23 août 2010

Enseignants résiduels: la vie n'est pas juste

On parle beaucoup chez certains collègues, surtout les plus jeunes, de ce texte paru dans La Presse et intitulé «Je suis un résidu». Une jeune enseignante, Mélanie Gauthier, y explique son désarroi devant une profession qui n'a pas mieux à lui offrir que des contrats annuels constitués de résidus, de queues de tâche comme on dit dans le milieu. Bien que touchant, j'ai des réserves quant à ce texte qui est, au fond, empreint d'une très grande naïeveté.

Madame Gauthier considère qu'elle devrait avoir plus que ce que le marché du travail actuel en éducation lui offre, elle qui a complété quatre années d'études universitaires et qui est, selon ses dires, une «enseignante qualifiée et passionnée par son travail, maîtrisant parfaitement le français à l'écrit comme à l'oral, animée d'un grand désir de partager mes connaissances et de stimuler le désir d'apprendre chez les élèves, assise à la maison à guetter le téléphone dans l'espoir qu'il sonne».

Mais qui a dit que la vie était juste? Qui a dit que les gens pleins de bonne volonté étaient toujours récompensés?

Actuellement, les individus qui croient se trouver un poste facilement en enseignement sont mal informés. Oui, il y a des pénuries dans certains champs, mais il faut se renseigner un peu! De même, certaines régions connaissent actuellement des surplus d'effectif importants. Dans mon coin, pourtant en plein développement, il faudra attendre quatre à cinq années pour revenir au niveau d'emploi d'il y a dix ans à cause d'une baisse démographique survenue au début des années 2000. On fait donc sa chance en s'informant, pas en prenant pour acquis des réalités qui n'en sont pas!

Madame Gauthier affirme qu'elle n'est pas surprise que 20% des jeunes enseignants quittent la profession après cinq ans quand elle constate tout ce qu'on leur demande. Or, si je me base sur la liste des irritants qu'elle énumère, je ne peux retenir que les tâches multiples puisque les autres éléments qu'elle mentionne sont le lot de tous les enseignants. Et encore! Actuellement, plusieurs conventions collectives locales des enseignants ont laissé tomber le critère d'anciennenté en ce qui a trait à l'attribution d'une tâche. Ainsi, dans mon école, il est arrivé que des enseignants d'un âge certain soient «tassés» à la faveur de plus jeunes pour l'octroi de postes intéressants.

Madame Gauthier s'insurge enfin contre le fait qu'on ne peut pas lui garantir un travail alors qu'elle a 33 ans et des obligations financières ainsi que familiales. Mais n'est-ce pas le lot de la majorité de la population québécoise? On peut déplorer la situation que vit cette jeune enseignante, mais de là à remettre en question le système d'éducation actuel en affirmant qu'il ne tourne pas rond parce qu'on «n'arrive même pas à garantir du travail à ceux qui sont là, pleins de bonne volonté», il y a une marge.

10 commentaires:

L'engagé a dit…

Bon, je la crois quand elle dit être compétente et je ne doute pas que bien des profs qui sont passés par un bac de 4 ans le soient aussi, mais j'ai envie de lui dire que normalement, c'est ça un bac...

Pourtant des profs de musique expérimentés, titulaires de maitrises se font tasser par des titulaires de bac. en pédagogie, lesquels n'ont pas du tout les mêmes aptitudes ni la même expérience, ça c'est une injustice.

J'ai vraiment hâte que l'on remette facultés d'éducation à leur place.

Mylène Kittel-Hudon a dit…

Bonjour!
Je suis entièrement d'accord avec vous. Je suis une jeune enseignante qui change constamment de milieu: trois classes différentes l'an dernier, aucun contrat ne me permettant d'entrer sur une liste de priorité. Cette réalité, je le connaissais. Je savais ce qui m'attendait. Mais c'est très différent de la vivre. Je n'ai pas choisi cette profession parce que je croyais avoir du travail rapidement. Je l'ai choisi parce que je l'aime profondément. C'est vrai que c'est difficile de se tailler une place, car on doit respecter les conventions collectives. Mais, je ne leur en veux pas, à ces conventions. Je comprends très bien leur raison d'être. Toutefois, ce qui est difficile, c'est de voir nos amis, avec qui on a grandi, terminer leurs études et chercher un emploi. La seule et unique différence qui fait qu'on se sente si impuissant est que nous n'avons aucun contrôle sur notre carrière pour le moment. Eux, ils épluchent les journaux et les offres d'embauche. Ils vont porter leur cv, font des entrevues. Nous... on attend que le téléphone sonne. Au mieux, on essaie de se faire connaître en faisant du bénévolat lorsque nous n'avons pas de suppléance. Il est là le gros hic. Nous sommes dans la même réalité de la majorité des québécois. Mais nous n'avons aucun contrôle. Pas facile pour quelqu'un comme moi qui a toujours réussi à dénicher les emplois que je voulais. On prend ce qu'on nous tombe du ciel. Mais bon... c'est une passe, un peu longue, c'est vrai. Mais c'est notre choix. Personne ne l'a fait à notre place. Malheureusement, plusieurs d'entre nous étaient mal informés. Et pour cause! Combien de gens me disent: «Tu ne dois pas manquer de travail, il manque assez de profs!» J'en profiterai donc, demain matin, pour dormir un peu plus longtemps... en me disant qu'il est là, l'avantage des précaires! :)
Bonne rentrée!

