21 janvier 2009

Les tortionnaires

Dans ma nouvelle vie, je côtoie la réforme. Enfin, pas trop parce que son application dans mon école est très variable selon les profs, les matières. Et puis, le grand balancier pédagogique commence à pencher de l'autre côté, ce qui fait que même les adjoints, ardents défenseurs du Renouveau pédagogique, recommencent à parler de connaissances... tout en maudissant la ministre Courchesne.

Hier, je remettais les résultats d'un projet d'écriture. Une tâche plutôt réforme mais pas très différente de celle qu'on faisait en français il y a quelques années. Comme il s'agit d'élèves inscrits à un programme enrichi, les résultats sont excellents, même meilleurs que ce qu'auraient obtenu certains de mes élèves réguliers de cinquième de l'année dernière. Des textes de 325 mots presque sans faute en première année du premier cycle du secondaire, j'aime bien.


À un moment donné, une élève m'a demandé ce qui constituait un résultat appréciable à mes yeux. Je n'ai pas eu le temps de répondre à son interrogation qu'une autre y allait spontanément de sa vision de la vie:

«Ben, ça dépend de ton potentiel, de qui tu es. Il ne faut pas se comparer aux groupes ou à des moyennes, mais à soi-même.»

Beau discours touchant. J'ai failli verser une petite larme tellement j'étais ému. Sauf que j'ai préféré compléter sa réponse.

«Oui, élève 235679 a raison, mais il faut connaitre son potentiel aussi, savoir ce qu'on peut honnêtement donner et chercher à s'améliorer d'une fois à l'autre. S'améliorer, c'est important. Progresser. Apprendre. Et puis, il ne faut pas oublier qu'il y a des normes. Ce sont des guides, un but à atteindre. On écrit pour être lu, pour être compris et il y a la langue française qu'on doit respecter si on veut communiquer efficacement.»

Bref, la vie est une salope et je suis un de ses servants brutaux.

J'assume. J'accepte. Même ma psy me le dit. Je paie 90$ de l'heure pour qu'elle me le répète. Le renforcement, ça ne fait jamais de tort.

C'est alors que élève 23579 a failli verser une larme. Résultat dans les 40%. Une faute tous les cinq mots. Pas de méthode de correction. Utilise peu les outils à sa disposition. N'assiste pas à la récupération. Aucun handicap ou problématique connu ou identifiable. Sinon qu'une estime de soi à préserver au détriment d'un constat de réalité simple: commence à travailler, à fournir des efforts, demande de l'aide et arrête de te bercer avec des comptines idéologiques réformistes qui visent surtout à te faire croire que tu n'es pas si pire que ça dans le fond.

Ma fille écrirait comme toi que je ne dormirais pas de la nuit. Que je changerais de boulot. Que je m'exilerais dans un pays où ta façon d'écrire serait reconnue comme étant une langue officielle.

Qu'on ne se méprenne pas: élève 23579 m'est très sympathique et j'ai même de la compassion pour elle. Mais je l'apprécierai plus quand elle se prendra en main et cessera de se mentir.

La vie est une salope et élève 23579 est un de ses propres bourreaux.

5 commentaires:

unautreprof a dit…

"Bref, la vie est une salope et je suis un de ses servants brutaux. "

Oh yeah, quelle salope elle fait la vie.
;)

Plus sérieusement, l'effort change la donne à mon avis. J'ai des élèves en grande difficulté et je regarde mes travaillants, débrouillards, qui compensent et qui trouvent ça important l'école, je vois le progrès qui en découle et je ne suis pas inquiète pour eux, plus tard.
J'en ai d'autres, plus favorisés, plus chouchoutés, qui donnent le minimum. "Oh pauvre petit chou dyslexique, c'est un enfant gentil et intelligent mais il a des difficultés." Ben oui, pleurons.
Oh le mur qu'ils vont rencontrer. D'ailleurs, je le suis moi ce mur. Quand tu es en adapt et que tu es encore le plus faible...
Comme vous dites, on a beau les trouver sympathiques, pelleter des nuages, c'est une perte de temps.

[Lµd] a dit…

J'étudie en enseignement et ne suis pas dupe à l'endocrinement réformiste qu'on se force à me «transmettre», et ce, au détriment des disciplines que j'aimerais étudier plus en profondeur. Beaucoup d'étudiants (en éducation) sont, comme moi, rebarbatifs à la réforme. C'est pourtant difficile d'en parler avec des profs qui enseignent depuis bien avant celle-ci, puisqu'ils prennent pratiquement tous pour acquis que tous ceux qui sortent de l'université sont, nécéssairement, porteurs et divulgateurs du renouveau, alors que c'est loin d'être le cas.

bobbiwatson a dit…

Est-ce que le secret serait "rigueur, rigueur, rigueur" .......... comme dans l'temps?

Le professeur masqué a dit…

Un autre prof: le «mur» que je suis est là pour encadrer les élèves, veiller à leur développement sans l'entraver dans la mesure du possible. Mais je ne crois pas, comme vous, à la pensée magique.

Lud: les élèves dont tu es ont appris dans un autre système. Ils en ont vu les avantages. C'est aller contre leurs convictions, en quelque sorte. Par contre, moi, il y a certains profs d'université qui pelletent des nuages pas à peu près.

Bobbi: Pierre Bruneau, sors de ce corps...

bobbiwatson a dit…

Peut-on changer Pierre Bruneau pour un rapport Parent? C'était ça dans l'temps et c'était efficace! Pas certaine que M. Bruneau le serait ... autant.