle histoire avec le site École ouverte dont il a déjà dit qu'il constituait une référence en matière de télé-enseignement dans la francophonie. Hier, il affirmait que ce site «enregistre plusieurs millions de visites quotidiennes. Il est consulté partout à travers le monde.»
Et puisqu'on est dans la pédagogie, qu'arrive-t-il avec la formation en ligne utilisée depuis des années par le Centre de services scolaire de Beauce-Etchemmin? On sait que le MEES a signé avec le CSSBE une entente de partage de cette ressource en ligne ce printemps, mais quelle utilisation concrète entend-on en faire? Rien, on dirait.
17 juin 2020
15 juin 2020
Jean-François, c'est le meilleur!
Aussi bien ne pas perdre notre temps: le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, a la pleine et entière confiance du premier ministre du Québec, François Legault. C'est ce qu'il faut en conclure du passage de celui-ci au Télé-Journal à 18h00. Par contre, ce dernier n'a eu aucun bon mot pour le personnel scolaire et des propos aigres quant aux différents syndicats enseignants.
Voici un verbatim de cet échange sur l'éducation avec Patrice Roy.
PR M. Legault, les parents se demandent: «Est-ce qu'il y aura une vraie rentrée?» Là, on a aujourd'hui délié un peu, donné de l'espace, une marge de manoeuvre aux enfants dans les écoles. Est-ce que, dans votre esprit, et c'est ce que vous souhaitez, une vraie rentrée physique pour tout le monde?
FL Absolument. Écoutez, moi, j'ai été trois ans à l'Éducation. Pour moi, c'est une priorité personnelle, aider entre autres le 20, 25% d'enfants qui ont des difficultés d'apprentissage. Ça n'a pas de bon sens qu'ils ne soient pas allés à l'école, dans certains cas, comme ceux de Montréal, pendant six mois. C'est pour cela que j'ai pris le risque d'ouvrir en région, mais je n'avais pas l'accord de la Santé publique et du docteur Arruda pour ouvrir les écoles primaires à Montréal avant le mois de juin.
PR: Vous auriez pu, remarquez.
FL: J'aurais pu les ouvrir au mois de juin, mais ouvrir pour deux ou trois semaines, avec tout ce que cela impliquait, je pense que ça n'aurait pas valu la peine. Par contre, ce que l'on a essayé de proposer aux syndicats, c'est d'avoir des camps pédagogiques cet été pour les 20-25% d'enfants qui ont des difficultés d'apprentissage...
PR: Ça n'a pas marché, ça?
FL C'est difficile.
PR Bon, qu'est-ce qui arrive avec votre ministre et le milieu de l'éducation? Notre collègue Martine Biron a fait un texte ce matin en disant qu'il y a un remaniement dans votre tête, qu'il se promène et que lui serait peut-être un des premiers à être déplacé?
FL: Ben, c'est complètement faux parce que Jean-François Roberge, là, c'est un excellent ministre de l'Éducation. Il a fait un très bon travail, là. Quand on a réouvert les écoles primaire en région, si ça avait mal marché, là, on l'aurait su. Ça s'est bien passé. On est en négociations avec les syndicats de l'éducation comme avec la FIQ (note: Fédération des infirmières du Québec) aussi. Vous avez vu les publicités de la FAE. On a demandé aux enseignants cet été d'accepter de travailler dans des camps pédagogiques. Y'ont pas aimé ça, pis on est en négociations. On veut augmenter de façon importante le salaire des préposés aux bénéficiaires. On veut donner une meilleure augmentation aux enseignants mais, là, y'a des syndicats qui voudraient plus. Mais...
PR Donc, vous attribuez son passage difficile aux négociations dans le secteur public?
FL Moi, je pense....
PR Essentiellement?
FL Essentiellement.
PR Il a votre confiance pour la prochaine année largement?
FL Totalement. Largement. Pis, je vais vous dire; Jean-François aussi aurait aimé ça ouvrir les écoles bien avant. Pis, là, j'étais content aujourd'hui. Le docteur Arruda a annoncé que, pour les enfants de moins de 16 ans, on va pouvoir être à un mètre ou un mètre et demi. Donc, en pratique, là, tous les enfants dans les écoles primaires et secondaires vont retourner à l'école le premier septembre.
On comprend qu'un premier ministre ne peut pas descendre en flammes dans les médias un des hommes qu'il a nommé et encensé. Mais de lui attribuer implicitement le succès de la réouverture des écoles primaires en dehors de la région de Montréal, c'est pousser un peu fort le café et nier le rôle fondamental du personnel scolaire dans ce tour de force. Mais ce n'est pas dans les habitudes de ce gouvernement de remercier de leur bon travail les employés de la fonction publique, tout comme ce n'est pas dans ses habitudes de se remettre en question.
Il est consternant que M. Legault attribue aux négociations en cours le bris de confiance manifeste qui existe entre M. Roberge et le personnel de l'éducation. À ce que l'on sache, les directions d'école et les dirigeants des centres de services ne sont pas syndiqués et sont, eux aussi, excédés par la gestion chaotique de ce ministre qui a été démontrée à de nombreuses reprises.
Si M. Legault est incapable de prendre la pleine mesure de la crise qui secoue le monde scolaire, cela laisse présager des jours difficiles. Et M. Roberge, gonflé d'orgueil, va s'en permettre encore et plus.
Et que dire de cet autre texte où on comprend à quel point le gouvernent à une vision de la réalité totalement différente de bien des acteurs du réseau:
« On s’est compliqué la vie, mais les enfants sont contents, les enseignants sont contents, les parents sont contents », se félicite-t-on à Québec. Le travail de Jean-François Roberge, parce qu’aussi éreintant, n’est rien de moins qu’une « épopée héroïque ».
Voici un verbatim de cet échange sur l'éducation avec Patrice Roy.
PR M. Legault, les parents se demandent: «Est-ce qu'il y aura une vraie rentrée?» Là, on a aujourd'hui délié un peu, donné de l'espace, une marge de manoeuvre aux enfants dans les écoles. Est-ce que, dans votre esprit, et c'est ce que vous souhaitez, une vraie rentrée physique pour tout le monde?
FL Absolument. Écoutez, moi, j'ai été trois ans à l'Éducation. Pour moi, c'est une priorité personnelle, aider entre autres le 20, 25% d'enfants qui ont des difficultés d'apprentissage. Ça n'a pas de bon sens qu'ils ne soient pas allés à l'école, dans certains cas, comme ceux de Montréal, pendant six mois. C'est pour cela que j'ai pris le risque d'ouvrir en région, mais je n'avais pas l'accord de la Santé publique et du docteur Arruda pour ouvrir les écoles primaires à Montréal avant le mois de juin.
PR: Vous auriez pu, remarquez.
FL: J'aurais pu les ouvrir au mois de juin, mais ouvrir pour deux ou trois semaines, avec tout ce que cela impliquait, je pense que ça n'aurait pas valu la peine. Par contre, ce que l'on a essayé de proposer aux syndicats, c'est d'avoir des camps pédagogiques cet été pour les 20-25% d'enfants qui ont des difficultés d'apprentissage...
PR: Ça n'a pas marché, ça?
FL C'est difficile.
PR Bon, qu'est-ce qui arrive avec votre ministre et le milieu de l'éducation? Notre collègue Martine Biron a fait un texte ce matin en disant qu'il y a un remaniement dans votre tête, qu'il se promène et que lui serait peut-être un des premiers à être déplacé?
FL: Ben, c'est complètement faux parce que Jean-François Roberge, là, c'est un excellent ministre de l'Éducation. Il a fait un très bon travail, là. Quand on a réouvert les écoles primaire en région, si ça avait mal marché, là, on l'aurait su. Ça s'est bien passé. On est en négociations avec les syndicats de l'éducation comme avec la FIQ (note: Fédération des infirmières du Québec) aussi. Vous avez vu les publicités de la FAE. On a demandé aux enseignants cet été d'accepter de travailler dans des camps pédagogiques. Y'ont pas aimé ça, pis on est en négociations. On veut augmenter de façon importante le salaire des préposés aux bénéficiaires. On veut donner une meilleure augmentation aux enseignants mais, là, y'a des syndicats qui voudraient plus. Mais...
PR Donc, vous attribuez son passage difficile aux négociations dans le secteur public?
FL Moi, je pense....
PR Essentiellement?
FL Essentiellement.
PR Il a votre confiance pour la prochaine année largement?
FL Totalement. Largement. Pis, je vais vous dire; Jean-François aussi aurait aimé ça ouvrir les écoles bien avant. Pis, là, j'étais content aujourd'hui. Le docteur Arruda a annoncé que, pour les enfants de moins de 16 ans, on va pouvoir être à un mètre ou un mètre et demi. Donc, en pratique, là, tous les enfants dans les écoles primaires et secondaires vont retourner à l'école le premier septembre.
Il est consternant que M. Legault attribue aux négociations en cours le bris de confiance manifeste qui existe entre M. Roberge et le personnel de l'éducation. À ce que l'on sache, les directions d'école et les dirigeants des centres de services ne sont pas syndiqués et sont, eux aussi, excédés par la gestion chaotique de ce ministre qui a été démontrée à de nombreuses reprises.