Le professeur masqué a dit…

L'engagé: les facultés d'éducation qui, parfois, en plus, doivent vivre en cohabitation avec des départements comme linguistique...

Mme Kittel-Hudon: on fait sa chance en s'informant. On fait sa chance en faisant de la suppléance. On fait sa chance aussi en étant compétent, en étant au bon endroit au bon moment. Bref, en bougeant comme vous le faites.

Le jeune ingénieur qui distribue des cv attend lui aussi à la maison que le téléphone sonne. Il peut également être plus pro-actif.

J a dit…

Pour ma part, je crois que les étudiants sont aussi mal informés. Combien de profs universitaires (même la directrice du bacc) nous balancent toujours la même chose: «vous ne manquerez jamais de travail, vous serez toujours trop sollicités pour de la suppléance ou des contrats». Disons qu'on se rend compte rapidement que la réalité est tout autre!

Mais il est vrai que la sécurité d'emploi se fait attendre dans la plupart des domaines de toute manière... Disons qu'on ne choisit pas ce métier pour les vacances (parfois trop longues, hihi) ou pour le salaire très avantageux!

Anonyme a dit…

Sincèrement, je trouve que Madame Gauthier se plaint... Je ne suis pas capable avec les gens qui se plaignent.

J'ai changé de commission scolaire pour justement pouvoir travailler. Je suis allée là où on avait besoin de moi.

J'accepte toutes les suppléances, tous les compléments de tâches parce que je veux qu'on se souvienne de moi de façon positive. J'ai déjà des remplaçants qui ont refusé de venir me remplacer parce que mon groupe était trop difficile ou parce que le remplacement n'était que d'une période. Je ne les ai jamais rappelé. La secrétaire a su le tout et ne les a jamais rappelé. Et après, ils se plaignent de ne pas travailler.

Comme vous dites, il faut faire sa chance. Et ce n'est pas en se plaignant qu'on la fait!

la marâtre

L'engagé a dit…

PM : sans ironie, je ne comprends pas la référence aux départements de linguistiques, que voulez-vous dire?

Le professeur masqué a dit…

Oh! Une vieille chicane à l'UQAN entre le département d elinguistique et ceux en enseignement.

A. Nonymous a dit…

Je suis bien déçu de cette division d'opinion. Je crois que Mme Gauthier a raison. De plus. le publique se transforme en cheminement particulier, domaine pour lequel je ne suis pas formé et pour lequel je ne veux pas enseigner. J'ai fait l'erreur de changer de commission scolaire pour aller où l'emploi est plus rare. J'en suis conscient. Maintenant, je suis prisonnier de la liste, et je dois prendre les restants que personne ne veut. De plus, je ne sais pas si on m'a déjà payé un crayon dans une école. J'ai une "jobbine" qui me fournit le cellulaire et autres avantages... Oui je suis un chialeux, mais je crois qu'on doit arrêter les folies au lieu d'accepter la fermeture des classes de cheminement et les groupes en dépassement. Vous savez, on n'est pas obligé de manger de la... Je sais, les infirmières non plus.

Dernière chose, ce que je vois ici, c'est ce qui se passe dans les écoles: on rabaisse un enseignant pour se remonter. On aime bien se sentir "hot" au détriment des autres. On se marche sur la tête. Pourquoi ne pas travailler ensemble? J'ai connu d'excellents profs qui ont fini leur carrière en burn-out. Vous pensez être bien informés, mais vous êtes naïfs de croire qu'un jour vous ne serez pas épuisés.

Un prof sur le point de changer de carrière, après plus de dix ans!

Le professeur masqué a dit…

A. Nonymous: J'ai 17 ans d'expérience en éducation. J'ai déjà dû accepter en français une tâche avec quatre préparations différentes, ce qui est quand même pas si mal quand on pense que j'avais quatre groupes. Je l'ai fait par choix et parce que je voulais demeurer dans une école où ma réputation était établie. Ce passage obligé m'a permis par la suite d'hériter de tâches bien plus intéressantes.

Au cours de ma carrière, j'ai traversé un burn out et une dépression majeure.

