07 avril 2009

Les nouveaux sauveurs de l'éducation: les directions d'école! (ajout)

Avis: ce texte trop long (il y en a d'autres publiés hier plus intéressants...) est une réaction très personnelle, peut-être impolie et sûrement imparfaite à une proposition reliée au monde de l'éducation dont j'ai pris connaissance dans les journaux aujourd'hui. Mais je l'assume.

Une série d'articles publiés dans La Presse d'hier a failli me faire mal digérer ce matin. Les titres de ceux-ci sont tout un programme:

- Plus de latitude aux écoles, réclament des experts (ici)
- Cinq éléments pour renforcer l'école (ici)
- «laissez-nous décider», dit un directeur (ici)

En résumé, un collectif d'«experts» en éducation - le Collectif pour l'éducation - propose qu'on donne davantage de pouvoir aux écoles au lieu de les paralyser par des solutions inadaptées venues d'en haut afin de lutter contre le décrochage scolaire.

L'idée semble audacieuse, mais creusons-la un peu pour voir que tout n'est pas aussi alléchant qu'on semble le faire croire.

Un comité de sages. Vraiment?

Regardons tout d'abord de qui vient ces propositions. Deux des membres de ce collectif sont Robert Bisaillon, ex-sous-ministre de l'éducation, et Paul Inchauspé. Tous deux sont considérés comme étant des pères de la réforme qui sévit toujours dans le réseau de l'éducation. Tous deux ont été des hommes de pouvoir dans l'appareil pédagogique québécois.

Un autre membre est Diane Miron, ex-présidente de la Fédération des comités de parents du Québec, qu'on a vu aux côtés du ministre Jean-Marc Fournier pour appuyer la réforme mais aussi quand les enseignants employaient des moyens de pression.

À ces trois has been, comme dirait un de mes amis, se rattache un autre membre qui est Chantal Longpré, présidente de la Fédération des direction d'école du Québec, qui prêche bien évidemment pour sa paroisse.

La faute des autres

Lorsqu'on écoute ces gens, on comprend que, selon eux, le MELS paralyserait les écoles avec des exigences inutiles. Il tuerait tout esprit d'initiative et monopoliserait les énergies dans de la bureaucratie inutile et contreproductive.

Pourtant, tant M. Bisaillon que M. Inchauspé ont eu les coudées assez franches quant à leur vision pédagogique qui a été imposée à une majorité d'enseignants qui n'en voulaient pas.

Or, que nous disent ces sages?
- «il n'y a pas de possibilité d'être créatifs et inventifs et de s'adapter aux besoins du moment»;
- «il faut alléger les encadrements»;
- «Est-ce qu'on peut donner à l'école la possibilité de faire un projet à court et moyen terme, sans que demain matin, d'en haut du Ministère arrive une directive, que de la commission scolaire arrive un formulaire, ou encore un programme sorti de nulle part?»;
- il faut que «les gens sentent qu'ils touchent aux vraies affaires et ne sont pas que l'équivalent des videurs de cendrier d'autrefois».

Permettez-moi de rigoler un bon coup parce la plus grande source d'emmerdement, de paperasserie et de castration professionnelle que j'ai connu dans ma carrière origine justement de ces gourous scolaires!

Ce sont ces derniers qui ont mis de l'avant une réforme pitoyable et improvisée, entre autres pour contrer le décrochage scolaire. Et aujourd'hui, pour contrer ce même décrochage qu'ils n'ont pas su réduire avec leur pédagogie-miracle, ils ont le culot de proposer de nouvelles solutions et de demander davantage de changements. Franchement! Jamais je ne ferais la bêtise de racheter une voiture usagée d'un vendeur qui m'a refilé un citron.

Ce n'est d'ailleurs pas la première dois que MM Bisaillon et Inchauspé remettent en question le monde de l'éducation sans pour autant tourner cet esprit critique vers eux. Le premier avait blâmé les syndicats enseignants pour les ratés de la réforme tandis que le second avait souligné le manque de professionnalisme des enseignants qui refusaient les défis de la réforme pour demeurer des techniciens de l'éducation. Rien de moins!