Si M. Legault est incapable de prendre la pleine mesure de la crise qui secoue le monde scolaire, cela laisse présager des jours difficiles. Et M. Roberge, gonflé d'orgueil, va s'en permettre encore et plus.
Et que dire de cet autre texte où on comprend à quel point le gouvernent à une vision de la réalité totalement différente de bien des acteurs du réseau:
« On s’est compliqué la vie, mais les enfants sont contents, les enseignants sont contents, les parents sont contents », se félicite-t-on à Québec. Le travail de Jean-François Roberge, parce qu’aussi éreintant, n’est rien de moins qu’une « épopée héroïque ».
03 juin 2020
Le ministre Roberge et le rasoir de Hanlon
Le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, retourne encore une fois sa veste. Du moins, en apparence. Les fameux camps pédagogiques obligatoires dont il a annoncé la création lundi à la grande surprise de tout le réseau scolaire sont maintenant devenus optionnels.
Dans sa grande mansuétude, le ministre avait déjà laissé le soin aux commissions scolaires de déterminer quels élèves y seraient invités. Maintenant, on pourrait penser qu'il leur laisse encore plus de liberté.
Or, il ne faut pas être dupe. Dans bien des CS, dans bien des écoles, des appels ont été faits, des courriels ont été envoyés, des ententes ont déjà été prises. Alors que tout est organisé ou presque, M. Roberge change soudainement d'avis et dit laisser le libre choix aux écoles. Mais comment pourraient-elles reculer sans en porter l'odieux aux yeux des parents?
Bien sûr, on pourrait taxer cette vision d'un ministre machiavélique de paranoïaque. Mais il existe une autre hypothèse qui s'inspire de la célèbre règle du rasoir d'Ockham («lex parsimoniae») pour comprendre le comportement erratique du ministre de l'éducation.
Plutôt que d'éliminer les explications improbables d'un phénomène, la règle du rasoir de Hanlon veut qu'il ne faut jamais attribuer à la malveillance ce que la bêtise ou l'incompétence suffit à expliquer («never attribute to malice that wich is adequately explained by stupidity»).
Seuls les décideurs qui ne croient plus à la cohérence du ministre et attendent ses contre-ordres avant de se mettre à l'oeuvre ont compris comment sauver leur peau sous sa gouverne. Ses partisans fidèles de la première heure ne le suivent plus. Il faut le dire haut et fort: il n'est pas normal de voir un élu occuper un tel poste lancer ainsi des idées aussi improbables pour qu'elles soient accomplies au prix d'efforts considérables ou abandonnées à la dernière minute parce que franchement irréalisables. Cette façon d'agir épuise tous ceux qui subissent de telles pratiques de gestion. Aussi bien le dire: les directions d'école sont à bout. Et elles ne sont pas les seules.
Une autre chose est tout aussi certaine: jamais de ma carrière, je n'ai vu les équipe-écoles aussi unies; jamais, je n'ai vu un ministre de l'Éducation faire autant l'unanimité de la sorte contre lui. Sur Facebook, dans des conversations privées, même avec des cadres scolaires, sa crédibilité est plus que mise à mal. Dans certains cas, on commence à réclamer sa démission. Quelques collègues m'ont confié même s'ennuyer d'Yves Bolduc. Si le ministre déclarait oeuvrer à remettre le pouvoir entre les mains des directions et des enseignants, on a l'impression que son tempérament le pousse ordinairement à faire tout le contraire.
Aussi bien le dire: le ministre, celui qui répète qu'il a été enseignant pendant 17 ans, ne passe plus. Peut-être est-on simplement devant un autre exemple du principe de Peter? Ses rires, ses mimiques, ses leçons de morale à peine voilées, son comportement que plusieurs attribuent à de la suffisance: tout en lui devient insupportable aux yeux et aux oreilles de ceux qui, depuis plus de deux mois, subissent sa gestion erratique du réseau scolaire québécois.
Le personnel scolaire ne se sent plus respecté et écouté par ce ministre mais bêtement utilisé à des fins partisanes. Il ne le croit plus quand il parle de travailler ensemble à la prochaine rentrée scolaire alors qu'il gouverne à coups de bâillons, de décrets et d'annonces surprise. Et s'il fallait qu'il change encore d'idée ou improvise une mesure venue dont on ne sait où d'ici la fin de la présente année scolaire, je ne serais pas surpris de voir certaines personnes autour de moi craquer. Cet homme n'a pas idée de toute la détresse et la désaffection qu'il cause inutilement actuellement dans le réseau de l'éducation.
Finalement, Hanlon avait peut-être raison.
Dans sa grande mansuétude, le ministre avait déjà laissé le soin aux commissions scolaires de déterminer quels élèves y seraient invités. Maintenant, on pourrait penser qu'il leur laisse encore plus de liberté.
Or, il ne faut pas être dupe. Dans bien des CS, dans bien des écoles, des appels ont été faits, des courriels ont été envoyés, des ententes ont déjà été prises. Alors que tout est organisé ou presque, M. Roberge change soudainement d'avis et dit laisser le libre choix aux écoles. Mais comment pourraient-elles reculer sans en porter l'odieux aux yeux des parents?
Bien sûr, on pourrait taxer cette vision d'un ministre machiavélique de paranoïaque. Mais il existe une autre hypothèse qui s'inspire de la célèbre règle du rasoir d'Ockham («lex parsimoniae») pour comprendre le comportement erratique du ministre de l'éducation.
Plutôt que d'éliminer les explications improbables d'un phénomène, la règle du rasoir de Hanlon veut qu'il ne faut jamais attribuer à la malveillance ce que la bêtise ou l'incompétence suffit à expliquer («never attribute to malice that wich is adequately explained by stupidity»).
Seuls les décideurs qui ne croient plus à la cohérence du ministre et attendent ses contre-ordres avant de se mettre à l'oeuvre ont compris comment sauver leur peau sous sa gouverne. Ses partisans fidèles de la première heure ne le suivent plus. Il faut le dire haut et fort: il n'est pas normal de voir un élu occuper un tel poste lancer ainsi des idées aussi improbables pour qu'elles soient accomplies au prix d'efforts considérables ou abandonnées à la dernière minute parce que franchement irréalisables. Cette façon d'agir épuise tous ceux qui subissent de telles pratiques de gestion. Aussi bien le dire: les directions d'école sont à bout. Et elles ne sont pas les seules.
Une autre chose est tout aussi certaine: jamais de ma carrière, je n'ai vu les équipe-écoles aussi unies; jamais, je n'ai vu un ministre de l'Éducation faire autant l'unanimité de la sorte contre lui. Sur Facebook, dans des conversations privées, même avec des cadres scolaires, sa crédibilité est plus que mise à mal. Dans certains cas, on commence à réclamer sa démission. Quelques collègues m'ont confié même s'ennuyer d'Yves Bolduc. Si le ministre déclarait oeuvrer à remettre le pouvoir entre les mains des directions et des enseignants, on a l'impression que son tempérament le pousse ordinairement à faire tout le contraire.
Aussi bien le dire: le ministre, celui qui répète qu'il a été enseignant pendant 17 ans, ne passe plus. Peut-être est-on simplement devant un autre exemple du principe de Peter? Ses rires, ses mimiques, ses leçons de morale à peine voilées, son comportement que plusieurs attribuent à de la suffisance: tout en lui devient insupportable aux yeux et aux oreilles de ceux qui, depuis plus de deux mois, subissent sa gestion erratique du réseau scolaire québécois.
Le personnel scolaire ne se sent plus respecté et écouté par ce ministre mais bêtement utilisé à des fins partisanes. Il ne le croit plus quand il parle de travailler ensemble à la prochaine rentrée scolaire alors qu'il gouverne à coups de bâillons, de décrets et d'annonces surprise. Et s'il fallait qu'il change encore d'idée ou improvise une mesure venue dont on ne sait où d'ici la fin de la présente année scolaire, je ne serais pas surpris de voir certaines personnes autour de moi craquer. Cet homme n'a pas idée de toute la détresse et la désaffection qu'il cause inutilement actuellement dans le réseau de l'éducation.
Finalement, Hanlon avait peut-être raison.
01 juin 2020
Les surprises du ministère de l'Éducation
Le ministère de l'Éducation a annoncé aujourd'hui à 16h00 que toutes les écoles primaires et secondaires du Québec devront organiser pour lundi prochain des «camps pédagogiques» pour les élèves éprouvant des difficultés scolaires. Cette mesure inclut toutes les écoles secondaires du Québec et toutes les écoles primaires du Grand Montréal actuellement fermées. Organiser des camps de la sorte en quatre jours. En quatre jours. L'ai-je bien dit: en quatre jours?
