28 mars 2010

Une journée dans la vie du prof Masqué

Pour des raisons d'anonymat, les heures et la journée de ce récit sont fictives. Mais le temps travaillé, lui, est réel.

La veille 21h00 à 22h00
Trois petits examens de grammaire au programme demain. Il faut les créer, ces foutus tests! Pas question d'utiliser le matériel fourni par les maisons d'édition. Pas adapté, souvent mal foutu ou trop simple. Assis devant mon écran, je me livre à cette tâche avec Deep Purple dans les oreilles et un petit sourire au visage: «Ils vont souffert...»

8h15 à 9h10
Donc, le mardi commence à mon école avec une présence obligatoire de tous les enseignants. Tous les mardis donc, nous sommes convoqués par la direction à des réunions parfois productives parfois d'une pertinence questionnable. Mettez trente enseignants dans une même classe et vous êtes certain d'obtenir un groupe souvent indiscipliné, surtout s'ils ont l'impression de perdre leur temps. Enfin, ce serait un bon sujet de billet un jour: l'indiscipline des profs....

9h10 à 9h15
Mes collègues courent à leur local de classe en maugréant qu'ils arriveront en retard à cause de la &6%*$! de réunion. Pour ma part, je vais au local des enseignants me connecter sur Internet et imprimer les trois examens différents que j'ai préparés la veille.

Je refuse de les imprimer chez moi parce que, sinon, je devrai payer de ma poche des cartouches d'encre et du papier que l'école refusera de me rembourser. En fait, sachez-le, l'école me paie dix dollars pour tout le matériel que j'utilise dans une année. Dix dollars. Avec le temps, j'ai pris l'habitude de m'envoyer les documents dont j'ai besoin en fichiers attachés par courriel, mais aussi de les sauvegarder sur une clé USB parce que le réseau informatique de ma CS a la vilaine habitude de planter au mauvais moment.

9h15 à 9h30
Par la suite, je me rends au local de photocopies ou j'imprime en 33 copies chacun les examens maudits. Chouette! Pas d'attente! Aucun des monstres Xérox n'est mort ou en phase terminale.

9h30 à 10h20
Officiellement, je n'ai rien de prévu à mon horaire. C'est le mauvais côté des réunions obligatoires du mardi matin: on doit rentrer au boulot même si ensuite on n'est pas en présence d'élèves.

Dans mon cas, le temps qui suit est souvent une perte de temps sèche. Impossible d'aller dans ma classe qui est occupé par un collègue qui enseigne. Et ne parlons pas du local ou est situé mon bureau: on y retrouve entassés environ 25 bureaux de profs et l'endroit n'est pas des plus tranquilles avec le téléphone qui sonne, les profs qui jasent... Je ne peux me résoudre à m'isoler, un I-Pod vissé aux oreilles. Trop asocial.

Je profite donc de ce temps pour faire mon «social»: jaser avec la bibliothécaire à propos d'un concours relié à la lecture, discuter sur le pouce avec un adjoint disponible à propos d'un cas d'élève. On lui colle une feuille de route ou pas? (Une feuille de route consiste en un document que l'élève doit faire signer par ses profs après chaque période à son horaire pour attester de son bon comportement, par exemple.). Les rencontres impromptues avec la direction, c'est encore les meilleures! Le «oui» vient plus vite...

10h20 à 10h30
Je retourne au local des enseignants ou m'attendent mes copies d'examens froides. Un petit coup d'oeil à mes courriels au cas.

10h30 à 10h45
Je suis à la porte de mon local d'enseignement. La cloche sonne: le groupe de ma collègue quitte les lieux et j'entre.

Deux minutes suffisent pour que, déjà, des élèves viennent poser leur cahier et leur portefolio avant d'aller à leur casier changer leur matériel d'anglais (cours ou ils étaient) pour celui de français.

J'accueille les élèves, discute avec eux et calme les plus agités qui ont encore envie de jouer à la tag malade comme s'ils étaient au primaire. Habituellement, un regard ou un mot (copie) suffit.

