29 avril 2007

Du fric au privé!

Bon, en douce, comme ça, la privatisation du réseau de l'éducation gagne du terrain au Québec. Ainsi, dans le quotidien La Presse de cette semaine, on apprend que le MELS est ouvert à verser un million $ aux écoles privées pour les élèves en difficulté. Avant tout, par honnêteté intellectuelle, réglons plusieurs choses avant de vous livrer le fond de ma pensée.

Primo, il est vrai que les collèges privés ne sont pas tous des institutions d'élite qui choisissent que des élèves haut de gamme. À Montréal, Brébeuf, Jean-Eudes et Regina Assumpta effectuent un tri des candidats qui leur permet de ne conserver que les meilleurs. Cependant, en région, le bassin de population étant plus petit, la situation est totalement différente.

Deuxio, les écoles privées sont rentables pour le gouvernement québécois parce que les parents, en plus de contribuer à l'impôt, paient une partie de l'instruction de leur enfant. De la sorte, un élève au privé coûte moins cher au gouvernement qu'un élève inscrit au secteur public, même si on prend en compte la déduction d'impôt que pourra faire le parent.

Tertio: le Québec est la seule province canadienne à financer le réseau privé d'éducation. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien si celui-ci est le plus important au Canada. Il y a des sous à faire là, on le comprend. J'ai un peu de difficulté à savoir que je finance à même mes impôts les études de certains enfants de parents millionnaires. Si, au moins, on tenait compte des revenus des parents dans ce financement. Pour le parent moyen qui travaille fort pour payer les frais de scolarité de son enfant, je peux, à la limite, comprendre, mais pour M. Bronfman et les autres... Quoique, eux, envoient sûrement leurs enfants en Suisse ou en Angleterre.

Quartissimo (eh! eh!) : les écoles privées sont des entreprises privées qui ne sont en rien redevable à la population. Peut-on savoir les salaires que se versent les dirigeants de ces écoles et les profits qu'ils réalisent? On veut bien leur verser des sous, mais pourquoi faut-il accommoder la logique capitaliste quand une business privée dit manquer d'argent? Le propriétaire du petit dépanneur coupe son salaire quand il n'a pas vendu assez de billets de loterie dans sa semaine, à ce que je sache! Le gouvernement gèle le salaire de ses employés quand il dit manquer d'argent à ce que je me souvienne? Pourquoi est-ce (encore) à la communauté de payer?

Si une école privée n'est pas en mesure d'offrir des services spécialisés à un enfant, plusieurs alternatives sont possibles:
  • les parents embauchent des professionnels à leurs frais;
  • l'école restructure ses dépenses et s'arrange pour offrir les services manquants;
  • les parents envoient leur enfant au secteur public en espérant qu'il recevra l'aide requise.

Cette demande au gouvernement de subventionner les services spécialisés des écoles privées est pernicieuse. Ce n'est pas tant le montant en cause que le précédent qui est dérangeant. Une fois la porte ouverte, je suis convaincu que la liste des demandes ne s'arrêtera pas là. À preuve, l'année dernière, je crois, j'ai lu un texte ou des écoles privées demandaient au gouvernement des subventions pour réparer et remettre en état divers bâtiments vétustes (et sûrement mal entretenus). Décidément!

«Au total, plus de 5 % des élèves entrent au secondaire privé avec un retard dans leurs bagages. C'est moins qu'au public, où ce taux atteint 19,4 %, mais le privé les accueille sans subvention particulière», peut-on lire dans le texte de La Presse afin de justifier une telle demande.

Une telle comparaison est trompeuse. Pour compléter ce portrait, il aurait fallu aussi ajouter que les parents font le choix d'envoyer leur enfant à l'école privée en toute connaissance de cause et que le réseau public vit une crise sans pareille de sous-financement en ce qui a trait aux élèves en difficulté.

Il y en aura toujours pour essayer d'avoir le meilleur des deux mondes, j'imagine.

Pour en savoir davantage à ce sujet:
http://www.cyberpresse.ca/article/20070428/CPACTUALITES/704280485/1028

9 commentaires:

Prof malgré tout a dit…

ARGH! Je n'ai rien contre les écoles privées, mais je trouve ridicule qu'elles soient subventionnées.

