03 mai 2008

La chienne

Non, je ne parlerai pas de chien renifleur. Je parlerai plutôt de la peur du changement, de celle qui vous prend au ventre, de celle qui vous murmure insidieusement à l'oreille: «Tu fais un mauvais choix»

Hier soir, dans le stationnement de l'école, j'ai appris, par le collègue qui occupe temporairement le poste que je désire l'année prochaine, qu'on lui a confirmé que j'obtiendrai la tâche de mon choix, à condition de réussir une entrevue de sélection que je dois passer mercredi. La convention collective oblige ma direction a attribué ce poste par ancienneté puisqu'il est ouvert à tout le monde à l'interne.

Toujours dans le stationnement, on a aussi jasé un peu de ma décision d'enseigner en première secondaire et je lui ai expliqué que celle-ci n'était pas prise contre lui, mais pour moi. Comme il est un chic type, il m'a assuré qu'il comprenait la situation. Donc, pas de rancoeur advenant un changement. Voilà qui me rassure parce qu'il deviendrait quand même mon principal collègue, car on enseignerait au même niveau.

Mais j'ai la chienne. Et si je me trompais? Et si mon désir de changement allait me placer dans un poste pour lequel je ne serais pas fait? Et si j'étais incapable d'enseigner avec des petits moucs? Et s'ils étaient tous des monstres? Et si il y avait des «si» auxquels je n'avais pas pensé?

Plus j'analyse mon choix, plus j'y vois des avantages.
  • Changer de programme et de contenu. Après 15 ans, je donne mon cours les yeux et le cerveau fermés. Je suis professionnel, mais je dors intellectuellement.
  • Changer d'équipe de travail. Pas que les collègues actuels soient déplaisants, mais j'ai besoin d'un nouveau milieu.
  • Me sentir signifiant dès le début du parcours d'un jeune: lui ouvrir les yeux sur la lecture, l'importance de la correction, lui donner de bonnes méthodes de travail, etc. Arrêter de patcher les erreurs des élèves de cinquième pour qu'ils puissent réussir leur examen du MELS.
  • Plus platement, changer de local de profs et de classe. Mon local de profs est au sous-sol, sans aucune fenêtre et ressemble à un garde-robes climatisé avec du mobilier trouvé à l'Armée du Salut. Il est à côté d'un laboratoire d'informatique ou les enfants crient et sacrent sans cesse.
  • Ma classe est un demi-sous-sol sombre et entouré de casiers, donc à proximité d'un espace bruyant et dérangeant. Mon nouvel espace de travail est au troisième. Il fera trop chaud, mais ce sera éclairé, tranquille. Et le local des profs a plus d'allure.
  • La charge de correction sera moins lourde. En cinquième secondaire, on corrige des textes de près de 600 mots chacun. L'enfer! Véritablement l’enfer.
  • Quant à la charge de travail, elle ne sera pas moins lourde, mais différente. Les liens avec les parents, les téléphones, la discipline, la participation à des projets de ce programme particulier. Je ne serai pas en vacances, loin de là. Sauf que je retrouverai peut-être un dynamisme de création qui me manque en cinquième secondaire.

Bon, je sais : quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage. Ce comportement, que j’ai amoureusement connu récemment, je tente de l’éviter dans ma vie et de faire preuve de nuances. Tout n’est pas si noir dans ma tâche actuelle. Il y a un certain confort. Une sécurité. Mais aussi une habitude et une lourdeur.

Le seul élément dont j'ignore l'issue dans tout ce changement est le fait que je n'aie jamais enseigné à des élèves autres que la troisième, quatrième ou cinquième secondaire. Les jeunes de première sont la seule inconnue de tout ce changement et ils sont une inconnue de taille.