Là ou le jupon dépasse

En fait, ce que ce groupe d'«experts» veut, c'est moins de contraintes de la part du MELS pour mieux continuer à implanter la réforme dans les écoles du Québec. On appelle cela «vouloir faire indirectement ce qu'on ne peut plus faire directement» depuis que la ministre Courchesne dirige ce ministère.

Marie Allard relève cet état d'esprit: «Pris (selon ces sages) dans un système qui privilégie la norme au détriment des singularités, le personnel des écoles se démotive, ayant l'impression que son travail est désavoué par les commissions scolaires et le gouvernement. (...) Si les auteurs font cette sortie maintenant, c'est qu'ils craignent les reculs, tant les équipes-écoles se démotivent. Aussi parce qu'ils estiment que la réforme devait mener à une plus grande responsabilisation des écoles.»

Je ne sais pas sur quelle planète ces individus vivent, mais la plus grande source de démotivation professionnelle à laquelle j'ai assisté dans ma vie, et c'est vrai pour plusieurs de mes collègues, a été les changements pédagogiques qu'ils ont imposés dans nos écoles. J'ai vu le MELS et ma commission scolaire désavouer mes années de pratique d'enseignement ainsi que mes valeurs pour les remplacer par un prêchi-prêcha surréaliste et absurde. Selon eux, je ne savais plus enseigner. Point à la ligne.

On a restreint la liberté pédagogique que j'avais réussi à m'aménager au fil du temps pour ainsi me déresponsabiliser de mon propre travail dans lequel je ne me reconnais souvent plus tant l'ensemble du monde de l'éducation est incohérent et en crise.

Les nouveaux sauveurs de l'éducation: les directions d'école!

Depuis quelque temps, la mode est à avancer l'idée qu'il faut donner plus de pouvoirs aux écoles et, indirectement, aux directeurs d'école.

Ainsi, pour nos «experts», «l'école est toujours considérée comme une simple succursale de la commission scolaire, la décentralisation des responsabilités y reste très limitée et les directions d'école ne sont pas partie prenante de décisions qui concernent leur école.»

Ou a-t-on fait la preuve que cette solution serait efficace? On le verra plus loin dans ce texte, mais j'ai connu des directions d'école dont la gestion était si... incroyable que cela en était justement incroyable aux oreilles de mon entourage.

Je ne vois pas comment certaines directions d'école qui participent au marasme actuel en éducation se transformeraient tout à coup en solution miracle si on leur donnait plus de pouvoirs. On pourrait bien rétorquer qu'elles n'ont pas la marge de manoeuvre pour atteindre leurs objectifs. Sauf que je suis tanné de ce petit jeu qui consiste à blâmer les autres.

Par ailleurs, à ce que je sache, certaines régions du Québec ont connu des améliorations importantes quant à la lutte au décrochage sans qu'on ait eu besoin pour autant de réinventer toute la gestion scolaire. Alors, que faut-il changer: le système en place ou certains décideurs dont les performances sont décevantes?

Quand je lis les propos de ce directeur d'école, Jean-François Drouin, qui veut moins de contraintes de la part du MELs, j'éprouve certaines craintes: «Qu'on arrête d'avoir des enveloppes budgétaires du gouvernement qui sont fermées et dédiées. Laissons à l'école la chance d'innover avec son budget. (...) Si j'avais cet argent-là pour bâtir d'autres activités, ça me laisserait plus de latitude.»

J'ai vu les résultats désastreux de directeurs d'école qui coupaient le plus possible les vivres aux bibliothèques scolaires pour tenter de tout investir dans des ordinateurs désuets au bout de cinq ans. J'en ai vu d'autres tenter de réduire les sommes destinées aux élèves en difficulté pour faire repeinturer des classes. Dans d'autres cas, ce sont les services aux élèves ordinaires éprouvant des difficultés qui sont réduits pour financer ceux offerts aux élèves des classes particulières. Et je ne parle pas des classes délabrées pendant qu'on repeinture le bureau du nouvel adjoint administratif.

Dans les faits, quoi qu'on en dise, je reste avec l'impression que les directeurs d'école actuels sont très peu imputables, malgré toute la paperasse et les rapports qu'on leur demande de remplir. Quand a-t-on entendu parler pour la dernière fois d'un directeur congédié ou ayant reçu un blâme administratif? On les nomme à une autre école, on les tablette et c'est tout.

