24 août 2007

Sylvie

Depuis quelques jours, sur la blogosphère, on parle beaucoup d'évaluation (ici, ici, ici et ici). Les avis sont partagés. Comme d'habitude. Évaluation formative versus évaluation sommative, compétences versus connaissances, moyennent qui poussent au décrochage, réussite des élèves: beaucoup d'aspects intéressants sont abordés. Au-delà de ce débat pédagogique, permettez-moi cette anecdote très personnelle.
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Quand Sylvie est entrée dans ma classe l'année dernière, cela ne m'a pas pris un cours universitaire pour comprendre de quel genre d'élève il s'agissait. Durant toute cette première période ensemble, assise au fond de la classe, elle dessinait dans son agenda en regardant l'horloge égrainer trop lentement les minutes. L'éternité douloureuse avait un visage: le sien.

J'ai alors fait ce que je fais toujours dans ce cas: je suis allé vers ses anciens profs. Comme de bons délateurs, ils m'ont tout appris. Sylvie a doublé sa quatrième secondaire, a suivi des cours d'été, a été recalée de nouveau et, par un miracle du Saint-Esprit et quelques modifications comptables, s'est retrouvée dans ma classe. Horreur! la voilà stigmatisée à mes yeux, pensez-vous.

Après cette discussion avec mes collègues, aucun doute n'est possible: Sylvie n'a aucune estime de soi en français et haït profondément cette matière. Parce qu'elle est constamment en situation d'échec, elle a cessé d'étudier depuis longtemps et le mot «effort» ne s'accorde plus avec le français. Je la comprendrais à moins.

Le portrait est donc clair et les chances de réussite de cette élève minces. Que me reste-t-il à faire? La seule et unique chose, je crois, que je fais toujours dans ces cas-là: apprendre à la connaître, à connaître ses forces et ses faiblesses, ses peurs et ses joies.

En dehors du cours, Sylvie est une élève attachante et appréciée, toujours souriante. Le sourire, elle le perd en entrant dans ma classe chaque jour depuis la rentrée et cela me tue. Aussi bien débuter par là: lui faire retrouver le sourire.

Au fil du temps, je m'intéresse plus à elle et celle-ci réalise que le prof de français est un être humain, pas seulement le même individu anonyme qui la coule année après année. Et puis, Sylvie a une passion: le basket. Alors, on parle basket, à son grand étonnement. Un prof de français qui lit de la poésie et la section des sports!

Je triche un peu, me renseigne sur le sujet et la voilà qui me parle de ses compétitions scolaires. Elle rayonne. Elle me décrit ses matchs, ses paniers, les tournois à venir, m'apprend quelques trucs qu'elle pratique le soir chez elle.

Lentement, mes explications, quand je m'adresse à elle, changent. Elle reconnaît des concepts, des notions qu'elle maîtrise déjà. On ne parle plus de stratégie de rédaction mais de plan de match, de jeu défensif, de visualisation.

N'allez pas croire que Sylvie est subitement devenue une première de classe. En tablant sur ses forces, ses qualités humaines, ses projets, ses rêves, elle est simplement devenue autre chose qu'une dernière de classe à ses yeux.
A-t-elle réussi son année? Peut-être. Je le lui souhaite, même si je sais qu'elle ne saura jamais lire et écrire convenablement. Chose certaine, elle s'est battue, comme elle se bat durant chaque match de basket. Et comme son équipe gagne souvent...

Une chose est certaine cependant: Sylvie avait retrouvé le sourire. Elle acceptait mieux ses limites, réalisait qu'il y avait d'autres façons pour elle de se regarder.

Le bulletin est une chose. À un moment donné, il doit devenir un instrument de mesure quant à des attentes précise et un instrument de tri scolaire. Sauf que le bulletin n'est pas tout dans la vie d'un jeune. Oui, il faut le pousser à donner le meilleur de lui-même sans toutefois oublier qu'il s'agit d'un être qui mérite souvent notre estime et notre humanité. Et il n'y a aucun programme de formation qui peut prescrire une relation maître-élève de qualité.

11 commentaires:

bibco a dit…

Sylvie se souviendra de vous avec un sourire.
Lui démontrer qu'elle est importante malgré ses difficultés, parce qu'elle n'est pas que ça, c'est l'aider à prendre confiance en elle. Effectivement, certains élèves ne seront jamais des A, mais s'ils l'acceptent et arrivent à développer d'autres forces qui sont en eux ils deviendront des adultes fonctionnels et responsables et capables de prendre leur part de bonheur sur cette terre.
A propos de l'évaluation prof masqué, je vais vous dire une chose...C'est moi qui commence à me sentir évaluée parce que je me demande si j'aurai les compétences pour naviguer là-dedans!

Maman presque prof a dit…

Wow! En tant que future enseignante et mère de 3 ados, ce billet est très inspirant.
Tu as la passion et cela se sent, je reviendrai souvent te lire
Merci

Zed Blog a dit…

D'acord avec Bibco.

Nous ne serons jamais tous des A à l'école, nous, les humains. Nous n'avons pas tous des forces intellectuelles ou académiques.

Parfois, notre force réside dans les qualités du coeur et même dans la simple survivance.