N'oublions pas que les gens qui prennent ces décisions sont souvent issus du privé et y envoient leur progéniture.Conflit d'intérêt?

Ça me dégoute... L'accès au privé devient plus facile à cause des subventions ce qui entraîne un exode vers ces écoles.

Qui reste au public alors? Les plus démunis et les problèmes qui viennent avec... Ça donne le goût d'envoyer nos enfants au privé.

Beau cercle vicieux.

Qu'on coupe toutes les subventions au privé... toutes! Pas une maudite cenne.

unautreprof a dit…

J'ai lu l'article et j'ai pensé à Vaguard, école privée pour les élèves dga qui offre des services. Ça fait partie du budget d'école, c'est d'ailleurs ce qui fait que les parents décident d'y envoyer leur enfant, pour les services offerts.

Le public ne dispose même pas d'assez de services et il faudrait investir dans les écoles privées?

souimi a dit…

Ma fille aînée a fréquenté l'école privée. Ce fut une erreur monumentale. Peu de projets, peu d'activités. Du "drabe", de l'enseignement de qualité douteuse. Pourtant, ma petite réussissait avec succès mais elle faisait face à des situations abracadabrantes. Je hurlais très souvent. De plus, un lock-out. Oui, oui, à la veille des examens du ministère, des agents de sécurité ont escorté les élèves et les profs à l'extérieur. Lock-out. L'enfer.
École bourrée de magouille.
Ma petite fréquente l'école publique. J'enseigne aussi dans une école publique. On ne me fera jamais changer d'avis. J'ai fait une grave erreur en envoyant mon aînée au privé. J'ai garoché mon argent par les fenêtres.
Beaucoup de parents pensent que leur enfant sera mieux au privé. C'est tellement faux!
Non, il n'y a pas que les démunis au public. Il y a de beaux jeunes brillants, il y a diverses concentrations intéressantes, regroupant les jeunes par intérêts. C'est aussi affronter le monde et ses différences et voir que la vie est loin d'être ce cirque matérialiste et superficiel du privé, alors qu'on lance aux jeunes qu'une seule voie est gagnante. Cette mentalité du privé me lève le coeur.

Gooba a dit…

Mon opinion est très tranchée sur le sujet. T'envoies tes enfants au privé, tu assumes la facture! That's it. Aucune nuance dans mon opinion. Faut assumer ses choix, dans la vie. Dans la même veine, je suis évidemment totalement contre que le gouvernement finance le réseau privé. Faut aussi assumer ses choix, entièrement. À continuer de favoriser l'accès au privé, on créera vraiment un système d'éducation à deux vitesses : une très lente et une qui roule sans tracas.

Le système public est déjà tellement sous-financé, faudrait pas charrier!!

Mooki a dit…

Avec cinq enfants et un revenu de travailleur autonome un peu inférieur à celui d'un couple de profs (je le sais c'est combien, c'est plein dans ma famille, et j'ai failli en être), suis-je riche? Par ailleurs, j'aimerais bien savoir qui reçoit une déduction d'impôt pour les frais de scolarité au privé - pas moi, en tout cas. Et je paie quand même mes taxes scolaires. Finalement, le gouvernement fait une assez bonne affaire avec moi...

Il y a peut-être aussi un examen de conscience à faire à quelque part : pourquoi est-ce que je préfère garder ma voiture plus longtemps et ne prendre des vacances qu'aux deux ou trois ans pour envoyer mes enfants au privé, plutôt que dans une école publique qui se vante de ses pseudo-programmes de sport-étude (à 3500 $ par année pour l'équitation et 2500 $ pour le hockey, si c'est pas pour les riches, ça...) pendant ce temps-là, au "régulier", on continue d'écoeurer celui qui veut travailler en le traitant de "tapette". Et le jour où il finit par se tanner de se faire bousculer et en cogne un, c'est lui qui se ramasse avec un TS pour "apprendre à contrôler sa violence et à vivre en société". C'est drôle, il n'a jamais eu de problème à vivre en société ensuite à l'école privée... PM et PMT, je vous aime bien, mais sur ce sujet-là on sera pas d'accord. Pas grave, je vais continuer à vous lire, tout en sachant que vous êtes une minorité dans la masse de profs incultes et inintéressés (ça aussi, j'ai des exemples dans ma propre famille, malheureusement)

Le professeur masqué a dit…

Mooki: je vous défends de rigoler, mais ma fille va au privé et elle y est très heureuse! J'ai le beau jeu de dire que c'est le choix de sa mère... Faut bien qu'un divorce serve à quelque chose.

