29 juillet 2008

Laid fôte, ont sans tappe tu!

Non, je n'ai pas sombré dans l'alcool ou les paradis artificiels. Simplement, j'ai lu les propos de Conrad Ouellon, le président du Conseil supérieur de la langue française et président du comité qu'avait formé la ministre Courchesne sur le français à l'école. Et puis, je me suis dit: pffff!

Dans une entrevue au quotidien Le Soleil, ce dernier affirme que le texto employé par les jeunes pour clavarder ne représente pas une menace pour la langue française. Au contraire, il serait un «signe de vitalité et d’adaptabilité de la langue». Étonnamment, je veux bien. Oui, la langue française est souvent figée dans des usages quasi préhistoriques. Oui, elle a besoin d'être renouvelée. Mais de là à tomber dans une certaine anarchie? J'ai un doute sérieux.

Diverses études appuient le point de vue de M. Ouellon quant au texto et son influence sur la langue. Je décroche cependant quand je lis son argumentaire. Peut-être est-il mal rendu par la journaliste qu'il a rencontrée, mais celle-ci m'est toujours apparue fiable.

M. Ouellon y va de l'idée suivante: «Quand je prononce une conférence, je n’utilise pas le même niveau de langage que lorsque je vais à la pêche avec mes amis. De la même façon, les jeunes n’utiliseront pas le texto lorsqu’ils devront écrire de façon formelle»
Désolé, mais le niveau de langue et le respect des règles grammaticales sont deux éléments distincts, quant à moi. Et illustrer son propos avec un exemple relié à l'utilisation orale de la langue quand on parle de l'écrit me semble boiteux. De plus, il ne fait aucun doute dans mon esprit que M. Ouellon est parfaitement capable d'écrire sans faute alors que ce n'est pas le cas pour bien de mes élèves. En ce sens, il est quasi bilingue, ce qui n'est pas le cas de certains de mes full chill buzzé sista qui peinent à utiliser un français standard.

Pour Conrad Ouellon, on exagère l’importance d’écrire sans faute: «Il ne faut pas faire un drame avec ça (le langage texto), comme il ne faut pas faire un drame avec la faute. Qu’est-ce qui est le plus important, savoir bien structurer un texte ou de ne pas faire de fautes? Je préfère quelqu’un qui sait comment organiser sa réflexion. S’il a des fautes, ça se corrige. Il y a des outils qui peuvent t’aider.»

Je reviendrai sur la notion d'outils pour corriger les fautes en fin de texte, car M. Ouellon soulève des éléments intéressants. Sauf qu'encore une fois, je suis pantois devant son discours. À de rares exceptions, la plupart de mes élèves dont les textes étaient bourrés d'erreurs avaient peine à formuler une réflexion intelligible comme si la rigueur de la langue allait de pair avec celui de la pensée. Leurs erreurs ne sont pas le fruit de la distraction ou d'une orthographe imaginative et créatrice mais bien d'une méconnaissance de certains mécanismes de base de la langue française. Les propos de M. Ouellon sont presque mot à mot ceux d'une haut fonctionnaire du MELS, responsable de l'épreuve ministérielle d'écriture de cinquième secondaire. Et quand on sait à quel point cette évaluation constitue une véritable supercherie, il y a de quoi à être inquiet.
Quant à l'idée de savoir structurer un texte, au Québec, on est bien accommodant quand on regarde ce qui est exigé à l'examen ministériel d'écriture de cinquième secondaire ou du collégial.

«On écrit pour être lu», m'a enseigné un professeur de journalisme, i.e on écrit pour être compris. Quand on commence à accepter des variations au code de communication, il y a un seuil critique ou l'on risque de verser dans l'inintelligibilité.

Intéressons-nous maintenant aux outils pour corriger les fautes dont parle M. Ouellon: «À l’école, il va falloir accepter la présence de l’informatique et de ses produits dérivés. Je ne suis pas sûr qu’on utilise ça à bon escient. Les correcteurs d’orthographe, ça fait partie des outils d’écriture. Il y a quelque chose d’insensé à laisser des enfants jouer avec un ordinateur à longueur de semaine, alors qu’on leur fait passer un examen avec un crayon et un papier, enfermés dans une salle pendant deux heures. Il n’y a plus personne qui fait ça dans la vie.»

Tout d'abord, pour moi, dans mon quotidien d'enseignant, les premiers outils pour corriger les fautes, ce sont la pensée critique de l'élève face à ce qu'il a écrit, une bonne connaissance des mécanismes de base de la langue, un dictionnaire et une grammaire. Et on manque souvent de dictionnaires! Alors, imaginez à quel point les ordi sont un luxe généralement inaccessible!

