Parfois, il faut savoir
lâcher prise. Cesser de se battre. Ne plus vouloir ce que la vie ne nous
donnera pas. Trouver son bonheur ailleurs. C’est malheureusement ce que je dois apprendre avec Fille masquée.
Court rappel :
Prof
masqué s’est reproduit il y a de cela 21 ans. Une dernière nuit d’amour avant
une rupture mutuellement décidée. Un dernier coup avant la route. Et manifestement, la preuve que le condom
n’est pas à 100% efficace.
PM ne voulait pas de cette
enfant. Plus correctement, il ne désirait pas que son ex devienne la mère de son
enfant. La nuance est de taille quand on
y pense. Une position logique dans la mesure où il croyait quitter pour toujours cette
femme avec qui il ne serait jamais heureux. Et puis, venant d’une famille
dysfonctionnelle, pourquoi reproduire ce qui lui avait fait tant de mal?
Après de nombreuses
tergiversations, PM a reconnu sa paternité parce qu’il estimait que chaque
enfant a droit à ses parents. Mais voilà: chaque père n’a pas toujours droit à
ses enfants. Dans les faits, sa paternité a été peu reconnue. Et il n’a pas
toujours compris comment la faire reconnaître.
Cette absence statuesque et
statutaire est d’autant plus grande que Prof masqué est un enseignant qui
côtoie des jeunes dix mois par année. Il est une figure d’autorité, parfois
trop paternelle. Chaque jour d’école, il
agit en bon père de famille alors que, le reste du temps, il n’est rien de
cela. Aussi, il a parfois l’impression
d’être un imposteur dans une mauvaise comédie. Et chaque bon coup qu’il fait
lui rappelle ce qu’il n’a pas réussi avec sa propre fille.
Aujourd’hui, les contacts
avec Fille masquée sont quasi inexistants. La figure paternelle n’a ni autorité
ni légitimité. Quelques repas au restaurant. Sans plus. Pas de projet. Vide.
Le dernier épisode de cette
saga est survenu quand PM a demandé à sa fille de passer deux journées avec lui
cet été. Sa réponse l’a complètement dévasté : une telle éventualité était
impossible, car elle est débordée avec son travail, ses sorties avec sa mère,
sa grand-mère et ses amis.
Demande refusée donc. Aucun
appel. Aucune écoute. Aucune autre réponse quand on lui signale l’incongruité
de la chose. Dix jours de silence avant un modeste échange de 20 mots sur FB.
**********
Tout être humain est
construit sur des bases comme la famille. Celle où l’on est né. Celle que l’on
construit. Je n’ai pas choisi celle où je suis né, mais j’essaie de mieux
l’apprécier même si c’est parfois difficile. J’ai choisi par défaut une autre
«famille» où je n’existe manifestement pas. Ironiquement, pendant les années où
j’essayais de me positionner comme père, j’ai fui l’engagement ailleurs s’il
menait à une éventuelle paternité. À
tort. J’avais peur. Peur que ce que j’ai connu une fois se répète alors qu’ailleurs
aurait pu être une source de bonheur.
Aujourd’hui, je regarde
autour de moi et je trouve ma vie passablement vide et absurde. Une maison en
banlieue, une voiture presque neuve, un travail où je réussis bien même si je
vivrai toujours, je crois, des difficultés à être intégré dans une équipe de
travail, de bonnes habiletés de communication, une culture générale assez
vaste, quelques amis, pas assez d’amis; tout cela ne suffit pas à donner un sens
à mon existence. J’ai peut-être tort de me définir ainsi par rapport aux
relations avec les autres. Mais quel sens peut-on avoir dans le néant?
J'ai une meilleure santé aussi. Un corps qui ne me torture plus. Mais un corps qui manque de vie et d'âme.
Je ne blâme pas les gens
actuellement autour de moi ou ceux que j’ai connus. Je ne blâme pas la vie.
J’ai fait des mauvais choix. J’ai subi
les mauvais choix de certaines personnes autour de moi. Je n’ai pas toujours su
comment réagir. Trop souvent, je me suis emprisonné dans des relations où je
cherchais à être utile pour espérer être apprécié. J’ai eu peur de placer mes
limites, de peur d’être rejeté, et je suis souvent devenu ainsi jetable ou
négligeable.
Une chose égoïste que j’ai
comprise – mais est-ce une bonne chose? - est qu'on croit que nos enfants confèrent un sens
à notre vie parce qu’ils constituent en quelque sorte une œuvre qui va nous
survivre. Ils font de nous des êtres immortels. Je me demandais toujours
pourquoi certaines personnes âgées de mon entourage conservaient leurs
économies pour leurs enfants. Oui, il y a bien sûr cette mentalité économe qui
appartient à une autre époque. Mais on retrouve aussi cette volonté de léguer
un héritage à ceux qui vont leur survivre et d’ainsi donner un sens à leur vie.
De vaincre en quelque sorte la mort.
Avec Fille masquée, il n’y a
pas de vie partagée, pas de vie prolongée. Que la mort. Déjà. Sans victoire. La
mort dans l’âme.
On pourra toujours me
répondre que le temps arrangera les choses, que ma fille est encore jeune. Je sais : la vie est courte et le temps
est long, comme je dis souvent. Mais l’espoir me tue et ma vérité est ailleurs.
Elle est dans la
compréhension que vivre pour soi n’est pas synonyme d’égoïsme ou de manque de
respect des autres. Par contre, pour
faire les bons choix pour soi, il faut aussi savoir s’aimer. Et là, on revient
au handicap de la famille première… et de la deuxième.
Savoir s’aimer est
possiblement l’apprentissage le plus difficile d’une vie. Quand on ne s’aime
pas, on vivote ou on veut mourir. Et une partie de moi aime trop la vie pour
désirer la mort, même si ce genre de pensées survient encore quand je suis en
détresse.
Vous l’ai-je dit :
j’aime le gout du vinsanto et du cigare. Quand je m’installe devant la maison
ou quelque part devant un beau paysage, verre à la main et cigare aux lèvres,
je m’abandonne et les yeux grand ouverts, je laisse la vie entrer en moi.
Je fume et bois beaucoup pour chasser les mauvaises pensées. Oh! n'ayez crainte: je ne suis jamais saoul et j'ai toujours bonne haleine. Il faut bien commencer
quelque part. Modestement. Malgré la souffrance qui me tenaille encore. La
sagesse est un processus ardu.