Cinq solutions?

Le Collectif pour l'éducation propose cinq solutions pour renforcer l'école.

La première consiste à assurer la stabilité du personnel enseignant: un même prof titulaire pendant deux ans au primaire et moins de profs différents au secondaire. «Les systèmes scolaires dans lesquels les écoles recrutent elles-mêmes leur personnel enseignant fonctionnent mieux et ont de meilleurs résultats», disent-ils.

Pour le secondaire, cela veut dire qu'on reviendrait à des profs multidisciplinaires et à des baccalauréats formant les futurs profs à enseigner deux matières. On avance en arrière! Moi qui croyais qu'on avait réglé tout ce débat, surtout en ce qui a trait à la formation pluridisciplinaire des maitres dont on avait constaté les lacunes importantes.

Si on veut de la stabilité, je commencerais tout d'abord par m'assurer d'une plus grande stabilité des directions d'école pour commencer, il me semble...

La deuxième solution vise à développer un meilleur sentiment d'appartenance. Encore une fois, on revient avec l'idée de profs pluridisciplinaires. Pourtant, l'appartenance se développe aussi avec un milieu propre et accueillant, des activités parascolaires intéressantes. Y'a pas juste les profs dans une école, à ce que je sache, pour développer l'appartenance!

La troisième solution consiste à créer des liens avec la communauté. «Aller vers cette nouvelle orientation, c'est tellement aller à contre-courant de la logique du système constitué que pour qu'il ait lieu, le changement doit passer par des expériences-pilotes», indique le Collectif. Des expériences pilotes bidons comme celles qu'on a faites avec la réforme?

La quatrième solution passe par la diversification des écoles. De plus, les programmes spéciaux doivent être offerts à tous, pas seulement aux meilleurs. C'est étrange, mais il semble qu'on ne parle pas de l'école privée et de ses impacts dans ces suggestions. Pourtant, il s'agit d'une grosse part de la réalité québécoise.

La cinquième solution est de revoir la gouverne des écoles. Ainsi, l'école devrait avoir le statut d'une entité juridique autonome. Je veux bien, mais a-t-on mesuré tous les impacts légaux d'une telle idée en cas de responsabilités légales, par exemple? Comment ce statut se vivra-t-il au quotidien avec le rôle des commissions scolaires? À quoi servira-t-il d'élire des commissaires et pas un directeur d'école alors? Je m'interroge beaucoup sur ce point. «Taxation without representation?», dirait mon beau-frère.

Je m'interroge aussi quand je lis qu'il «faut aussi renforcer les conseils d'établissement, peut-être en les regroupant.» Ne va-t-on pas créer une autre superstructure? De plus, et je suis désolé de le dire, mais les conseils d'établissement ne sont parfois que des valideuses manipulées sagement par des directions qui trient les informations qui sont transmises à ceux qui y siègent.

Une conclusion

Comme j'ai commis ici un long texte, une brève conclusion s'impose.

J'ai la nette impression que ce collectif existe parce que la ministre Courchesne a repris du pouvoir au détriment de ceux qui menaient la réforme dans nos écoles et les solutions que ces «experts» proposent ont toutes un relent de renouveau pédagogique. Oui, on parle de solutions pour renforcer l'école. Oui, on veut lutter contre le décrochage. Mais on a beau habiller une vache avec une peau de tigre, elle n'en demeure pas moins une vache.

********

On peut jeter un coup d'oeil au «manifeste» de ce collectif ici et lire la réaction de la ministre ici.

8 commentaires:

Prof_Minicia a dit…

Moi qui ne suit pas abonnée à aucun journal, je te remercie pour cette information bien précieuse. Pas de gaspillage de papier et d'argent à faire avec des feuilles de choux! Je n'ai qu'à venir lire ici et j'ai toute l'information sur notre système scolaire, légèrement teintée d'opinion, à ma disposition! Il ne manque que les images, l'horoscope et les doigts noircis par les pages! Excellent billet!

[Lµd] a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
la maratre a dit…

Je suis par contre d'accord avec ce directeur qui disait : "laissez-nous gérer nos enveloppes budgétaires".