Oui, les correcteurs orthographiques sont intéressants, mais ils ne feront pas des miracles si un jeune n'a pas une certaine connaissance au départ de la langue française. Combien de fois ai-je reçu des travaux bourrés de fautes et pourtant corrigés à l'informatique? Ce n'est pas que le logiciel soit mauvais (quoique...) ou que le jeune ne sache pas se servir d'un ordi, mais bien souvent qu'il ne comprend rien au français! Est-ce un verbe? Un nom? Ça prend-tu un s...

Vient ensuite dans ls propos de M. Ouellon ce que j'appelle l'inévitable blâme des enseignants: «Les gens qui enseignent et développent des programmes de français ne maîtrisent pas la technique que les enfants maîtrisent. C’est peut-être la première fois dans l’histoire de l’humanité que ça arrive. Je pense qu’il y a là un réflexe de protection qui m’agace.»

Réflexe de protection? Et si on parlait tout d'abord de manque de formation, de manque de matériel adéquat fourni aux enseignants?
J'ai l'intention de montrer cette année à mes jeunes à utiliser un correcteur orthographique. J'aurai la chance, en effet, de disposer occasionnellement de 32 Mac dans ma classe, ce qui n'est pas le cas de la majorité des enseignants du Québec, il faut le savoir.
Déjà, les difficultés commencent à poindre. Le coût d'une licence d'exploitation d'un logiciel correcteur a fait sursauter le conseiller pédagogique de ma CS. Ensuite, je devrai me former moi-même sans que ce temps me soit formellement reconnu et créer le matériel que j'entends utiliser avec les élèves.
Non, M. Ouellet a raison: ce n'est pas le texto qui menace le français. Quant à moi, ce sont plutôt certains raccourcis d'esprit, un manque de rigueur et un manque évident de ressources dans l'éducation. Le reste demeure un débat futile.

7 commentaires:

Missmath a dit…

Entends-tu, Prof masqué, entends-tu ces applaudissements que je fais à tout rompre ? Je suis totalement d'accord avec toi.

Bulle a dit…

Si je suis partiellement en accord pour ce qui est des niveaux de langages (nos élèves n'en ont qu'un alors...) Je trouve que le M. Conrad erre sur beaucoup de points... Relevons seulement que je ne connaît pas beaucoup d'élèves capables d'en faire autant que moi avec un ordi... (Ils sont complètement éberlué quand je ferme leur "chat" avec un "alt-F4" après l'avoir fait réaparaître avec "alt-Tab") (Wow a la même pas touché à la souris...). Nos élèves sont très fort en "chat", en changement de fond d'écran et en écoute de musique et de vidéo insignifiants. Ils sont "à l'aise" mais ils ne savent rien faire. Beaucoup d'élèves sont incapables de faire la mise en page d'un texte... Mais ils savent ajouter un "smiley" dans un message.

Et il faut être plutôt habile en grammaire pour configurer correctement la plupart des correcteurs "évolués". Plus fort en grammaire qu'en informatique...

souimi a dit…

Bien dit!

bibco a dit…

J'applaudis aussi. Pour ma petite part je dirais que le primaire devrait être réserver à l'apprentissage de la grammaire et de l'orthographe et le secondaire à l'élaboration de textes. On passe beaucoup trop de temps au primaire à vouloir que l'élève développe une façon d'organiser et de structurer un texte alors qu'ils ne possèdent pas les outils pour le faire : les mots et les simples structures de phrases.
Quant aux correcteurs de textes et aux limites de l'ordinateur j'ai eu une image en tête...les robots qui pensent pour nous. Fiction? C'est pourtant ce qu'on leur demande dans ce cas. Au primaire il faut se battre de toutes nos forces de tête de cochon pour que nos élèves utilisent un code de correction...Ils doivent d'abord apprendre par eux-mêmes il me semble comment corriger un texte, ensuite ils pourront maîtriser des outils tels qu'un correcteur orthographique ou tout autre outil informatique. *Pas game?* Ben là, c'est pas un gros défi, au contraire, ce serait un plaisir.

Théophraste Longuet a dit…

Je vais me hasarder à un commentaire, peut-être discordant. Je ne pense pas que la comparaison avec le niveau de langage soit complètement hors de propos.

Quand on veut faire comprendre aux élèves qu'il y a différents niveaux de langue, on peut utiliser différents supports : des documents audiovisuels d'une part, et des documents écrits.

Dans ces derniers, on pourra, par exemple, prendre un roman policier (exemple San Antonio, avec plein d'argot), une recette de cuisine, un courrier administratif, un poème galant du Moyen-Âge et une bande dessinée (liste non exhaustive).

Avec ceci, on peut à la fois étudier les différents types d'écrits et le niveau de langue afférent.

C'est, je pense, notre rôle d'enseignants d'amener nos élèves à faire la ségrégation. Ainsi, ils deviendront capables d'associer telle manière de parler et d'écrire à tel contexte précis. L'un de ces contexte étant le langage de communication SMS.

Plutôt que combattre cette forme d'expression, nous pourrions redoubler d'effort dans l'apprentissage de la distinction des différents registres.