Jusqu'à il y a deux ans, je l'aurais incrite à mon école ou l'on offre une multitude de programmes particulier. Je ne le ferais plus aujourd'hui parce qu'une école publique dépend beaucoup des profs, mais aussi de l'équipe de direction qu'on y retrouve. Et on n'est pas toujours gâté de ce côté.

Mon billet est peut-être malhabile, mais je tenais surtout à indiquer qu'actuellement, il n'y a pas de débat sur les choix que nous faisons en éducation. Tout se passe sous la table, en douce. Le privé gruge lentement, tranquillement des sous sans être redevable aux citoyens payeurs. Dans le reste du Canada, les écoles privées s'autofinancent. Au Québec, on les subventionne sans savoir combien certains dirigeants se versent comme salaire et profits. Ça me turlupine beaucoup, surtout s'ils viennent prendre l'habitude de frapper à la porte du Conseil du trésor...

Gooba, Souimi, Prof malgré tout et Un autre prof montrent bien tous les arguments qui pourraient faire partie de ce débat.

Mooki a dit…

La (ma!) pression étant un peu retombée, poursuivons un peu la conversation. Et je tiens à m'excuser - ce n'est pas vrai que la masse des ensignants est inculte et inintéressée. Il y en a baucoup, mais je ne crois pas qu'ils soient en majorité, heureusement. Vous avez également raison de faire la différence entre la situation des Grandes Écoles de MTL (les majuscules sont bien sûr ironiques) et nos petits collèges privés en région. Le nôtre a même aboli les examens d'entrée - qui venaient après la confirmation de l'inscription et qui servaient à créer des groupes plus homogènes. La seule priorité d'inscription est donnée aux frères et soeurs - pour les autres, c'est premier arrivé premier servi. Je ne pousserai quand même pas la naïveté jusqu'à croire que les frais de scolarité (environ 2000$, avec une réduction pour un deuxième enfant) ne sont pas un obstacle.

Je suis cependant convaincu, dans le cas de notre collège et des deux autres de notre région, que l'abolition des subventions verrait au MINIMUM 80% des élèves revenir au privé. Ce serait certainement mon cas, et celui de tous les parents que je fréquente. Puisque les CS disposent déjà de l'argent de nos taxes scolaires, j'ai peine à croire que l'agent des subventions au privé suffirait à combler les besoins générés par un tel influx d'élèves.

Quant à votre difficulté de savoir que vous financez les études de certains enfants de parents millionaires, voyons les choses sous un autre angle : la somme des taxes scolaires qu'ils versent sur leur résidence principale de Westmount ou Outremont et sur leur chalet à Saint-Sauveur ou au Lac Memphrémagog est probablement supérieure à la subvention versée à l'école privée ;-).

Finalement, je suis d'accord avec vous sur la question de l'écrémage - mais qui est aussi le fait des écoles internationales, des programmes particuliers, etc., qui deviennent, dans certains cas, de véritables écoles privées à l'intérieur du système public, drainant à la fois les meilleurs élèves et les ressources.

Finalement, on pourrait aussi parler de la gestion des ressources par les commissions scolaires...

André Chartrand a dit…

Pour répondre à votre question sur les profits des écoles privées, Professeur masqué, la presque totalité des écoles privées subventionnées par l'État au primaire et au secondaire sont des corporations à but non lucratif. Il n'y a pas, à proprement parler, de profits. Il n'y a pas d'actionnaires.

Par ailleurs les subventions de l'État représentent entre 50 et 60% (ça dépend de ceux qui calculent) du coût moyen par élève pour les services équivalent au secteur public.

Je peux me tromper, mais j'ai cru comprendre que la démarche des représentants du privé vient à un moment où l'État fait de plus en plus pression sur les établissements d'enseignement privé pour qu'ils acceptent davantage d'élèves ayant des difficultés scolaires.