Je travaille dans une commission scolaire qui n'a pas aboli les classes de cheminement. Et je ne me gêne pas sur les tribunes publiques, quand il m'arrive d'y être, ou partout ailleurs de me prononcer contre l'intégration sauvage des élèves en difficulté.

Chaque année, je revendique de meilleures conditions de travail et ce, parfois, en devant me battre CONTRE mon propre syndicat.

Je ne crois pas avoir rabaissé madame Gauthier. J'ai exprimé l'opinion qu'elle me semblait naïve et mal informée. On est souvent mal informée parce qu'on ne fait pas le choix d'être bien informé. Point. Et on est aussi responsable des choix qu'on fait dans la vie.

Par ailleurs, c'est un mythe de croire que le métier d'enseignant est une profession bien payée et dont les conditions de travail sont exemplaires. Il y a eu une période dorée entre les années 1970 à 1985 (où il y a eu de nombreux abus de la part de certains enseignants). Mais pour le reste, on a toujours été davantage plus près d'Émilie Bordeleau.

Ce n'est pas parce qu'il y a pire ailleurs qu'il faut se croire né pour un petit pain. Mais il faut aussi être lucide; être prof, ce n'est une job de planqué.

Pour ma part, c'est davantage le manque de reonnaissance sociale à l'égard de mon travail qui me préoccupe.

Pour le reste, je comprends que vous situation ne soit pas des plus agréable.

Nom de plume a dit…

Je suis enseignant. Je regrette mon choix.
Passez l’introduction et filez aux paragraphes 2, 3 et 4 si vous êtes pressés.

1- Au travers tout ce que j'ai pu lire sur le décrochage des enseignants, les mêmes facteurs explicatifs reviennent sans cesse. Évidemment, afin de rendre intelligible la nature du phénomène au commun des mortels, on parle des types de clientèles, de l'éducation reçue à la maison, du milieu socio-économique d'où proviennent les élèves, du rythme de vie insensé dans lequel notre société semble s'être enlisée. On parle amplement de la gestion de classe. On met volontiers en lumière la lourdeur des tâches enseignantes...blablabla...patati et patata. Ça m’écoeure d’en rester là. On parle d'un système d'éducation en déroute, du syndicat et des effets pervers quant à son rôle joué, d'une organisation scolaire inadéquate, mais qu’en est-il de la culture et de la mentalité des écoles !?

D'une étude à l'autre, on omet (de façon volontaire ou non, je l’ignore)
de mettre au jour un facteur plus inquiétant encore.

2- Depuis quand accepte-t-on, en tant que société, de passer sous silence les signes qui indiquent que des enfants mènent des adultes ? À l’échelle de la famille, cela peut se traduire par un enfant qui monte un bateau à l’un de ses parents afin d’éviter des réprimandes bien méritées. À l’échelle d’une école, cela peut se traduire par une direction qui va préférer réprimander un enseignant suite à la plainte d’un parent. Vous me voyez venir…
Les enseignants n’ont pas toujours le soutien des directions et cela a parfois un impact fatal sur une carrière.

3-Ayant un bassin d’enfants à sa portée, il existe une multitude d’occasion à la direction lors d’une année scolaire afin d’exercer son pouvoir à l’endroit de son équipe d’enseignants. Nul enseignant n’est à l’abri de réprimandes provenant d’une direction qui souhaite se positionner hiérarchiquement dans un contexte de négociation, de précarité d’emploi chez les jeunes enseignants, et ce, surtout lorsque l’incompétence des directions devient difficile à camoufler après une année ou deux.

4-C’est un monde à l’envers dans lequel nous vivons. Aucun de mes collègues n'est à l'abri d'une direction incompétente.

Je mets au défi un journaliste d’approfondir la question en s’intéressant aux programmes d’études en ressources humaines, il y a de quoi faire peur.

Pour tous les enseignants qu’ils n’ont pas réussis à mettre en boîte, certaines directions exercent avec malhonnêteté leur ascendant sur les précaires. Il n’y a pas de réel support.

De surcroît, l'importance de la réflexivité tant louangée dans le milieu universitaire se traduit sur le marché du travail par un une mise en doute qui sera elle-même interprétée par la direction par un manque de confiance en soi, voir un manque de professionnalisme.

Les enseignants prêtent tous les jours les flanc à la critique et l'objectif d'une direction est de maintenir un contrôle. Ainsi, des agneaux sont sacrifiés

En terminant, je suis curieux de connaître les statistiques des directions d’écoles qui sont issues de l’éducation physique. Il s’agit d’un milieu compétitif. Ce sont aussi parfois les seuls enseignants qui peuvent se permettre de faire des cours le soir afin d’améliorer leur situation dans ce monde de l’éducation qui rime souvent avec précarité. Les patrons gravissent-ils les échelons pour le bien commun ?