La Presse écrit d'ailleurs: «Il s'agit d'une nouvelle surprise pour le réseau de l'éducation.» Surprise? Quel euphémisme! Le mot est faible. Certains enseignants, qui ont pris connaissance de la nouvelle sur Internet, l'ont annoncée à leur propre direction qui croyait qu'il s'agissait d'un canular. Des CS contactaient leur personnel de direction ce soir pour lui dire qu'elles cherchaient des stratégies afin de répondre à la demande du ministre...
Chaque jour, le monde scolaire en est rendu à se demander ce que le MEES va effectuer comme revirement ou mettre soudainement de l'avant. La blague court qu'en septembre, le ministre «va décréter quotidiennement le menu des cafétérias des écoles et que celui-ci sera annoncé chaque jour pour le lendemain.»
Quatre jours donc pour préparer des locaux, trouver des enseignants disponibles et volontaires, rejoindre les familles des élèves concernés, bâtir des horaires de classe, organiser le transport scolaire. Voilà la tâche qui attend différentes directions d'école, surtout celles du primaire du Grand Montréal, qui sont déjà épuisées à force de répondre aux demandes-surprise du MEES depuis des semaines: ferme l'école tout en mettant sur pied des services de garde d'urgence pour les employés de services essentiels, organise l'enseignement à distance, pense à rouvrir l'école, puis finalement ferme l'école. Rappelons que ces directions ont aussi à terminer administrativement l'année scolaire en cours et à en préparer une autre selon un scénario qui n'a pas encore été choisi tout en se demandant quelle sera la véritable situation en septembre.
Et maintenant ce qu'il ne faut pas dire, pour ne pas déplaire à ceux qui croient aux licornes:
La Presse écrit d'ailleurs: «Il s'agit d'une nouvelle surprise pour le réseau de l'éducation.» Surprise? Quel euphémisme! Le mot est faible. Certains enseignants, qui ont pris connaissance de la nouvelle sur Internet, l'ont annoncée à leur propre direction qui croyait qu'il s'agissait d'un canular. Des CS contactaient leur personnel de direction ce soir pour lui dire qu'elles cherchaient des stratégies afin de répondre à la demande du ministre...
Chaque jour, le monde scolaire en est rendu à se demander ce que le MEES va effectuer comme revirement ou mettre soudainement de l'avant. La blague court qu'en septembre, le ministre «va décréter quotidiennement le menu des cafétérias des écoles et que celui-ci sera annoncé chaque jour pour le lendemain.»
Quatre jours donc pour préparer des locaux, trouver des enseignants disponibles et volontaires, rejoindre les familles des élèves concernés, bâtir des horaires de classe, organiser le transport scolaire. Voilà la tâche qui attend différentes directions d'école, surtout celles du primaire du Grand Montréal, qui sont déjà épuisées à force de répondre aux demandes-surprise du MEES depuis des semaines: ferme l'école tout en mettant sur pied des services de garde d'urgence pour les employés de services essentiels, organise l'enseignement à distance, pense à rouvrir l'école, puis finalement ferme l'école. Rappelons que ces directions ont aussi à terminer administrativement l'année scolaire en cours et à en préparer une autre selon un scénario qui n'a pas encore été choisi tout en se demandant quelle sera la véritable situation en septembre.
Et maintenant ce qu'il ne faut pas dire, pour ne pas déplaire à ceux qui croient aux licornes:
- Des camps pédagogiques de trois semaines ne changeront rien à la réussite des jeunes en grande difficulté. Il faut être purement naïf ou ne rien connaitre à la pédagogie pour penser que ces camps feront une différence.
- Au secondaire, où va-t-on trouver les enseignants dans les matières de base dans le Grand Montréal? De jour, on leur a donné un horaire de présence virtuelle. Ils font des visioconférences, s'approprient le télé-enseignement, préparent des capsules Internet, contactent les élèves, etc.
- Un autre point: selon divers reportages, la plupart des élèves en grande difficulté ne sont actuellement pas en classe dans les régions hors du Grand Montréal où cela est pourtant possible. Dans bien des cas, ils ne sont même pas présents lors des visioconférences organisés par leurs enseignants.
Encore une fois, quelqu'un au MEES a eu une idée qu'il trouve brillante mais personne n'a réussi à le raisonner,
Un gouvernement ne peut fonctionner par décret pendant trois mois de la sorte, sinon ça porte un autre nom. Et ça finit par croire qu'il détient la vérité. Il faut que les décrets cessent.
Pour reprendre une autre blague qui circule sur Internet, on comprend que, dans son livre, le ministre proposait de réinventer l'école, mais on ne pensait pas que, sous sa gouverne, le MEES le ferait «chaque jour n'importe comment».
Pour reprendre une autre blague qui circule sur Internet, on comprend que, dans son livre, le ministre proposait de réinventer l'école, mais on ne pensait pas que, sous sa gouverne, le MEES le ferait «chaque jour n'importe comment».
30 mai 2020
Quand la main droite ignore...
Des collègues de quatrième et cinquième secondaire ont lu, tout comme l'ensemble du réseau scolaire, les nouvelles consignes émanant du ministère de l'Éducation concernant la confection des résultats scolaires de leurs élèves cette année.
On y apprend que la première étape vaudra pour 40% de la note de l'année et la deuxième pour 60%. Or, dans bien des commissions scolaires, la valeur de ces deux étapes étaient différentes de celles annoncées par le MEES: 20% pour la première étape et 20% pour la seconde. Si on calcule ces deux étapes sur une base annuelle, on arrive donc avec un calcul 50%/50%. Ce qu'ont fait plusieurs CS. Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous.
Sauf qu'avec ces modifications, certains élèves en réussite échouent leur année alors qu'ils ne croyaient pas avoir besoin de suivre leurs cours en ligne ... tandis que d'autres se sont obligés à suivre les cours en ligne inutilement alors qu'ils croyaient avoir échoué. Vous commencez à voir le tableau? C'est toujours comme ça en éducation. Et n'allez pas blâmer les profs, s'il vous plait.
Le document du MEES est daté du 29 mai. Les cours en ligne, eux, officiellement commençaient le 11 mai dernier. On comprend donc qu'on a changé les règles du jeu 18 jours après le début de la partie.
Pour les élèves dorénavant en échec, il existe heureusement une échappatoire dans le document du MEES:
«Toutefois, si le dossier de l’élève le justifie, l’enseignant pourra modifier les résultats finaux attribués aux compétences des programmes d’études pour qu’ils reflètent mieux les acquis de l’élève. Pour ce faire, il devra considérer les évaluations qu’il a faites, le cas échéant, entre la fin de la 2e étape et le 13 mars dernier inclusivement ainsi que ses observations quant au travail de l’élève au cours de l’année.»
S'il n'y avait pas eu cette porte de sortie, bien de mes collègues m'avaient indiqué leur intention d'exercer leur jugement professionnel, d'une manière ou d'une autre. Bref, de suivre leur jugement plutôt que les règlements. Parce que. Ils en ont marre que les élèves du secondaire paient pour tout ce gâchis organisationnel, institutionnel, ministériel.
Finalement, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Comment peut-on annoncer 18 jours après le début des cours à distance les consignes les entourant? A-t-on idée du travail supplémentaire que générera une telle décision du MEES dans les écoles et les CS? En passant, les élèves et les parents ne sont pas encore au courant de cette annonce. Ils seront ravis d'apprendre le tout. :)
On y apprend que la première étape vaudra pour 40% de la note de l'année et la deuxième pour 60%. Or, dans bien des commissions scolaires, la valeur de ces deux étapes étaient différentes de celles annoncées par le MEES: 20% pour la première étape et 20% pour la seconde. Si on calcule ces deux étapes sur une base annuelle, on arrive donc avec un calcul 50%/50%. Ce qu'ont fait plusieurs CS. Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous.
Sauf qu'avec ces modifications, certains élèves en réussite échouent leur année alors qu'ils ne croyaient pas avoir besoin de suivre leurs cours en ligne ... tandis que d'autres se sont obligés à suivre les cours en ligne inutilement alors qu'ils croyaient avoir échoué. Vous commencez à voir le tableau? C'est toujours comme ça en éducation. Et n'allez pas blâmer les profs, s'il vous plait.
Le document du MEES est daté du 29 mai. Les cours en ligne, eux, officiellement commençaient le 11 mai dernier. On comprend donc qu'on a changé les règles du jeu 18 jours après le début de la partie.
Pour les élèves dorénavant en échec, il existe heureusement une échappatoire dans le document du MEES:
«Toutefois, si le dossier de l’élève le justifie, l’enseignant pourra modifier les résultats finaux attribués aux compétences des programmes d’études pour qu’ils reflètent mieux les acquis de l’élève. Pour ce faire, il devra considérer les évaluations qu’il a faites, le cas échéant, entre la fin de la 2e étape et le 13 mars dernier inclusivement ainsi que ses observations quant au travail de l’élève au cours de l’année.»
S'il n'y avait pas eu cette porte de sortie, bien de mes collègues m'avaient indiqué leur intention d'exercer leur jugement professionnel, d'une manière ou d'une autre. Bref, de suivre leur jugement plutôt que les règlements. Parce que. Ils en ont marre que les élèves du secondaire paient pour tout ce gâchis organisationnel, institutionnel, ministériel.