Alors, dans le stationnement de l’école, un vendredi après-midi ensoleillé, le collègue que je pourrais déloger et moi avons convenu que j’irais observer dans ses classes cette semaine. Il aura beau jeu de laisser les jeunes devenir des monstres, arracher les néons, pisser partout, hurler, se battre… Mais je ne l’en crois pas capable.

J’ai la chienne. Vous l’ai-je dit? Devant celle-ci, j’érige en rempart l’analyse, l’observation, la logique. Mais j’ai souvent passé ma vie à avoir peur. On m’a élevé à avoir peur. La peur m’a élevé aussi parfois comme son propre fils.

Dur, dur de grandir. Dur, dur de choisir. Dur, dur de vouloir être vivant.

12 commentaires:

Sylvain a dit…

Dur, dur, en effet ! Qu'il est parfois difficile de décider. Je répète mon conseil qui vaut ce qu'il vaut : le coeur avant tout.

Très bonne idée, l'observation et très bonne collaboration de la part de ce collègue. (Pour avoir vu des hypocrisies dans ma vie, souhaitons - et ça semble être le cas - qu'il est profondément sincère. L'observation semble en être la preuve.)

Ceci dit, méfie-toi de l'entrevue (je ne veux pas cultiver la peur ici...) : certaines personnes pipent les dés d'avance ou exigent des réponses très précises : ben d'la théorie ou du par coeur inutile alors que la pratique aurait pu mieux combler le vide finalement souhaité par la direction... (Cas vécu à l'appui) - ça dépend beaucoup des directions en place ici !!!

Mur pour un changement après 15 ans ? Ça ressemble au virage de la quarantaine, ça ;-)
(J'espère qu'on ne m'en voudra pas pour cette allusion somme toute assez facile à calculer, puisque j'y suis aussi, après 15 ans !!!)

mandoline a dit…

Un petit velour monsieur! Vous êtes en nomination au blogu'or!!

http://mandoline.wordpress.com/2008/05/03/aux-urnes-blogueurs-pour-le-bloguor-2008/u'or ;)

Catégorie opinion :)

Le prof errant a dit…

Je connais quelqu'un qui s'est posé les mêmes questions il y a quelques années. Et tu sais quoi? Il a fini par comprendre... et choisi de faire le grand saut, et de quitter l'enseignement. Et depuis ce temps, il erre. Il erre, heureux.

bobbiwatson a dit…

Un autre avantage à faire le grand saut c'est que vous aurez le plaisir de renouveler le contenu de votre bibliothèque de classe, ce joyau que vous avez si durement acquis! Vous pourrez aussi mettre votre culture au service de ces pauvres petits êtres probablement négligés (culturellement parlant)! Ils ne savent pas à quel point ils seront chanceux de vous avoir ;)

souimi a dit…

Tu vas voir, c'est totalement différent. L'enseignement en première secondaire est un autre monde, tu ne peux même pas t'imaginer à quel point. C'est vrai, il y a moins de correction mais ce n'est qu'un détail. L'approche avec les jeunes est très différente, les problèmes aussi. Cependant, j'ai toujours cru qu'un bon enseignant est d'abord et avant tout un bon pédagogue qui se préoccupe d'abord d'instaurer un climat propice à une bonne relation avec ses élèves. Cela ressemble beaucoup à ce que fait naturellement le Prof Masqué.
Selon moi, un bon prof peut faire un excellent boulot peu importe le type d'élèves, le niveau ou la matière.
Donc, il n'y en aura pas d'problème...J'en suis certaine. À voir toute la sensibilité qui se dégage de tes propos, toute l'énergie mise à faire en sorte que les élèves grandissent avec toi, je n'ai même pas le moindre petit doute.

