27 février 2009

Quel sondage! (ajout)


Oh! Rage! Oh! Colère! Fulminons un peu!

Quand il n'y a pas de nouvelle, on la crée. C'est un peu cet adage qu'a suivi le Journal de Montréal avec cet article d'aujourd'hui sur l'éducation.

Selon «un (sic) enquête d'opinion menée par l'observatoire social de l'IRB (Indice relatif de bonheur) et dont les résultats ont été fournis au Journal de Montréal (...) 43% de la population voit les syndicats d'enseignants comme «un boulet» qui nuit au système d'éducation

Le sondage lui-même

Passons sur la faute de grammaire qui rend l'affirmation savoureuse et parlons des vraies choses.

Qui est l'IRB? Quelle méthodologie a-t-il utilisée pour ce sondage? Combien d'individus ont été consultés? De mémoire, je crois qu'il s'agit de la même firme qui avait affirmé que Repentigny était la ville du bonheur. Oups...

Le contenu du sondage

Grosso modo, voici ce avec quoi le JdeM ouvre son article: «Les syndicats d'enseignants nuisent à la qualité de l'éducation offerte dans nos écoles en prenant la défense des mauvais professeurs et en n'appuyant pas assez les bons, estiment plus de deux Québécois sur cinq.»

Grosse nouvelle! Connaissez-vous un syndicat dont le mandat consiste à ne pas défendre ses membres? Oui, parfois, on peut être exaspéré de constater que certains abusent du système de protection syndicale, mais comment déterminerait-on légalement qui est celui qui mérite d'être défendu de celui qui ne le mérite pas? Bonne chance...

Dans la région de Québec, de nombreux enseignants ont été accusés à tort de voies de faits sur des enfants. Les accusations pleuvaient quasiment. Qui a défendu ces gens dont le comportement, à première vue, était condamnable?

De façon plus large, les syndicats enseignants sont nécessaires devant l'arbitraire de certaines directions. Au fil des années, j'ai pu constater des cas patents de directions qui tentaient de casser des profs qui ne pensaient pas comme elles, des profs qui soulevaient l'incohérence de leur gestion. Dans certains cas, leurs agissements s'apparentaient ni plus ni moins à du harcèlement.

J'ai vu un groupe d'enseignants expérimentés subir le comportement agressif et non professionnel d'un adjoint mais ne pas porter plainte parce qu'il était figé par la crainte d'éventuelles représailles.

Rarement, les profs prennent individuellement la parole en public parce qu'ils ont peur. Peur de quoi, d'après vous?

Il n'y a rien de plus facile que de rendre la vie d'un enseignant misérable au quotidien. Au primaire, on lui fourgue un local mal situé, sans fenêtre. Au secondaire, on lui attribue trois à quatre locaux sur des étages différents. On oublie ses demandes de matériel. On le convoque pour un oui ou pour un non. On le défend peu devant des élèves. Et cela, même s'il est syndiqué! Imaginez s'il ne l'était pas...

Qui, dans le monde de l'éducation, soulève de véritables débats? Les comités de parents, généralement manipulés par les décideurs scolaires et qu'on voit rarement au quotidien dans les écoles? Les commissaires scolaires trop occupés à essayer leur nouveau portable? Les directeurs de cégep partis en voyage d'études?

Je généralise, je sais, mais avouez que cette image est quand même pas si caricaturale.

Une méconnaissance du monde de l'éducation

Il faut mal connaitre le monde de l'éducation pour blâmer les syndicats enseignants de la sorte.

J'ai vu des directions engager des individus dont l'incompétence sortait par les pores de la peau et leur attribuer des évaluations positives menant à la permanence d'emploi. J'en ai vu d'autres croiser les bras devant des collègues qui ne faisaient que mettre les élèves devant un téléviseur ou les amuser à l'ordinateur.

Qui faut-il alors blâmer: celui qui les embauche ou celui qui les défend?