10h45 à 12h00
Prise des présences.
Je recueille, pour chaque élève, une lettre signée par leurs parents l'autorisant à participer à une sortie culturelle et un petit chèque.

J'adore ce rôle de shylock ou je me prends parfois pour un des frères Dubois... Non, en fait, il faut être extrêmement prudent quand on fait cette opération parce qu'il existe des familles ou la somme exigée peut poser problème tandis que, pour d'autres, on nage dans le luxe. D'un coup d'oeil discret, je prends rendez-vous après le cours avec un élève dont le chèque est manquant.

Première partie du cours, on passe à l'examen proprement dit. Tout d'abord, je pose des questions oralement. Des mots de vocabulaire, le plan du prochain texte à écrire, des questions piégées... Quinze minutes et mes premiers de rangée m'apportent le tout. Je ne recueille jamais directement les documents et les examens. Trop long. Et les temps morts sont source de délinquance...

Ensuite, deuxième partie écrite de l'examen. Durée: trente minutes. Des questions de grammaire, de ponctuation et même de syntaxe! Pendant ce temps, je corrige les copies recueillies. Vingt-quatre éléments de réponse par copie, donc 726 réponses en trente minutes.

Deuxième partie du cours: on corrige l'examen en classe. Chaque élève passe sa copie à un voisin et on sort son crayon rouge! Il arrive souvent que je permette aux élèves de corriger leur propre copie. Mais ils sont avertis que je prendrai dix copies au hasard pour des fins de vérification et que les tricheurs y goûteront. De façon surprenante, les tricheurs sont rares (ou je suis idiot!) et je crois que les élèves apprennent davantage en corrigeant leur propre copie.

Une fois la correction terminée, chaque élève peut immédiatement voir son résultat. S'il le conteste à cause d'une erreur, il l'indique sur sa copie.

Il reste 15 minutes à la période. Les gamins ont bien travaillé et les résultats sont généralement le reflet du travail de chacun. Comme je suis un peu méchant, j'annonce que je remettrai les copies vérifiées au prochain cours et que celles-ci devront être signées par les parents.

Dans les yeux de mes deux ou trois trainards, je vois déjà le reflet d'une certaine appréhension. «T'avais seulement à étudier ou venir en récupération, mon homme!», que je me dis. Et puis, la signature des parents, c'est comme une assurance-vie que je contracte: ils ne pourront pas dire qu'ils ne savaient que leur enfant est au mode «pogne-cul».

Le reste de la période est consacré au reel de l'agenda: j'annonce en quoi consisteront les prochains cours de la semaine et les élèves prennent le tout en note dans leur agenda de premier ministre.

La cloche sonne. Les élèves quittent. Seul reste celui dont le chèque est manquant.

12h00 à 12h05
Je discute avec ce gamin. Comme je le pensais, le mois est difficile. Pas facile à dire à un prof que son père a perdu sa job. Je lui explique que, pour le chèque, on trouvera bien une solution et lui montre mon empathie pour sa situation familiale. Qu'est-ce que je peux faire d'autre?

À peine quelques minutes plus tard, mes dineurs en récupération arrivent. Ma classe est généralement ouverte le midi. J'y accueille les élèves qui ne veulent pas diner à la cafétéria trop bruyante, mais aussi ceux qui ont besoin d'aide ou qui veulent lire dans leur coin en puisant dans ma bibliothèque de classe.

Vers 13h00, des élèves viennent me voir à propos d'une amie qu'ils ont soupçonné de souffrir de désordre alimentaire. Comme je n'ai pas le droit d'être informé de sa situation actuelle parce que je ne suis pas un professionnel, mais seulement celui qui a rapporté le cas et recueille les confidences de son entourage, je me sens un peu démuni devant leur désarroi. Je prends le temps de les féliciter à nouveau de leur démarche et les rassure en leur disant qu'ils ont fait ce qu'il fallait, que le reste ne leur appartient plus, que je suis limité par le secret professionnel. Sauf qu'ils ont 12 ans et ce n'est un discours facile à comprendre. Qu'est-ce que je peux faire? La seule autre idée qui me vient en tête est de les envoyer voir la professionnelle pour qu'elle se débrouille avec cette patate chaude, ce que je ferai ultimement plus tard dans la semaine.