Oui, c'est un gros changement... Je les aimais bien, les petits. Surtout leur candeur, leur fierté du début d'année, celui de faire partie du monde des grands. J'ai enseigné 10 ans en première. J'ai hâte de lire tes premières impressions des adeptes d'Amos Daragon et de Harry Powter!

bibco a dit…

Cher prof masqué, tu vas évidemment remarquer un changement. Ils sont bébés. Mais plus l'année avancera plus le lien que tu établiras avec eux sera exempt de ce jugement de valeur.
Le lien se tissera, les conversations s'amorceront et tu en viendras à les voir non plus comme des bébés mais comme des personnes entières et ayant beaucoup à donner.
J'ai vécu tout ça changeant de degré d'année en année et la surprise à toutes les fois était la même ; ils sont, peu importe l'âge, des personnes entières avec qui la communication s'établit. C'est ça qui est magnifique.
Ne doute pas de ton instinct et vis l'aventure, elle sera magnifique je n'en doute pas une seconde!

Anonyme a dit…

Salut Prof masqué,

Bon, j'ai un peu de mal à être empathique, mais bon les conflits de direction, je connais! Je l'ai toujours joué sur la corde raide d'une certaine façon, il m'est arrivé une fois ou deux de repasser le chemin de l'année précédente! Bon, chacun est différent: moi, je suis là à me demander s'il vaut la peine de me casser la tête à trouver un poste qui débouche sur la permanence, parce que franchement j'ai bien du mal à me voir rester en un endroit plus de 3 ou 4 ans! En même temps, durer, peaufiner est une expérience qu'il me reste à faire...

Curieux, j'ai des fois l'envie d'aller voir ce qu'est une vie de fonctionnaire, juste pour voir, pas parce que je voudrais faire cela de ma vie! Ensuite, je me dis que j'irai sûrement dans le grand Nord ou à la Baie James ou en Colombie Britannique enseigner.

Bon, je pourrais aussi aller tenter de me faire le concours des français, pour enseigner là-bas, puisque mon amie est française.

Enfin, c'est toujours intéressant de varier l'habitude même si c'est déstabilisant. On a un programme fort en nous qui nous pousse à créer de l'habitude dans nos vies, c'est économique, c'est un programme de survie chez beaucoup de mammifère, la chienne justement, mais bon, comme vous le savez déjà, à la longue c'est un peu plate de toujours bouffer dans le même bol!

Le pire qui puisse arriver est d'avoir quelques défis intéressants à relever!

A votre place, je penserais à autre chose et je déciderais que c'est réglé. Je ne le suis pas!

Jonathan F.P. Livingston

mandoline a dit…

Ah et j'oubliais... Ca va aller ;)

unautreprof a dit…

Ah oui, je suis d'accord avec le fait que vous soyez nominé!

En vous lisant, j'ai l'impression que vous êtes dû pour du changement.

(question ici: le dû étant accordé à la 2ième personne du pluriel par politesse, est-ce que je devrais l'accorder au pluriel? Ou bien, comme on sait vous et moi que le pronom "vous" que j'emploie ne désigne qu'une seule personne, dois-je le laisser ainsi, non accordé? Vite comme ça, il me semble que je devrais ne pas l'accorder au pluriel, même si je me doute bien, prof masqué, que vous valez au moins deux personnes;))

Safwan a dit…

Oh! que je me reconnais dans les dernière phrases de ce billet. Avoir peur d'avoir peur. Laisser ce sentiment te mener. Tenter de le combattre, le combattre et tergiverser malgré tout. Le doute, la peur. Deux ennemis jurés qui rendent la tentative de rester vivant difficile.
Je suis certaine que les petits vont t'adorer autant que tes grands des 15 dernières années. Tu es un enseigant d'exception et tu le seras peu importe si tu enseignes «la séquence descriptive intégrée au récit narratif» ou la bouillie pour chat concernant le texte argumentatif en 5e sec...lol
Dans le pire des cas, dis-toi que tu n'es pas assigné à ce poste en première secondaire pour le reste de ton existence. Tu peux l'essayer pour une année scolaire et réviser ton choix par la suite, au besoin.