Permettez-moi alors de rire un peu quand je lis ce passage de l'article du JdeM: «L'enquête réalisée par l'IRB révèle qu'une proportion presque éqivalente (sic) de Québécois (38 %) jugent que les directeurs d'école n'ont plus assez de pouvoir sur les professeurs, «parce qu'ils ont les mains liées par les conventions syndicales.»

Pour certains directeurs, crier haro sur la convention collective est une façon de ne pas faire leur travail. Ça les arrange bien de se cacher derrière celle-ci.

De plus, on condamne la «protection» dont jouissent les enseignants, mais voudrait-on d'un système qui fout à la porte du personnel sans trop de réflexion? Voudrait-on des «profs jetables»?

J'ai côtoyé une collègue vidéo, comme j'appelle ces profs dont l'enseignement se résume à une bonne connaissance du club vidéo du coin. Dans les faits, elle était en détresse professionnelle et personnelle. Pendant deux ans, aucun membre de la direction ne l'a aidée. Finalement, un nouvel adjoint s'est penché sur son cas. Il a fait sa job en l'accompagnant. Elle est tombée en arrêt de travail et est allée se ressourcer, comme elle dit. Aujourd'hui, elle est une enseignante extraordinaire auprès d'élèves en grande difficulté.

Dans ma commission scolaire, la direction a un droit de gérance qui lui permet d'attribuer les tâches à qui elle le souhaite. Elle respecte le principe de l'ancienneté parce qu'il ne s'agit pas d'un critère arbitraire et parce qu'elle ne veut pas déstabiliser les équipes de travail.

La haine envers les enseignants

La ou je suis excédé, c'est de constater cette haine (je pèse mes mots) envers les enseignants quand on parle de leurs conditions de travail. Jamais elles n'ont été aussi mauvaises. Jamais je n'ai vu les enseignants si peu revendicateurs. Jamais on a vu autant d'enseignants quitter la profession. Jamais on a autant manqué d'enseignants. Jamais les congés de maladie n'ont été si nombreux.

Je suis convaincu que, si on faisait le même sondage avec des policiers, des infirmières, des fonctionnaires, on arriverait sensiblement aux mêmes résultats. Mais voilà: on ne fait pas de tels sondages... parce les profs sont des victimes faciles. Parce que les profs, eux, sont condamnés à l'excellence.

Et tous ces avantages dont jouiraient honteusement les enseignants, ils ont été consentis par le gouvernement, à ce que je sache. Le même gouvernement qui ne s'est pas gêné pour leur imposer une convention collective à l'aide du loi spéciale dont la légalité est contestée.

Il est remarquable d'ailleurs que ce texte du JdeM cite les propos de deux intervenants, un de la Fédération des commissions scolaires du Québec et un autre de l'Institut Fraser, dont les positions sont assez connues.

Pour le porte-parole de la FCSQ, Denis Pouliot: «Ce que la population nous dit, c'est qu'elle perçoit trop de rigidité dans l'organisation du travail. Ça témoigne du fait que la population souhaite qu'on soit davantage tourné vers les services aux élèves et peut-être un peu moins vers les revendications.»

Tout d'abord, quelqu'un peut-il lui rappeler que cette même population souhaite l'abolition des commissions scolaires? Moi, je garderais une petite gêne en utilisant l'avis du bon peuple... Ensuite, très honnêtement, pour ce qui est des services aux élèves, depuis quand est-ce le véritable souci de la FCSQ? Ces dernières années, je les ai vues davantage défendre leur existence qu'autre chose... Et, pour ce qui est de l'organisation du travail, devrait-on leur donner plus de pouvoir quand elles ont déjà assez de difficultés à gérer la neige sur les édifices dont elles ont la responsabilité...

Pour ce qui est l'Institut Fraser, rappelons qu'il se situe à la droite du portrait politique canadien. Pas étonnant de voir une de ses porte-parole s'en prendre au principe de l'ancienneté dans le monde du travail: «Ce système favorise la rétention des professeurs sur des bases qui n'ont rien à voir avec la qualité de leur travail. Même si un enseignant ne fournit pas une éducation de qualité, il peut être retenu au détriment d'un excellent professeur qui a moins d'ancienneté, déplore Mme Kheiriddin. Ceci n'est pas dans l'intérêt de l'éducation.»