Parfois, en "gelant" ainsi des sommes, on se retrouve avec des non-sens. Dans mon école, nous avons près de 2000$ pour acheter de l'ameublement en lien avec la santé (style frigo, micro-ondes, etc.) et non un autre type d'ameublement (on manque d'armoires pourtant) ou mieux encore, offrir du service en ortho à des élèves dans le besoin mais qui n'y ont pas droit par manque de sous, ou donner des heures de plus à une éducatrice qui est demande pour certains cas, etc.

Je crois que c'est de cela que veut parler cette direction quand elle demande plus de lattitude.

Par contre, je suis contre le fait qu'on laisse entière discrétion à une direction seule, pour éviter les abus.

Enfin... vive le merveilleux monde de l'éducation!

Anarcho-pragmatiste a dit…

Il me semble que ça devrait surtout revenir aux professeurs, aux parents et aux étudiants de s'entendre!

Je vous suggère de visiter mon nouveau blogue.

http://educationsansetat.wordpress.com/

Jonathan Livingston a dit…

Tout le monde voudrait pouvoir décider évidemment... Moi, j'aimerais bien que ce soit le point de vue prof qui l'emporte!

Mais bon, au sujet des directions. Euf, s'il n'y avait que les directions correctes que j'ai rencontrées parfois, je dirais go.

Mais bon, il y a aussi les gadjos, les amis d'amis du pouvoir local dans la belle petite société, des fabuleux connards, les profs d'éduc. ambitieux pas toujours franchement au fait des besoins des disciplines intellectuelles...

C'est pas simple de décider. Enfin, il faut une gouverne, un centre, une certaine surveillance, une séparation des pouvoir aussi... c'est le prix d'un peu de civilisation... avec ses qualités et ses défauts.

Je me demande toujours à quoi peut bien servir un commissaire de commission scolaire. Une direction régionale avec moins de flon flon inutile, voilà ce que je verrais. Le pouvoir d'une direction dans une école a besoin d'un contre-point extérieur....c'est un para-connards en quelque sorte, j'en demeure persuadé!

Tym_Machine a dit…

Certaines directions d'école ont déjà trop de pouvoirs au point de gérer les ressources humaines ce qui devrait être la job des commissions scolaires et non pas seulement brasser des talons de paie et des T-4 pis se pogner le beigne le reste du temps comme c'est déjà le cas dans bien des commissions scolaires où on se retrouve encore avec plus de ronds de cuir que de gens qui vont au bâton. Les directions devraient commencer par faire leur job de gérer leurs écoles et être comme il se doit l'ultime responsable de la discipline scolaire au lieu d'être constamment réactionnaire de tout ce qui se passe autour d'eux et de jouer aux despotes vivant d'intenses power trips.

D'un enseignant qui en a trop vu des de même dans ce système corrompu.

Jonathan Livingston a dit…

Pour aller dans ce sens (commentaire de Tym), je vis une expérience assez incroyable. Pour une fois, je suis intégré dans une école où la direction gère les appels aux parents et le système de discipline. J'ai pu entrer en lion et faire ma place comme un charme... sans passer mes soirées et tout mon temps à gérer les cas qui vivent mal le changement de prof...

Pour une fois, je fais ce pourquoi je suis payé (enseigner, s'il faut le rappeler) et la direction m'aide à gérer la discipline dans une école qui s'est organisée pour que ça roule et ne prenne pas le chou de personne et devinez quoi, c'est assez efficace...

Le professeur masqué a dit…

Mincia: merci!

La marâtre: j'ai vu une école faire disparaitre une bibliothéque complète dans des boites pour avoir des ordis parce que le directeur était un freak de l'informatique. Même avec des mesures de contrôle...

Anarcho: le pouvoir aux enseignants!

Tym: on a vu les mêmes choses, je crois...

Jonathan: c'est rigolo, mais j'ai connu une école au fonctionnement semblable et qui fonctionnait super bien. Sauf que la direction en a eu marre de son rôle disciplinaire... Aujourd'hui, on récolte les fruits de ce choix. «On» étant les profs, puisque les patrons sont rarement sur le plancher et dans les classes. Qouique, depuis quelque temps, ils commencent à être débordés par les cas très lourds que nous n'avions pas avant. À mon avis, ils ont acheté quelques années de bon temps pour se retrouver avec pire.