Le professeur masqué a dit…

À tous: la peur du changement est d'autant plus grande que mon petit coeur est en morceaux et que ma tête dans un étau (tiens, je fais toujours des rimes cheapettes quand je plonge la plume dans mon mal à l'âme).

En fait, je tourne en rond jusqu'à lundi. De là, je vais me créer une bulle pour entrer dans un état second, pour «focuser», comme je dis aux élèves. Et on verra. Comme je le disais à Safwan, penser à l'avenir quand le présent fait mal... C'est comme le frein et l'accélérateur en même temps. Et puis, je dois apsser cette entreveue.

Sylvain: le collègue est sincère et honnête. Pour l'entrevue, je vais espionner un peu avant, question de me renseigner sur les fameuses questions. Pour ce qui est de la crise de la quarantaire, elle a plus de sens en couple que célibataire, je trouve. Mais c'est sûrement l'étau qui m'enserre la tête qui me fait écrire une pareille connerie.

Mandoline: des petits velours, ça fait toujours plaisir. Encore plus actuellement.

Le prof errant: j'y ai songé. Cette volonté de changement appartient à une démarche plus grande par rapport à mon lien avec l'enseignement et ma vie en général. Je changeais de boulot? Je changeais d'école? Je changeais de niveau? Disons que le changement de niveau est un changement moins radical. On verra s'il suffira. pour l'instant, partout ou je regarde, il m'est difficile de voir le bonheur. J'attends des nouvelles lunettes.

Bobbi:la bibliothèque va suivre, c'est évident si je vais en première secondaire! Sauf que les titres ne seront pas les mêmes. Ça sera un projet d'été de créer des sections, de retenir des titres... Amener un jeune à la lecture quand il est en première, ça a plus d'impact qu'en cinquième et qui sait? je fonderai peut-être un club de lecture pour assurer la suite des choses et contrebalancer la censure de la bibliothèque de mon école... : ) Dans le fond, j'ai des projets. je ne veux pas trop en parler et je n'ai trop le coeur à m'enthousiasmer.

Souimi: allo à toi! Ouins, je ne doute pas que la première soit différente. Ce serait une occasion de me redéfinir, de devoir aussi me discipliner. Mais ça ne m'effraie pas. Je suis confiant ou totalement inconscient. Mais j'ai toujours eu cette capacité à voir le bon dans les élèves sous ma responsabilité. Merci de ta confiance. Un autre petit velours... Si le coeur y est, si ma candidature est retenue, ça risque d'être amusant!

Bibco: dans ma tête, je travaille déjà à briser cette image. Ils sont simplement des élèves qui veulent grandir. Les infantiliser ne les amènerait pas aller plus loin. Je voudrais leur donner le meilleur de moi pour qu'ils puissent donner leur meilleur d'eux-mêmes.

Jonathan: 15 ans au même endroit, c'est contre ma nature, crois-moi. D'ou ce besoin viscéral de bouger.

Un autre prof: merci du velours. Comme je suis plutôt fragile aujourd'hui, je répondrai à votre commentaire en deux parties.
1- c'est toute la tournure de phrase qui semble fautive: «être dû» devrait être remplacé par «être mûr».
2- le «vous» de politesse commande le singulier quand on ne parle que d'une personne. Et le commentaire platement fragile; ça fait drôle d'être deux actuellement...

Safwan: la petite, dans ces moments-là, tu me manques pas encore plus, tu sais! Quand je pense à tes collègues, je me dis que le monde est mal fait. Merci du message et de la confiance. Oui, il y a une porte de sortie déjà prévue, mais seulement dans deux ans. Une mise à la retraite me permettrait de retourner à mon poste d'origine. Et si je n'ai pas le poste, on arrivera peut-être enfin à ouvir une nouvelle option chez nous.

À tous en final: merci de vos bons mots désolé de mots humeur maussade. Il pleut ailleurs que dehors.

Anonyme a dit…

Qui choisit prend pire.

Bob