Finalement, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Comment peut-on annoncer 18 jours après le début des cours à distance les consignes les entourant? A-t-on idée du travail supplémentaire que générera une telle décision du MEES dans les écoles et les CS? En passant, les élèves et les parents ne sont pas encore au courant de cette annonce. Ils seront ravis d'apprendre le tout. :)
28 mai 2020
JFR ou à la recherche du temps perdu
Chaque crise agit comme un révélateur, ai-je écrit. En éducation, avec la pandémie actuelle, on l'a vu de multiples façons.
Actuellement, de nombreux intervenants se demandent si le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, est vraiment à sa place et s'il ne travaille pas surtout à essayer de réparer les pots qu'il a cassés comme gestionnaire.
Lorsque la fermeture des écoles a été décidée le 13 mars, le ministre a su adopter le bon ton. Rassurant, calme. C'est un arrêt semblable à des vacances. Après tout, le Québec était sur pause.
Le problème est que le MEES aussi a semblé demeurer sur pause. Au retour de ces deux semaines, on se serait attendu à un plan de match précis ou, tout au moins, à des scénarios prêts à être mis de l'avant rapidement. On se serait attendu à ce qu'un travail préalable ait déjà été effectué. Comment les directions des écoles privées ont-elles pu amorcer un enseignement à distance aussi rapidement alors que le ministre en était encore aux apprentissages facultatifs? L'absence d'appareils électroniques au secteur public et la présence d'une bonne culture numérique au secteur privé n'expliquent pas tout. Comment une petite entreprise de services scolaires a-t-elle pu mettre en ligne des cours chaque jour de la semaine alors qu'au ministère, on en était encore à des hypothèses et des annonces?
Il s'est écoulé un temps incroyable avant que le MEES se mette en action et que des alternatives soient offertes aux élèves et aux parents, que des consignes claires soient données aux enseignants et aux directions d'école. On n'en fera pas la liste ici.
Les émissions de Télé-Québec? Pour le secondaire, trop peu, trop tard. La plateforme École ouverte, une «référence» en télé-enseignement selon le ministre? Tout au plus une vague recension de sites déjà existants. La trousse pédagogique? Hey misère... Mieux que pas de prof du tout. Utiliser la plateforme en ligne du centre de services Beauce-Etchemin? On vient de signer une entente à cet effet, deux mois après que le directeur de celui-ci l'ait offerte à tout le réseau scolaire. On ne comprend pas. Ça ressemble à la malaisante saga des climatiseurs dans les CHSLD.
Dans les faits, bien des enseignants étaient prêts à aller de l'avant, mais on leur demandait d'attendre ce qui viendrait de Québec. Parce que jamais l'emprise d'un ministre n'a été aussi grande sur le réseau scolaire. Avec les aléas qu'on a vus.
Au cours des derniers mois, le ministre a voulu se donner beaucoup de pouvoirs, mais il n'a pas su quoi en faire. À sa défense, ce dernier semblait épuisé. Pendant un moment, j'ai même pensé qu'il avait contracté ce fameux virus.
Encore une fois, à ceux qui répondront qu'il est facile d'analyser une situation après coup, on rappellera ce qui a été fait plus tôt dans d'autres provinces canadiennes. L'Ontario, par exemple, n'a pas tardé avec l'enseignement en ligne et la remise d'appareils électroniques. Dans chaque cas, dans chaque province, une décision a été prise rapidement: on continue en télé-enseignement ou on ferme.
Au Québec, la façon dont le ministre Roberge a géré cette crise n'a réussi qu'à insatisfaire tout le monde et brûler le personnel scolaire à force d'hésitations et de contre-ordres. Prépare des écoles primaires pour une rentrée. Retarde la rentrée. Annule la rentrée. Dans la région du Grand Montréal, la situation était tellement prévisible qu'un journal satirique annonçait que M. Legault organiserait une conférence de presse pour annoncer qu'il ne dirait pas tout de suite qu'il annulerait cette rentrée... Elles ne pourront jamais le dire, mais bien des directions d'école sont épuisées. Même dans les hautes sphères des centres de services, on est excédé. La crédibilité du ministre n'a jamais été aussi basse.
Alors, depuis le 27 avril, M. Roberge semble en mode «rattrapage».
Bref, on est devant un énorme cafouillage et tout le monde est insatisfait, épuisé: parents, enseignants, directions. Le réseau scolaire public a perdu, tout comme son ministre, beaucoup de lustre dans toute cette crise. M. Roberge a voulu sauver la face et c'est tout le réseau qui en paie le prix aujourd'hui.
Bien des enseignants s'évertuent à donner des cours en ligne à des élèves démotivés, quand ils sont là, alors qu'on devrait préparer la prochaine rentrée qui s'annoncera tout sauf ordinaire. Bien des profs se sentent incompétents dans leur travail et sont blessés de voir certains jeunes aussi peu respectueux des efforts qu'ils font pour tenter de les aider à poursuivre leurs apprentissages. J'en connais même qui ont devancé leur retraite! Bien des parents tentent de devenir les accompagnateurs de leurs enfants et maudissent les devoirs qu'ils doivent leur faire faire. Certains se plaignent même de recevoir trop de courriels et demandent qu'on cesse de les importuner! Bien des directions suivent des consignes qu'elles savent inutiles tout en se demandant quand elles vont enfin pouvoir retrouver leur souffle et cesser de travailler 60-70 heures par semaine comme c'est le cas depuis deux mois... Pour la différence qu'elles reçoivent comme salaire, aussi bien revenir à l'enseignement.
Tous ces efforts en valent-ils vraiment la peine? Je ne crois pas. Comme on l'a vu, les parents des élèves en difficulté ne les ont pas envoyés en classe. Où sont-ils? Que font-ils? Dans une école près de chez moi, on est sans nouvelle de deux familles depuis le 13 mars. Et les élèves en difficulté qui sont en télé-enseignement, combien va-t-on en sauver quand un prof au secondaire fait des visioconférences avec parfois 80-100 jeunes à la fois? Ils sont encore plus noyés dans la masse que s'ils étaient en classe. Pour les aider véritablement, il aurait fallu concentrer nos efforts exclusivement sur eux et cesser de nous éparpiller. Pis encore, à quoi sert toute cette énergie dépensée quand on sait qu'au retour, en septembre, il faudra inévitablement revoir tout ce qui n'a pas été abordé depuis la mi-mars dans tous les groupes?
Mais non: il fallait bien paraitre. Alors, comme enseignants, comme parents parfois, nous participons tous à cette triste comédie. Celle de sauver la face d'un ministre.
Plus concrètement, M. Roberge n'a pas actuellement l'autorité morale pour assurer la rentrée de septembre. Et sa façon d'agir ne rassure pas les différents acteurs du réseau. Il ne reconnait pas ses erreurs. Il blâme et fait la leçon aux autres. Les verbes «exiger», «obliger» et «réitérer» sont devenus fréquents dans ses missives comme un enseignant qui a perdu le contrôle de son groupe et qui tente de le retrouver en se basant sur son autorité perdue plutôt que sur sa compétence et son leadership. Cela ne me plait pas d'en arriver à ce constat et je souffre de voir le domaine auquel j'ai consacré autant d'efforts être si malmené et mal mené.
Si chaque intervenant en éducation doit savoir se remettre en question et accepter la critique, l'exemple de ce comportement doit venir d'en haut. Pour retrouver la confiance de ses troupes, ce qui est éminemment souhaitable, M. Roberge doit se livrer à un sérieux examen de conscience.
Actuellement, de nombreux intervenants se demandent si le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, est vraiment à sa place et s'il ne travaille pas surtout à essayer de réparer les pots qu'il a cassés comme gestionnaire.
Lorsque la fermeture des écoles a été décidée le 13 mars, le ministre a su adopter le bon ton. Rassurant, calme. C'est un arrêt semblable à des vacances. Après tout, le Québec était sur pause.
Le problème est que le MEES aussi a semblé demeurer sur pause. Au retour de ces deux semaines, on se serait attendu à un plan de match précis ou, tout au moins, à des scénarios prêts à être mis de l'avant rapidement. On se serait attendu à ce qu'un travail préalable ait déjà été effectué. Comment les directions des écoles privées ont-elles pu amorcer un enseignement à distance aussi rapidement alors que le ministre en était encore aux apprentissages facultatifs? L'absence d'appareils électroniques au secteur public et la présence d'une bonne culture numérique au secteur privé n'expliquent pas tout. Comment une petite entreprise de services scolaires a-t-elle pu mettre en ligne des cours chaque jour de la semaine alors qu'au ministère, on en était encore à des hypothèses et des annonces?
Il s'est écoulé un temps incroyable avant que le MEES se mette en action et que des alternatives soient offertes aux élèves et aux parents, que des consignes claires soient données aux enseignants et aux directions d'école. On n'en fera pas la liste ici.