De plus, il est faux de prétendre que les écoles privées subventionnées n’ont aucun compte à rendre. Elles doivent fournir au MÉLS des états financiers chaque année pour ne mentionner que cette obligation. Par contre, il est vrai que l'on pourrait exiger davantage de transparence à certains égards. Si le coeur vous en dit, allez lire ceci.

Pour "unautreprof". Les élèves qui sont à Vanguard et Peter Hall sont pour la très grande majorité référés par les commissions scolaires elles-mêmes lorsqu'elles ne pensent pas pouvoir offrir les services adéquats.

Pour "souimi". En ce qui concerne le lock-out auquel vous faites allusion, vous en tirez des généralités erronées sur le réseau de l’enseignement privé. Qui plus est, je ne crois pas que votre avis soit celui de la majorité des parents qui ont inscrit leurs enfants à cette école. Je sais très bien de quelle situation vous parlez pour y avoir été impliqué d'assez près.

Vous avez cependant parfaitement raison de souligner que les écoles publiques ne sont pas toutes des cloaques. Elles ne sont pas uniquement peuplées d'enfants à demi fou, de profs incultes et d’administrateur incapables. Loin de là.

Prof Malgré Tout, actuellement, il n'y a pas d'exode vers le privé. Le pourcentage des élèves du Québec qui fréquente actuellement le privé au secondaire est, à toute fin pratique le même qu'il y a une quinzaine d'année. Pour l'ensemble du Québec, au primaire et au secondaire c'est un peu plus de 11% des élèves qui fréquentent le privé.

Professeur masqué, dans votre dernier commentaire, vous dites qu'il n'y a pas de débat sur les choix que nous faisons en la matière. Vous m'étonnez là. La question ne cesse d'être débattue depuis 40 ans.

Mooki, en ce qui concerne la déduction d'impôt, certaines écoles privées peuvent, en effet, émettre un reçu pour une déduction fiscale au fédéral. Il s'agit d'une petite partie des frais de scolarité liés au cours d'enseignement religieux. Je ne me rappelle plus les règles précises.

Le professeur masqué a dit…

M. Chartrand: plusieurs de vos points sont éclairants, mais certains méritent davantage de discussion.

Il y a un certain manque de transparence autour des états financiers des écoles privés. Organisme sans but lucratif ne veut pas dire nécessairement gestion efficace ou intègre. Combien y gagne un directeur, un dg, ainsi de suite? Y a-t-il des avantages intéressants qu'on ne retrouve pas dans le secteur public, par exemple? Cela étant dit, ne croyez pas que je parte à la chasse aux sorcières: il y a aussi des organismes publics douteux...

Effectivement, comme je l'ai indiqué, on peut penser qu'un élève envoyé au privé est rentable pour l'état puisque ce dernier n'assume que 50 ou 60% du financement de l'éducation du jeune. Sauf que le coût social avec la création d'écoles ghettos en vaut-il la peine? Après tout, le Québec est l'une des seules provinces, sinon la seule, qui finance le réseau privé.

Effectivement, les écoles privées ont des comptes à rendre au MELS. Elles sont suivies en ce qui a trait à la pédagogie et à certains aspects financiers (déficit, etc.). Mais je ne crois pas qu'on scrute vraiment leurs dépenses à la loupe, si vous me comprenez.

Pour ma part, il n'y a pas de véritable débat en éducation, pas de véritable question posée, pas de véritable décision. On jase, on s'ouvre les veines... puis on oublie tout et on recommence!

La preuve en est qu'on devrait se questionner davantage sur la problématique aberrante dans laquelle on se retrouve à la lumière de la situation décrite dans ce billet. Au nom du financement qu'il leur accorde. l'État demande aux écoles privées d'accueillir davantage d'élèves en difficulté et ces dernières en retour demandent un meilleur financement.

Questions:
- l'état doit-il financer l'école privée?
- l'état peut-il et doit-il, au nom de ce financement, demander aux écoles d'assumer certaines missions?
- les écoles privées, déjà subventionnés par le MELS, ont-elles raison de demander davantage d'argent pour accomplir celles-ci?

S'est-on vraiment posé ces questions dans un véritable débat? Il me semble qu'on est plutôt passé rapidement à autre chose...