À droite du portrait politique, ai-je dit. L'intérêt de l'éducation, n'est-ce pas des entreprises qui font leur part en payant des impôts qui servent à financer l'enseignement? Ça, l'Institut Fraser n'en parle jamais. Pourquoi donc?

La haine des syndicats

Un passage du texte du JdeM est particulièrement éclairant, quant à moi: «La perception de la population vis-à-vis des syndicats n'a jamais été aussi faible et mauvaise, indique le fondateur de l'IRB, Pierre Côté. Ils ont perdu la bataille de l'opinion publique. On les accuse, entre autres, de niveler vers le bas.» Chasuble que je partage cet avis!

Je viens de terminer la lecture du roman Un pays à l'aube, de Dennis Lahane. En toile de fond de celui-ci, on retrouve la montée du syndicalisme aux États-Unis.

Sans me livrer à une longue tirade, on peut en retirer que le syndicalisme est un contrepoids nécessaire au capitalisme et à l'exploitation des travailleurs, que ce dernier a même permis l'éclosion d'une classe moyenne nécessaire à notre société de consommation et de production, qu'il a déterminé des barèmes quant aux condition de travail et aux conditions salariales de tous les travailleurs. La CSST, les normes du travail ne sont pas apparues par magie ou parce que le patronat se sentait charitable.

Quand je regarde la situation économique aux États-Unis et au Canada, je remarque que les Lacroix, les Maldoff, les grands patrons des banques et de l'industrie automobile n'étaient pas syndiqués et ont longtemps été des héros nationaux.

Quand je relis ce texte du JdeM, je me demande finalement si certains ne souhaiteraient pas qu'on revienne à cette bonne vieille époque ou les travailleurs n'étaient que du bétail.

Oh! Rage! Oh! Colère! Fulminons un peu!

*****

Je me permettrai cet ajout. Relisez les deux questions. Au cégep, des élèves qui formuleraient de telles bêtises seraient recalés quant à moi.

Première question: Êtes vous (sic) d'accord avec l'idée selon laquelle les syndicats protègent trop les mauvais professeurs et n'encouragent pas les bons?

Qyestion en deux volets. Mauvais.

Êtes vous (sic)d'accord avec l'idée selon laquelle les directions d'écoles n'ont plus assez de pouvoir parce qu'elles ont les mains liées par les conventions syndicales?

Question sous forme négative. Mauvais aussi. Et puis, pourquoi «plus assez de pouvoir»? Les profs auraient fait des gains récemment? C'est plutôt le contraire!

12 commentaires:

Jean Bernatchez a dit…

Prof masqué, je partage la plupart de vos arguments. Le journaliste Sébastien Ménard m'avait invité à commenter ce phénomène il y a quelque temps, mais j'avais refusé, en guise de solidarité avec les vrais journalistes lockoutés. Il semble se rabattre sur la seule opinion des hérauts de la droite qui ont moins de conscience sociale, et dont l'IEM est l'archétype. Tous ces sondages n'ont aucune valeur scientifique et ne servent qu'à véhiculer des préjugés en les couplant à des chiffres, pour les rendre plus acceptables.

Hortensia a dit…

La simple manière dont la question est posée discrédite ce «sondage». 100% pure démagogie. Surtout publié par un Journal qui, soit dit en passant, est encore en lockout.

La convention collective qu'on nous a imposée se terminant en mars, les prochaines négos s'en viennent, et je remarque que les campagnes de désinformation recommencent de plus belle pour dénigrer les méchants syndicats. Ce serait risible si ce n'était pas si navrant. À un moment où le système d'éducation vit une crise importante, j'aurais rêvé d'autre chose, peut-être simplement d'avoir droit au support de la population pour changer...

Moukmouk a dit…

Un journal de scabs qui tente de faire perdre de la crédibilité aux syndicats, ça me semble logique.

Personne ne parle de la façon dont un patron imbécile est en train de détruire un empire économique.