Les émissions de Télé-Québec? Pour le secondaire, trop peu, trop tard. La plateforme École ouverte, une «référence» en télé-enseignement selon le ministre? Tout au plus une vague recension de sites déjà existants. La trousse pédagogique? Hey misère... Mieux que pas de prof du tout. Utiliser la plateforme en ligne du centre de services Beauce-Etchemin? On vient de signer une entente à cet effet, deux mois après que le directeur de celui-ci l'ait offerte à tout le réseau scolaire. On ne comprend pas. Ça ressemble à la malaisante saga des climatiseurs dans les CHSLD.
Dans les faits, bien des enseignants étaient prêts à aller de l'avant, mais on leur demandait d'attendre ce qui viendrait de Québec. Parce que jamais l'emprise d'un ministre n'a été aussi grande sur le réseau scolaire. Avec les aléas qu'on a vus.
Au cours des derniers mois, le ministre a voulu se donner beaucoup de pouvoirs, mais il n'a pas su quoi en faire. À sa défense, ce dernier semblait épuisé. Pendant un moment, j'ai même pensé qu'il avait contracté ce fameux virus.
Encore une fois, à ceux qui répondront qu'il est facile d'analyser une situation après coup, on rappellera ce qui a été fait plus tôt dans d'autres provinces canadiennes. L'Ontario, par exemple, n'a pas tardé avec l'enseignement en ligne et la remise d'appareils électroniques. Dans chaque cas, dans chaque province, une décision a été prise rapidement: on continue en télé-enseignement ou on ferme.
Au Québec, la façon dont le ministre Roberge a géré cette crise n'a réussi qu'à insatisfaire tout le monde et brûler le personnel scolaire à force d'hésitations et de contre-ordres. Prépare des écoles primaires pour une rentrée. Retarde la rentrée. Annule la rentrée. Dans la région du Grand Montréal, la situation était tellement prévisible qu'un journal satirique annonçait que M. Legault organiserait une conférence de presse pour annoncer qu'il ne dirait pas tout de suite qu'il annulerait cette rentrée... Elles ne pourront jamais le dire, mais bien des directions d'école sont épuisées. Même dans les hautes sphères des centres de services, on est excédé. La crédibilité du ministre n'a jamais été aussi basse.
Alors, depuis le 27 avril, M. Roberge semble en mode «rattrapage».
- Il annonce des apprentissages obligatoires mais sans conséquence s'ils ne sont pas faits pour la plupart des élèves, élèves qu'il blâme d'avoir décroché et déniché un emploi plutôt que de ne rien faire. À juste titre, la leçon de morale est mal passée auprès de bien des jeunes et des parents.
- Il annonce 15 000 appareils électroniques dont le nombre ne suffira pas et qui arriveront dans certains cas dans les mains des jeunes à la mi-juin. Et tant pis pour les élèves qui voulaient améliorer leurs résultats...
- Il oblige les enseignants à donner leur prestation de travail en télé-enseignement sans s'assurer qu'il disposent des appareils électroniques et de la formation nécessaires. En fait, la formation TÉLUQ qui est supposée les aider finira vraisemblablement en même temps que la fin des classes.
- Il annonce que le retour en classe en septembre sera partiel ou complet alors qu'en réalité, il devrait aussi - et surtout - prévoir un scénario d'enseignement complet à distance s'il veut éviter de répéter la situation qu'on connait actuellement.
Bref, on est devant un énorme cafouillage et tout le monde est insatisfait, épuisé: parents, enseignants, directions. Le réseau scolaire public a perdu, tout comme son ministre, beaucoup de lustre dans toute cette crise. M. Roberge a voulu sauver la face et c'est tout le réseau qui en paie le prix aujourd'hui.
Bien des enseignants s'évertuent à donner des cours en ligne à des élèves démotivés, quand ils sont là, alors qu'on devrait préparer la prochaine rentrée qui s'annoncera tout sauf ordinaire. Bien des profs se sentent incompétents dans leur travail et sont blessés de voir certains jeunes aussi peu respectueux des efforts qu'ils font pour tenter de les aider à poursuivre leurs apprentissages. J'en connais même qui ont devancé leur retraite! Bien des parents tentent de devenir les accompagnateurs de leurs enfants et maudissent les devoirs qu'ils doivent leur faire faire. Certains se plaignent même de recevoir trop de courriels et demandent qu'on cesse de les importuner! Bien des directions suivent des consignes qu'elles savent inutiles tout en se demandant quand elles vont enfin pouvoir retrouver leur souffle et cesser de travailler 60-70 heures par semaine comme c'est le cas depuis deux mois... Pour la différence qu'elles reçoivent comme salaire, aussi bien revenir à l'enseignement.
Tous ces efforts en valent-ils vraiment la peine? Je ne crois pas. Comme on l'a vu, les parents des élèves en difficulté ne les ont pas envoyés en classe. Où sont-ils? Que font-ils? Dans une école près de chez moi, on est sans nouvelle de deux familles depuis le 13 mars. Et les élèves en difficulté qui sont en télé-enseignement, combien va-t-on en sauver quand un prof au secondaire fait des visioconférences avec parfois 80-100 jeunes à la fois? Ils sont encore plus noyés dans la masse que s'ils étaient en classe. Pour les aider véritablement, il aurait fallu concentrer nos efforts exclusivement sur eux et cesser de nous éparpiller. Pis encore, à quoi sert toute cette énergie dépensée quand on sait qu'au retour, en septembre, il faudra inévitablement revoir tout ce qui n'a pas été abordé depuis la mi-mars dans tous les groupes?
Mais non: il fallait bien paraitre. Alors, comme enseignants, comme parents parfois, nous participons tous à cette triste comédie. Celle de sauver la face d'un ministre.
Plus concrètement, M. Roberge n'a pas actuellement l'autorité morale pour assurer la rentrée de septembre. Et sa façon d'agir ne rassure pas les différents acteurs du réseau. Il ne reconnait pas ses erreurs. Il blâme et fait la leçon aux autres. Les verbes «exiger», «obliger» et «réitérer» sont devenus fréquents dans ses missives comme un enseignant qui a perdu le contrôle de son groupe et qui tente de le retrouver en se basant sur son autorité perdue plutôt que sur sa compétence et son leadership. Cela ne me plait pas d'en arriver à ce constat et je souffre de voir le domaine auquel j'ai consacré autant d'efforts être si malmené et mal mené.
Si chaque intervenant en éducation doit savoir se remettre en question et accepter la critique, l'exemple de ce comportement doit venir d'en haut. Pour retrouver la confiance de ses troupes, ce qui est éminemment souhaitable, M. Roberge doit se livrer à un sérieux examen de conscience.
14 mai 2020
La leçon de trop du ministre Roberge
Il faut féliciter Mme Gruda qui, la première, a enfin osé remettre en question la gestion cahotique du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, en ces temps de crise.
Hier, celui-ci a posé le geste de trop en grondant littéralement les élèves et leurs parents quand on lui a indiqué que de nombreux jeunes avaient décroché de l’enseignement en ligne pour aller travailler dans de multiples commerces qui ont besoin de leur apport. De toute évidence, ce ministre semble incapable de se remettre en question et de prendre la part de responsabilité qui lui revient dans la situation actuelle.
Sur son fil Facebook, aujourd'hui, le ministre écrit:
«J’en profite au passage pour corriger une information qui a circulé hier soir : je n’ai jamais «grondé» les élèves qui travaillent durant la crise, ni leurs parents. J’ai simplement exprimé l’importance pour nos jeunes du secondaire de poursuivre leurs apprentissages, malgré la crise actuelle. L’année scolaire n’est pas terminée. Dans ce contexte, il est préférable pour un jeune du secondaire d’occuper un emploi à temps partiel et non à temps plein, pour consacrer un maximum de temps à ses études, comme c’est d’ailleurs le cas en temps normal. Nous avons tous un rôle à jouer pour valoriser l’éducation et encourager nos jeunes à consacrer tous les efforts nécessaires à la poursuite et à la consolidation des apprentissages.»
Or, voici ce que déclarait M. Roberge hier à l'Assemblée nationale à 14 mntes 30 sec:
«Mais il y a un message qui est clair et qui doit être passé, qui doit être relayé par tout le monde. Au secondaire comme au primaire, l'année scolaire n'est pas terminée. Ni pour les enseignants ni pour les élèves. Et les élèves qui se sont mis à travailler - 10 heures, 15 heures, 20 heures, 30 heures par semaine: c'est une erreur! Je fais appel à tout le monde pour rappeler ça. Je fais appel aux parents aussi, de dire: «Excuse-moi, jeune homme, jeune fille. L'école n'est pas terminée. Tu reçois des appels de ton enseignant. Tu reçois une trousse pédagogique. Tu as accès à tous les cahiers d'exercices en ligne maintenant parce que le gouvernement a pris des ententes avec les maisons d'édition. On doit terminer l'année scolaire et on doit passer le message tous ensemble.»