Ah oui! J'ai diné. Un progrès sur les dernières années ou je pratiquais le triple saut: sauter le déjeuner, sauter le diner, sauter le souper...

13h00 à 13h05
Je chasse les dineurs de ma classe parce que la prochaine période va bientôt commencer et j'en profite pour aller au petit coin. Nous, les profs, on se soulage à heures fixes. Pas question de quitter la classe parce que notre vessie réclame grâce...

13h05 à 16h00
Et le même cirque recommence de 13h15 jusqu'à 14h30 et de 14h45 jusqu'à 16h00. En fait, seuls les examens sont différents parce que je prépare toujours des versions différentes afin d'éviter que les réponses circulent entre mes groupes.

16h00 à 16h30
Les élèves du dernier groupe quittent ma classe. Je fais le tour de celle-ci, ferme une fenêtre laissée ouverte et prend une grande respiration.

Comme aujourd'hui, je suis plutôt discipliné, je rentre les résultats de mes élèves dans mon cahier de notes. Puis, je vérifie que les autorisations pour la sortie culturelle et les petits chèques sont bien complétés. Parce qu'on a beau indiquer comment les remplir, il y a toujours quelques parents qui se trompent de mois, d'année, de montant...

16h30
La journée est finie. Je peux rentrer chez moi, penser à ma journée de demain, penser aux activités que je prévois pour la semaine prochaine, penser à comment aider mes élèves poqués, penser à noter ces bonnes idées pédagogiques qui me viendront en tête parfois sans que je sache pourquoi... Et puis, il y a ce roman que je lis en me demandant si je ne vais pas le faire découvrir à mes élèves l'année prochaine.

5 commentaires:

bobbiwatson a dit…

Tu es un des rares à lire ce qu'il proposera à ses élèves. Ils auront ainsi la chance de lire des livres qui sont vraiment à leurs niveaux. Belle initiative: continue.

Safwan a dit…

Je revois l'école et les collègues en te lisant. Ça me fait drôle!

Mon passage préféré: «Les rencontres impromptues avec la direction, c'est encore les meilleures! Le «oui» vient plus vite...» C'est tellement vrai ;o)

unautreprof a dit…

J'ai fait le mien!
Ah, primaire ou secondaire, il y a des trucs qui se rejoignent!
1) L'horaire imposé à notre vessie.
2) Je refuse aussi d'imprimer ailleurs qu'à l'école.
3) L'indiscipline des profs en réunion.

Sinon, pour moi, l'idée de donner le même cours à plusieurs groupes est complétement du chinois. J'ai certains de mes élèves 2 ou 3 ans alors...

Ju a dit…

Rassurez-vous...
1- la vessie des profs de cégep est un peu moins réglée à heure fixe;
2- j'imprime tellement chez moi!!! Il y a une quinzaine d'années, j'ai même acheté une photocopieuse (oui, oui!) parce que celle du cégep ne fournissait pas. Ce fut un 1500$ investi dans ma tranquillité d'esprit et dans ma gestion de temps (et de photocopieuse qui marchait comme un mal de ventre malgré les collègues qui s'entassaient en ligne, en avant...) C'était surtout pour la création des recueils de textes, pas pour les examens. Là, je réussis à prévoir ça quelques jours à l'avance pour donner le temps au service de la reprographie de s'exécuter.
3- L'indiscipline des profs en réunion? C'est pas parce qu'on vieillit que c'est drôle. Les pires? Ceux de mon département. Y'a rien de pire qu'une gang de profs... qui ont des comportements qu'ils n'accepteraient jamais (mais ô combien jamais) de leurs propres étudiants.

Missmath a dit…

J'adore le commentaire de Ju.

Qu'est-ce qui est pire que des profs de Cégep en réunion ? Des profs de Cégep en formation !!! On connaît déjà tous les trucs qui font enrager les formateurs ! HA!HA!HA!

Une fille qui ne sait toujours pas où sont les toilettes de son école.