La tâche n'est, bien entendu, pas toujours aisée, si l'on doit tenir compte du milieu et des difficultés de nos apprenants.

Qu'en dites-vous ?

Gentille Maitresse a dit…

Je soutiens, comme Bulle, que les jeunes ne sont pas si compétents en technologie qu'on le pense...pas autant qu'ils le devraient en tout cas (si on considère toutes les heures qu'ils y investissent!) Ils savent ce qu'ils savent...pas plus. Trop de gens s'émerveillent de les voir utiliser un ordinateur pour clavarder ou pour télécharger de la musique et des filmes. Ils font ce qu'ils aiment. Pour le reste,c'est trop long d'apprendre... pas utile... pas assez d'avantages immédiats. Et surtout, au moindre échec dans l’exécution d’une tâche ou au moindre blocage: RESET…avec 2-3 jurons. Pourtant, à les écouter....ils savent tout! Des Ti-Jo Connaissant!! L'informatique, c'est pour les gens patients, ceux qui aiment trouver des solutions à leurs problèmes.
Pour ce qui est du langage codé qu'ils utilisent sur MSN et les téléphones portables, c'est peut-être un passage obligé qui fait partie de l'adolescence et qui va s'estomper à l'âge adulte. Ma fille écrivait un français impeccable avant l'avènement de MSN dans sa vie... et comme elle maitrisait sa méthode de doigté au clavier...elle n'avait besoin d'aucun raccourci pour communiquer rapidement. Elle a quand même appris à écrire aux sons et aux abréviations comme les autres... pour être dans la gang et ne surtout pas avoir l'air d'une petite parfaite…d’une fille de prof!!! Le nivellement par le bas…C’est ça? Hein?

Si je reviens à l’argument de M.Ouellon à propos des correcteurs orthographiques, les outils disponibles en ce moment ne pourraient pas grand-chose avec des phrases comme :
- koi d9
- Tk chu kassé pi chu sua dep pk ché pu koi faire. (pardon y a un mot en français)
Les jeunes ne peuvent échapper à un apprentissage rigoureux de la langue… Pour moi, ça ne fait aucun doute. C’est un mal nécessaire. Par contre, l’utilisation des technologies peut leur rendre la tâche plus agréable, plus motivante. C'est peut-être cela que le monsieur voulait dire???

Anonyme a dit…

Hé Prof bien le bonjour, j'espère que malgré les malaises y a de bons petits moments... (Ici Jonathan stationné un peu comme dans les Ailes du désir sur Montréal mangeant des frites et surveillant des airs!)

Je ne suis pas encore parti, j'attends le retour de la coéquipière... Enfin, ça s'en vient...

Bravo pour l'analyse. Je trouve assez navrant que beaucoup de gens aient oublié par où ils ont dû passer pour s'approprier un tant soit peu le code grammatical. Si jeune je m'étais répété que les cours de français étaient plates au lieu de faire les milliers d'exercices auquels je me suis prêté, je doute fort que j'aurais acquis une certaine compétence. Quand j'utilise un correcteur, c'est toujours pour sauver du temps, ou palier à ma maladive distraction! Pas pour suppléer mon manque de connaissances... Quand je regarde les questions du correcteur, je suis bien heureux de connaître la théorie grammaticale. Je sais consulter une grammaire depuis longtemps pour répondre à mes questions.

Bref, tous ces gens qui font réviser leurs textes par des secrétaires ont probablement effectivement le sentiment que faire des fautes, c'est plus ou moins grave dans bien des situations.

Nous vivons une époque peu propice à l'acte de concentration. L'appropriation de savoir rigoureux qui demande travail et discipline en souffre pour beaucoup.

Nous vivons toujours dans le contexte d'une nouvelle grammaire implantée sans preuve de son efficacité. J'ai vu cette année des profs en recherche de méthodes pour travailler avec ce lourd outil encore plus rébarbatif que la grammaire traditionnelle. Leur effort est presque de l'ordre des incantations désespérées... Quand on pense à la si basse coordination dans l'enseignement de la grammaire, on a l'impression d'être dans un drakkar avec un paquet de vickings saouls! On n'avance pas trop...

A la base, on a dévalorisé l'objet d'étude, dévalorisé le statut du maître, dilapidé sa science, dévalorisé le travail et donné des droits aux enfants de revendiquer leur importance sans trop de limites ...

C'est le prix de la liberté en un sens... Il n'y a plus d'élites autoritaires incarnant la rigueur et le savoir. Il y a des agences de pub, des illusionnistes de l'audio-visuel qui promettent un monde facile et sans effort...à la place. La roue de l'économie tourne toujours et c'est ce qui compte, non?

Enfin, un ami me disait hier qu'on ne changerait pas le monde, il a probablement raison. Je perds souvent la foi que je peux encore avoir en une mission éducative sensée. Alors pourquoi s'égosiller?

J.L. se rêvant sur un dériveur remontant une rivière mystérieuse dont la source est inconnue...