Au cours des derniers mois, M. Roberge a failli à de nombreuses reprises et a perdu la confiance de plusieurs membres du personnel scolaire et on ne parle pas seulement d’enseignants. Alors, comment le ministre peut-il blâmer des jeunes pour une situation qu’il a lui-même créée? En effet, depuis le début de cette crise, rarement a-t-on vu autant de tergiversations et d’errements de la part d’un ministre. Les arguments que cette pandémie est une situation extraordinaire et que «personne ne voudrait être à sa place» ne tiennent pas quand on regarde ce que d’autres ont fait ailleurs en de pareilles circonstances.
Comment se fait-il qu’après deux semaines où il a donné congé aux enseignants et aux élèves, le ministre soit revenu devant le personnel scolaire avec un plan d’action aussi pauvre et improvisé?
On l’a souligné, comment croire qu’on puisse donner un message cohérent et motivant aux jeunes quand, en six semaines, le discours ministériel passe d’«apprentissages facultatifs» à des apprentissages «fortement recommandés» pour enfin finir par des «savoirs essentiels» qui sont si clairs qu’on nous demande d’en établir nous-mêmes la liste en équipe-école?
Une bonne gestion de classe exige deux qualités : de la constance et de la cohérence. Venant d’un ancien enseignant, on se serait attendu à mieux. Pour bien des collègues, il était devenu gênant d’appeler les parents et les jeunes et de répondre à leurs questions concernant les actions du ministre Roberge. S’il avait fait lui-même de tels appels, le député de Chambly aurait pris la pleine mesure de la crise que nous traversons et aurait fait preuve de plus de bienvaillance et d’empathie à l’égard de nombreux Québécois qui vivent des situations de détresse fort complexes.
De nombreuses actions du ministre demandent à être justifiées. Pourquoi a-t-il refusé dès les premiers jours de cette crise l’expertise reconnue de la commission scolaire Beauce-Etchemin qui œuvre en matière de télé-enseignement depuis plus de 20 ans? Non seulement cette dernière offre-t-elle une vaste gamme de cours en ligne, mais elle peut même leur permettre d’obtenir leur diplôme d’études secondaire à distance. Son ministère peut-il offrir mieux? Non.
Comme pédagogue, comment peut-on avoir confiance en un ministre qui affirme le plus sérieusement que la plateforme École ouverte, dont il a contribué à l’existence, constitue une référence en télé-enseignement pour la francophonie quand on sait qu’elle n’est qu’un collage de différents sites existant ici et là? D’autres ressources en ligne, comme le site Allô Prof!, sont autrement plus intéressantes.
Pourquoi le ministre a-t-il attendu jusqu’au 27 avril pour mettre de l’avant un programme d’acquisition d’appareils électroniques favorisant le télé-enseignement alors que l’Ontario avait déjà fait de même dès le mois de mars? Avec un tel retard, est-il conscient que ces appareils arriveront dans les mains des jeunes au mois de juin? Sait-il que ce même retard empêchera les élèves les plus défavorisés de poursuivre leurs apprentissages mais surtout d’améliorer leurs résultats scolaires, ce qui aurait pu éviter certains échecs au bulletin?
Non, définitivement, le ministre Roberge n’a pas de leçon à donner aux parents et aux jeunes. Comment peut-il leur demander de jouer leur rôle quand il a failli à jouer pleinement le sien, comme l'a soulevé une collègue?
S’il veut regagner la crédibilité qu’il a perdue, il doit impérativement présenter les différents scénarios qu’il entend mettre de l’avant en septembre, notamment en ce qui a trait à l’enseignement à distance. Si l’on veut que la prochaine rentrée soit moins cahotique que la situation actuelle, ces scénarios doivent être connus autrement que par un point de presse deux semaines avant leur application.
Au moins quatre points essentiels doivent être connus dès juin :
- Chaque jeune qui en a besoin recevra-t-il un appareil électronique avant le début des classes?
- Gardera-t-on les mêmes programmes de formation ou conviendra-t-il de travailler maintenant à les modifier, comme le fait actuellement l’Ontario?
- Comment s’effectuera l’évaluation en ligne?
Et surtout, comment arrivera-t-on à motiver les jeunes à poursuivre leurs apprentissages en ligne?
Et surtout, comment arrivera-t-on à motiver les jeunes à poursuivre leurs apprentissages en ligne?
Le ministre a toute une commande devant lui et, en sermonnant malheureusement les parents et les jeunes, il a placé la barre très haut quant à ses prochaines actions
12 mai 2020
Où sont les appareils électroniques annoncés par M. Roberge?
Le 27 avril dernier, le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, annonçait la fermeture des écoles secondaires du Québec pour le reste de l'année scolaire et l'introduction d'un enseignement à distance dès le 11 mai pour les élèves de ce niveau ainsi que pour tous ceux du primaire que les parents choisissaient de garder à la maison. Il instaurait aussi l'obligation, pour tous les enseignants, d'aborder des savoirs essentiels avec leurs élèves après avoir tergiversé pendant un mois.
Mais plus que tout, M. Roberge annonçait fièrement que son ministère avait conclu une entente avec Apple Canada pour fournir 15 000 appareils électroniques aux enfants qui en auraient besoin pour la poursuite de leurs apprentissages à la maison. Il comptait ainsi rattraper un peu l'Ontario qui, dès le 31 mars, avait décidé que l'année scolaire se poursuivrait. Le gouvernement voisin avait également annoncé une aide de 200$ par enfant de 12 ans et moins pour l'achat de matériel pédagogique. De plus, différents conseils scolaires de cette province avaient déjà commencé à remettre des ordinateurs aux parents. En outre, le conseil scolaire de Toronto prévoyait remettre 28 000 ordinateurs portables ou tablettes avant le 14 avril. 28 000 portables pour une ville, c'est presque le double de ce que prévoit le ministre Roberge pour une province complète.
Voilà: nous sommes le 12 mai, le lendemain de la date annoncée pour le début du télé-enseignement, et on se demande où sont ces nouveaux appareils électroniques. Ces appareils, c'était pour hier. Et ce n'est pas une figure de style: c'est la réalité.
On ne parle pas ici d'appareils qui étaient déjà dans les écoles et que celles-ci ont dû prêter à contrecoeur parfois. On ne parle pas non plus des ordinateurs donnés aux élèves dans le cadre de la mesure gouvernementale 30 810 (dyslexie et autre trouble du langage). Non, on parle de ces nouveaux appareils promis par le ministre. Et s'ils existent, ces appareils, seront-ils en nombre suffisant quand on regarde ce qui se fait dans la province de Doug Ford?
Si on creuse un peu, voici ce que l'on comprend. Le MEES n'aurait acheté aucun nouvel appareil électronique. Il en aurait simplement réservé 15 000 auprès de Apple Canada. Qui devrait les acheter et les payer? Certains disent que ce seraient les écoles et les commissions scolaires qui le feraient à même leur budget actuel, qu'aucun budget additionnel ne leur serait donné. D'autres affirment que le tout sera payé par le MEES à la fin de l'année scolaire. Bref, rien n'est clair.
Ce qui est clair, c'est qu'il sera impossible d'obtenir ces appareils à temps. Comment a-t-on pu penser que le tout sera réalisable en deux semaines? Déjà, les écoles sont débordées à suivre les autres demandes du ministre dont elles apprennent l'existence en point de presse comme tout citoyen ordinaire au gré des jours.
De plus, rappelons ce qu'ont mentionné deux intervenants dans la section commentaires de ce billet quant à cette décision du ministre:
1- «Pis ça, c'est si, et seulement si, les services STIC de la commission scolaire "permettent" les iPad... par exemple, la csdgs a pris la décision, il y a déjà plusieurs années, de NE PAS permettre les apparails MAC sur son réseau pédagogique (tu peux les brancher "invité" mais tu es limité)»
2- «Tout d'abord, ce sont les commissions scolaires qui doivent les payer à même leur budget. Ensuite, ils ont jusqu'au 15 mai pour les commander et il faut prévoir un délais de deux semaines pour la livraison. Finalement, notre service des TICS dit qu'ils ont besoin d'un autre deux semaines pour préparer ces iPads. Bilan de l'histoire, des iPads dans les maisons pour le 15 juin…»
Bref, le ministre annonce des promesses qu'il refile aux autres. On commence à avoir l'habitude, remarquez. Par ailleurs, si les restrictions quant aux produits Apple auraient été levées, on peut néanmoins se demander comment ceux-ci seront accueillis dans un milieu généralement hostile à ceux-ci.
Un autre aspect troublant de cette histoire, c'est que ce ne sont pas tous les élèves qui auront un appareil électronique pour commencer cette période d'enseignement à distance. Parmi les choyés, on retrouve:
Restent les autres... Là où l'histoire prend un aspect choquant, c'est lorsqu'on apprend qu'un élève actuellement en échec après deux étapes pourrait voir son résultat bonifier s'il collabore bien au télé-enseignement offert par son école. Donc, les élèves, issus d'un milieu défavorisé, ceux qui sont les plus susceptibles d'être en échec et sans ordinateur, se voient en quelque sorte exclus de la possibilité de réussir leur année scolaire.
On est, une fois de plus, devant une école avec des vitesses multiples.