Par contre, pour celles et ceux qui ont un chemin plus académique à suivre, il est important de se comprendre et d'arrêter de niveler par le bas (entendons le bas académique).

Pour les autres, le bulletin, facile à saisir pour les non intellectuels, non-lecteurs et non-pédagogues aussi, devrait aider à comprendre que là ne seront pas leurs principales forces.

Leurs profs devrait alors pouvoir les accompagner, mais tout aussi bien leurs parents, leur entourage, dans une estime de soi qui les aidera à découvrir où sont les leurs et à partager.

Maintenant, cmment on fait ça? À la goutte, j'imagine.

zed :)

Hortensia a dit…

Très bon billet, touchant aussi dans sa vérité! Vous illustrez parfaitement tout ce qui fait la complexité du travail d'enseignant au delà de la formation...

souimi a dit…

Je suis adepte de la même religion que toi. C'est ainsi qu'on fait la différence pour plusieurs jeunes. Ça ne demande pas tant que ça que de s'intéresser à eux. Et c'est loin d'être une perte de temps. Au contraire! On en gagne tant! Souvent, on voit des profs juger un jeune seulement en fonction de ses résultats académiques. Ces personnes jugent certainement aussi les autres en fonction de la grosseur de leur bagnole, de leur shack ou de la tondeuse à gazon.
Lorsque j'ai fait mon essai de maîtrise, je me suis intéressée aux conditions qui favorisaient le bien-être subjectif des élèves dans une salle de classe. Ce fut une recherche passionnante! Parce qu'en plus de la recension des écrits, je devais procéder par entrevues semi-structurées. C'était fascinant d'écouter ce que les élèves avaient à dire concernant les situations pendant lesquelles leur bonheur diminuait ou augmentait.
Il y en a beaucoup,des Sylvie. Et c'est dommage d'entendre souvent des phrases comme:" J'vais la casser, cette..." C'est plutôt la prof frustrée et insignifiante que je casserais, moi.

Le professeur masqué a dit…

Bibco: vous n'êtes pas la seule à vous quetsionner sur vos comptences d'évaluatrice depuis quelque temps!

Maman presque prof: bienvenue chez moi! Il m'arrive d'être humain et d'avoir un coeur. C'est d'ailleurs mon plus bel outil de travail. Un enseignant peut être un adulte significatif pour un jeune. Mes profs l'ont été. J'essaie de l'être. C'est une sorte d'héritage. Et puis, il y a tellement de jeunes qui en ont besoin.

Zed: l'estime de soi ne passe pas par le mensonge et le nivellement des résultats. La vérité, c'est que chaque humain a des forces et des faiblesses. Un élève n'est jamais entièrement faible. Trop souvent, les profs ne voient l'élève que dans le contexte de sa classe et le juge uniquement par rapport à sa matière, par exemple. J'ai appris ma leçon avec un élève qui échouait mon cours et se tapait des 95% en sciences... Et je ne parle pas des intelligences sociales ou émotionnelles.

Hortensia: je pense qu'il y a des choses qui devraient être vraiment enseignées à l'université.

Souimi: je suis curieux à propos de ta maîtrise. Voudriez-vous nous en parler davantage?

souimi a dit…

J'ai choisi ce champ d'intérêt alors que tout le monde se garochait dans l'enseignement stratégique de Jacques Tardif (j'aime sa théorie mais lui, l'homme, je n'éprouve rien de positif le concernant), j'ai décidé d'aller tête baissée voir ce qui se passait du côté des élèves motivés et performants. HONTE! HONTE! On ne doit pas être motivé et performant au Québec! Mais avec ma tête de cochon, malgré le fait que mon génial directeur de thèse m'a fait remarquer que je serais hors paradigme, je n'en ai que plus de motivation à aller de l'avant. Il riait, il était très positif devant mon front de boeuf. Nous avons travaillé ensemble dans une magnifique harmonie. Quel être génial! Quelle belle aventure!
Si tu veux des informations, tu peux m'écrire à souimi@hotmail.com.

Hortensia a dit…

prof masqué
Oui, je suis d'accord, mais il y a aussi des choses qui ne s'enseignent pas, comme la sensibilité, le jugement...

Une femme libre a dit…

Prof Masqué, ce billet vous démasque, fait ressortir vos qualités de Vrai Prof, car s'intéresser pour vrai à un élève, tel qu'il est, le connaître pour le faire évoluer, lui redonner le sourire comme vous dites, bref, aimer les jeunes, c'est la base d'un apprentissage réussi. Certains l'ont et ce sont de Vrais Profs à mes yeux, de ceux qui marquent, de ceux qui font honneur à la profession. Vous en êtes certainement un.

Le professeur masqué a dit…

Une femme libre; s'il n'y avait les élèves, il y aurait longtemps que j'aurais quitté, les statsitiques le prouvent, cette profession qui rend fou et malade. Merci de votre commentaire!

Sylvain a dit…

S'il n'y avait les élèves, ça ferait longtemps que nous ne serions plus là, car le reste est souvent... ... ... tellement... ... ...

Il faut se rappeler constamment que les élèves, avant d'avoir la fonction d'être élève, sont d'abord et avant tout des personnes. C'est la clé. Et vous nous le rappelez d'excellente façon aujourd'hui. Merci !