Sylvain a dit…

Les profs ne revendiquent plus ou presque plus, car trop écrasés : par la tâche ultra-lourde d'abord, puis par l'opinion publique (ou la supposée opinion publique) de ce genre de sondage (On sait par ailleurs que le "taux de satisfaction" (de mémoire, je ne me rappelle plus du terme) révélé dans une autre étude, place les enseignants dans les premiers rangs !

Alors, où est la vérité ? À quand du vrai journalisme à ce sujet ?

Le professeur masqué a dit…

Jean Bernatchez: merci de votre commentaire. On n'est pas toujours obligés d'être d'accord ou en désaccord : ) Seules les idées et l'échange comptent.

Hortensia: À droite toute! Tu sais, moi, j'ai commencé à économiser des sous en prévision de la prochaine négo. Je ne serais pas surpris que le gouvernement en profite pour nous fouiller dans les poches...

Moukmouk: bienvenu ici! Vous remarquerez la qualité de la langue écrite de ce texte. On dirait le jeu des 10 erreurs...

Sysvain: effectivement, un autre sondage montre que les profs sont très cotés question satisfaction du public. Cherchez à comprendre.

Ici, on commente un sondage. Ce n'est pas du journalisme. On crée un événement.

temps a dit…

Bonjour,
bien que dans le fond je partage votre opinion, dans la forme je pense qu'il arrive parfois que les représentants syndicaux soient corrompus et à la question "Connaissez-vous un syndicat dont le mandat consiste à ne pas défendre ses membres?" je répond oui, pour l'avoir vécu, j'ai vu des attardés allés au plus haut pendant que les honêtes gens ne pouvaient profiter de leurs droits et même être chassé dans des conditions illégales et ignobles.
cordialement

Ness a dit…

Mon commentaire est plus ou moins relié au présent billet, mais je me dois d'en parler.

Un ami policier à Montréal me parlait cet été de l'augmentation de salaire qu'il s'apprêtait à recevoir d'ici Noël. Ça fait 5 ans qu'il exerce le métier de policier. On en est venus à comparer nos salaires(Ça fait aussi 5 ans que j'enseigne) par rapport au nombre de jours travaillés par année. Résultat? Il gagne plus cher que moi et travaille moins de 200 jours par année.

Fait surprenant, on "n'achale" jamais les policiers avec leurs vacances et pourtant, ils travaillent moins que ces chers profs à qui on ne cesse de rappeler les 2 mois de vacances de l'été dont ils bénéficient.

L'opinion du public québécois concernant les enseignants est désastreuse. Dans les autres provinces, notamment au NB, les enseignants sont TRÈS respectés de la population, de la société en général. On ne discrédite pas leur profession, on accorde beaucoup d'importance à leur influence et on respecte ce qu'ils représentent pour la sociétés de demain.

On a encore BEAUCOUP de chemin à faire au Québec pour atteindre 50% de tout ça. C'est bien dommage.

"Walk a mile in my shoes", que je voudrais leur dire, à toutes ces grandes gueules fendantes et "Ti-Jos Connaissant" et notre chère société de moutons.

/ fin de la montée de lait :)

Missmath a dit…

Mais quelle perle ! Il doit bien traîner un exemplaire de ce journal dans les restaurants, il faut que je mette la main là-dessus pour mes cours de méthodologie.

Le professeur masqué a dit…

Missmath: il faut aussi observer l'analyse des résultats. On met les oui en gros mais les plus ou moins en petits caractères. Or, les indécis sont assez élevés...

Anonyme a dit…

Prof masqué, je vais lire et relire ce billet.

Un gros merci pour cette défense si éloquente.

Étienne

Le professeur masqué a dit…

MissMath: j'essaie de trouver la méthodologie de ce sondage. J'ai mis en lien le site de l'IRB, mais je me trouve rien. Ça vous tente d'y jeter un coup d'oeil?

Le professeur masqué a dit…

Missmath: j'ai trouvé ma réponse! Tu liras mon prochain billet.