Mais plus que tout, M. Roberge annonçait fièrement que son ministère avait conclu une entente avec Apple Canada pour fournir 15 000 appareils électroniques aux enfants qui en auraient besoin pour la poursuite de leurs apprentissages à la maison. Il comptait ainsi rattraper un peu l'Ontario qui, dès le 31 mars, avait décidé que l'année scolaire se poursuivrait. Le gouvernement voisin avait également annoncé une aide de 200$ par enfant de 12 ans et moins pour l'achat de matériel pédagogique. De plus, différents conseils scolaires de cette province avaient déjà commencé à remettre des ordinateurs aux parents. En outre, le conseil scolaire de Toronto prévoyait remettre 28 000 ordinateurs portables ou tablettes avant le 14 avril. 28 000 portables pour une ville, c'est presque le double de ce que prévoit le ministre Roberge pour une province complète.
Voilà: nous sommes le 12 mai, le lendemain de la date annoncée pour le début du télé-enseignement, et on se demande où sont ces nouveaux appareils électroniques. Ces appareils, c'était pour hier. Et ce n'est pas une figure de style: c'est la réalité.
On ne parle pas ici d'appareils qui étaient déjà dans les écoles et que celles-ci ont dû prêter à contrecoeur parfois. On ne parle pas non plus des ordinateurs donnés aux élèves dans le cadre de la mesure gouvernementale 30 810 (dyslexie et autre trouble du langage). Non, on parle de ces nouveaux appareils promis par le ministre. Et s'ils existent, ces appareils, seront-ils en nombre suffisant quand on regarde ce qui se fait dans la province de Doug Ford?
Si on creuse un peu, voici ce que l'on comprend. Le MEES n'aurait acheté aucun nouvel appareil électronique. Il en aurait simplement réservé 15 000 auprès de Apple Canada. Qui devrait les acheter et les payer? Certains disent que ce seraient les écoles et les commissions scolaires qui le feraient à même leur budget actuel, qu'aucun budget additionnel ne leur serait donné. D'autres affirment que le tout sera payé par le MEES à la fin de l'année scolaire. Bref, rien n'est clair.
Ce qui est clair, c'est qu'il sera impossible d'obtenir ces appareils à temps. Comment a-t-on pu penser que le tout sera réalisable en deux semaines? Déjà, les écoles sont débordées à suivre les autres demandes du ministre dont elles apprennent l'existence en point de presse comme tout citoyen ordinaire au gré des jours.
De plus, rappelons ce qu'ont mentionné deux intervenants dans la section commentaires de ce billet quant à cette décision du ministre:
1- «Pis ça, c'est si, et seulement si, les services STIC de la commission scolaire "permettent" les iPad... par exemple, la csdgs a pris la décision, il y a déjà plusieurs années, de NE PAS permettre les apparails MAC sur son réseau pédagogique (tu peux les brancher "invité" mais tu es limité)»
2- «Tout d'abord, ce sont les commissions scolaires qui doivent les payer à même leur budget. Ensuite, ils ont jusqu'au 15 mai pour les commander et il faut prévoir un délais de deux semaines pour la livraison. Finalement, notre service des TICS dit qu'ils ont besoin d'un autre deux semaines pour préparer ces iPads. Bilan de l'histoire, des iPads dans les maisons pour le 15 juin…»
Bref, le ministre annonce des promesses qu'il refile aux autres. On commence à avoir l'habitude, remarquez. Par ailleurs, si les restrictions quant aux produits Apple auraient été levées, on peut néanmoins se demander comment ceux-ci seront accueillis dans un milieu généralement hostile à ceux-ci.
Un autre aspect troublant de cette histoire, c'est que ce ne sont pas tous les élèves qui auront un appareil électronique pour commencer cette période d'enseignement à distance. Parmi les choyés, on retrouve:
- les élèves des écoles privés dont les parents ont payé pour les inscrire dans des programmes avec ordi;
- les élèves des écoles publiques dont les parents ont payé pour les inscrire dans des programmes avec ordi;
- de mémoire, les élèves des écoles publiques de la commission scolaire Eastern Townships qui en ont un fourni par les écoles où ils sont inscrits;
- les élèves dont les parents ont les moyens d'en avoir un ou plus à la maison.
Restent les autres... Là où l'histoire prend un aspect choquant, c'est lorsqu'on apprend qu'un élève actuellement en échec après deux étapes pourrait voir son résultat bonifier s'il collabore bien au télé-enseignement offert par son école. Donc, les élèves, issus d'un milieu défavorisé, ceux qui sont les plus susceptibles d'être en échec et sans ordinateur, se voient en quelque sorte exclus de la possibilité de réussir leur année scolaire.
On est, une fois de plus, devant une école avec des vitesses multiples.
09 mai 2020
Comment le ministre Roberge a créé un trou noir au secondaire
Dans Le Devoir de ce matin, on publie un excellent texte de Marco Fortier où l'on constate l'immense trou noir dans lequel sont tombés certains élèves des écoles secondaires avec la fermeture de leur établissement. Les choses ne sont cependant pas si simples et le rôle du ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, mérite qu'on s'y attarde. Si trou noir il y a, c'est peut-être parce que l'étoile ministérielle a fini par s'écraser sur elle-même.
Un bon départ
Les deux premières semaines de cette crise, le ministre Roberge a bien fait en annonçant que la situation que nous connaissions s'apparentait à un congé et que les examens ministériels à venir étaient annulés. Le Québec vivait (et vit encore) des moments inquiétants. Parler d'école et de notes semblait absurde dans un tel contexte, surtout que bien des gouvernements sonnaient déjà la fin de l'année scolaire de milliers de jeunes partout en Amérique. Il est connu de toute façon qu'il est difficile d'effectuer des apprentissages de qualité dans des situations stressantes ou anxiogènes.
Mais on dirait qu'il n'y a pas que les citoyens québécois qui se soient mis sur pause durant ces deux semaines. Le ministre de l'Éducation et le MEES aussi. Ce précieux temps aurait dû servir à échafauder différents plans précis. Or, à partir de ce moment, les retards et les erreurs n'ont cessé de s'accumuler.
Une série d'erreurs
Après ces deux semaines donc, le ministre aurait dû arriver avec une direction claire: on arrête complètement les activités éducatives comme en Alberta, par exemple, ou on va en télé-enseignement comme en Ontario. Il faut savoir décider. Après tout, gouverner, c'est choisir, dit l'adage. Or, avec M. Roberge, on avait l’impression qu'il ne savait pas sur quel pied danser et, aujourd'hui, à regarder la hâte avec laquelle le gouvernement Legault veut repartir l'économie et utiliser les écoles primaires comme des garderies où les enfants seront dans un milieu confiné, on se demande si cette hésitation n'était pas le signe qu'on ne savait pas quel rôle on voulait vraiment réserver aux écoles.
Il est d’ailleurs incompréhensible, aux yeux de nombreux observateurs, que le Québec soit le seul gouvernement en Amérique du Nord (États-Unis inclus) qui tente, dans le contexte actuel d'ouvrir les portes de ses écoles. Sommes-nous vraiment meilleurs que les autres? Nos voisins seraient-ils si odieux qu'ils seraient insensibles au sort des enfants, à leur alimentation, à la violence physique et psychologique qu'ils subissent? Tous les pédiatres de ces endroits seraient-il finalement moins compétents que les nôtres?
Quoi qu'il en soit, pour imiter l'Ontario, il aurait fallu tout d'abord prendre des décisions plus rapides alors que le ministère a préféré mettre ses énergies dans des projets qui paraissaient bien aux yeux du grand public mais qui n'apportaient rien de bien consistant pour ceux qui s'intéressent à l'éducation. Une preuve de cet échec est que les diverses émissions «éducatives» de Télé-Québec, la plateforme École ouverte et la fameuse trousse pédagogique du MEES ont été battues en brèche par une simple enseignante sur Internet qui donnait chaque jour de semaine une demi-heure de cours en ligne par année du primaire. Les solutions les plus simples sont souvent les meilleures: apprendre peut encore se faire avec une bonne pédagogue et un tableau. Pas besoin de comédiens connus, de chercheurs universitaires émérites et de concept «songés».
Pour imiter l'Ontario, il aurait fallu ensuite que le ministère dispose d'un corpus de cours en ligne accessibles et développés. Or, voilà qu'on apprend que, dès la première semaine de la pandémie, ce corpus existait mais que le ministre Roberge avait refusé l'offre de la commission scolaire Beauce-Etchemin qui était prête à partager son expertise de plus de 20 ans en télé-enseignement. Pourquoi? Le ministre n'a jamais répondu à cette question. De là, toutes les hypothèses farfelues sont possibles, dont celle qui veut que ce dernier aurait refusé par orgueil toute forme d'aide provenant d'une commission scolaire.
Pour imiter l'Ontario, il aurait fallu également que chaque famille dispose d'un appareil électronique afin de permettre aux jeunes d'accéder à une formation en ligne. Ce n'est que le 27 avril, deux semaines après un plan similaire de notre voisine, que M. Roberge a annoncé que 15 000 appareils seraient distribués aux parents. Ce nombre sera-t-il suffisant? On ne le sait même pas. L'autre hic: nous sommes le 8 mai, ces appareils ne sont toujours pas remis et les cours en ligne débutent le 11... Comment était-il réaliste de croire un seul instant que le système scolaire serait capable d'un tel prodige en deux semaines? On est dans la pensée magique.
Enfin, pour imiter l'Ontario, il aurait fallu des directives claires du ministre lui-même. Celui-ci aurait même dû s'adresser aux élèves. Or, dans des communications destinées aux parents et aux enseignants, nous sommes passés des «vacances» aux «apprentissages facultatifs», puis aux «apprentissages fortement recommandés» pour terminer avec les «savoir jugés essentiels».
Un mandat irréaliste
Comment un enseignant d'expérience comme M. Roberge peut-il croire qu'on peut ramener au travail un groupe d'élèves après leur avoir annoncé que plus rien ne comptait? «Il est trop tard. L'année est fucking finie. Le ministre l'a dit», m'a expliqué un jeune au téléphone. Des parents, pas plus bêtes que leurs enfants, ont demandé qu'on cesse de les appeler et ont baissé les bras parce qu'ils ont compris que l'année scolaire était à toutes fins pratiques terminée.
Avec regret, je dois écrire que le ministre vit dans un monde de rêve s'il pense que l'école sera capable de raccrocher les élèves du secondaire après deux mois d'arrêt. Ils sont tous ailleurs. Dans leur chambre. Au travail. J'ai même quelques jeunes de 13 ans qui ont trouvé un petit boulot. Finalement, M. Roberge veut qu'on remette dans un tube le dentifrice qu'il a lui-même fait sortir...
Sur le terrain, bien des enseignants, des parents, des directions ont perdu foi en leur ministre, si ce n’est pas en ce gouvernement. Ils lisent les lettres souvent contradictoires ou peu claires qu'il leur envoie et hochent la tête en se demandant comment ce dernier peut encore croire que ses directives seront réalisables. Il a perdu contact avec la réalité et, de son bunker, lance de nouvelles stratégies d'attaque, donne des ordres de redéploiement alors que la bataille est perdue depuis longtemps. L'année scolaire est finie. Il est temps que quelqu'un le lui dise ou indique au premier ministre Legault qu'on doit arrêter de se couvrir de ridicule, de perdre le peu de crédibilité qu'il nous reste comme intervenants en éducation auprès des jeunes et de leurs parents. Travaillons à préparer la prochaine année scolaire plutôt qu'à nous épuiser à poursuivre de chimériques licornes.
En plus d'être un gâchis, la gestion de cette crise en éducation nous met devant un superbe défi: comment développer la motivation intrinsèque de nos jeunes quant à l'école? Comment amener ceux-ci à vouloir apprendre autrement que parce qu'il y a des notes, des bulletins, des examens? C'est là le puissant et désespérant message qu'ils nous envoient actuellement.
06 mai 2020
La gestion de classe du ministre Roberge
Depuis la fermeture des classes, on est capable d'évaluer les capacités de gestion de certains de nos décideurs en éducation. Ainsi, lors des premiers jours, il était normal d’entendre le ministre Roberge expliquer qu’on ne pouvait rien exiger de nos élèves et que c’était comme s’il s’agissait de «vacances». Le ministre s’était aussi avancé à indiquer qu’il n’y aurait plus d’évaluation ministérielle et que la note finale de l’année serait basée sur le jugement professionnel des enseignants. Cette position se défendait puisque plusieurs provinces canadiennes avaient carrément annulé l’année scolaire en cours. Mais voilà qu’au fil du temps, son discours a changé.
Mais avant, soulignons la lenteur avec laquelle le ministère de l’Éducation a mis en place des alternatives éducatives. C’est comme s’il n’y avait pas que le Québec qui était «sur pause». Pendant que les écoles privées fonçaient avec l’enseignement en ligne, le ministre Roberge refusait, sans aucune explication, une offre de la CSBE de partager son expertise de plus de 20 ans d’enseignement à distance. Il aura fallu trois semaines au MEES, en collaboration avec Télé-Québec, pour mettre en ondes un certain contenu éducatif, soit une de plus que La Classe de Marie-Ève qui offrait en ligne chaque jour un contenu précis pour les six années du primaire. Le ministère a aussi mis en ligne un site Internet (l’École ouverte) qui était essentiellement un recensement de contenus Internet déjà existants. Est venue enfin la fameuse Trousse éducative.
Au fur et à mesure des semaines, le discours du ministre Roberge a aussi connu de nombreuses modifications. Des «vacances», on est passé aux «apprentissages facultatifs», aux «apprentissages fortement recommandés» pour arriver aux «savoirs essentiels». Le ministre a aussi ouvert la porte pour que des enseignants puissent demander à leurs élèves de compléter des évaluations qui pourraient modifier à la hausse leur note finale, ce qui est une bonne idée en soit.
Mais sait-on jamais: le ministre va-t-il encore changer d'avis? En effet, les directions d'école et les commissions scolaires sont dans le brouillard le plus complet quant aux notes de fin d'année et redoutent un autre changement de position du ministre. Actuellement, entre les branches, on comprend que M. Roberge va reculer sur ce qu'il a dit. On commence à entendre que le ministère va demander l'enseignement de nouvelles notions et que les enseignants se remettent même à évaluer formellement les élèves comme facteur contraignant pour susciter une certaine motivation chez eux. Devant le manque de motivation intrinsèque des jeunes, on revient à la pédagogie de la note. Et comme enseignant, je vais être gêné de défendre ce nouveau changement du ministre devant un élève ou ses parents.
Mais sait-on jamais: le ministre va-t-il encore changer d'avis? En effet, les directions d'école et les commissions scolaires sont dans le brouillard le plus complet quant aux notes de fin d'année et redoutent un autre changement de position du ministre. Actuellement, entre les branches, on comprend que M. Roberge va reculer sur ce qu'il a dit. On commence à entendre que le ministère va demander l'enseignement de nouvelles notions et que les enseignants se remettent même à évaluer formellement les élèves comme facteur contraignant pour susciter une certaine motivation chez eux. Devant le manque de motivation intrinsèque des jeunes, on revient à la pédagogie de la note. Et comme enseignant, je vais être gêné de défendre ce nouveau changement du ministre devant un élève ou ses parents.
Actuellement, les écoles primaires devront ouvrir leurs portes selon les régions pour, entre autres, «consolider les apprentissages» des jeunes et toutes les écoles du réseau public ont pour consigne d’assurer un enseignement à distance d’ici peu (ce qui constituera une double tâche au primaire). Au secondaire, certaines écoles planchent déjà sur un horaire de classe en temps réel avec un contenu de «savoirs essentiels» qui n’est pas encore déterminé et qui ne peut être évalué si on se base sur les derniers propos du ministre.
Bien des questions demeurent en suspens. Les jeunes seront-ils obligés d’assister à ces cours en ligne? Si oui, qui fournira l’équipement à ces derniers d’ici la mi-mai? On sait qu’une recension du matériel électronique des familles ayant des enfants à l’école a eu lieu la semaine dernière. Mais les 15 000 appareils commandés par le MEES arriveront-ils à temps et surtout suffiront-ils à couvrir tous les besoins? Les enseignants devront-ils prendre les présences lors de ces fameux cours s’ils sont synchrones? Et surtout, que fera-t-on avec tous ces jeunes qui se sont trouvé un emploi ici et là? J’ai même une élève de 12 ans qui a déniché un emploi de «jeune gardienne» pour tout le mois de mai.
Le ministre ne semble pas réaliser tout ce qu’il demande au réseau de l’éducation. Au primaire, quoi qu’en disent certains de leurs représentants, les directions d’école sont exténuées et M. Roberge ne cesse de leur en ajouter sur les bras. Au secondaire, on navigue à vue avec des jeunes qui ont bien souvent décroché avec tous les signaux contradictoires qu’il leur a donnés. Tout cela pour cinq semaines de classe qui s'apparentent à du confinement scolaire au primaire et à de la perte de temps pour plusieurs au secondaire.
Quand on discute autour de nous, qu'on soit membre du personnel, directeur, directeur-général, on voit bien qu'on nage dans l'incohérence et l'improvisation. La CAQ fait même des miracles: un employé à risque le mardi devient sans danger le mercredi. Mais tout cela n’est pas grave. Inconscient de toutes ces réalités, celui qui a été enseignant pendant des années peut compter sur un personnel «docile et obéissant» pour réparer ses erreurs aux yeux du grand public qui n'y voit que du feu.
Quand on discute autour de nous, qu'on soit membre du personnel, directeur, directeur-général, on voit bien qu'on nage dans l'incohérence et l'improvisation. La CAQ fait même des miracles: un employé à risque le mardi devient sans danger le mercredi. Mais tout cela n’est pas grave. Inconscient de toutes ces réalités, celui qui a été enseignant pendant des années peut compter sur un personnel «docile et obéissant» pour réparer ses erreurs aux yeux du grand public qui n'y voit que du feu.
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