14 janvier 2012

J'invite François Legault à lire ce texte

On dit de François Legault qu'il est un homme d'affaires qui a réussi et qu'il se veut partisan d'une gauche efficace. En éducation, il veut abolir les commissions scolaires et évaluer la compétence des enseignants. Point à la ligne.

Alors, parlons un langage d'homme d'affaires. M. Legault s'intéresse à la compétence des employés et à la structure de la gestion de l'entreprise, mais pas à la qualité de la matière première qui entre dans nos écoles, c'est-à-dire les jeunes. C'est comme si on construisait un viaduc, mais qu'on ne s'interrogeait pas sur la qualité du béton... Voilà les réflexions qui me sont venues quand j'ai lu ce texte de Jean-Yves Frappier, président de la Société canadienne de pédiatrie, que je reproduis ici intégralement.

Comme tout homme d'affaires, M. Legault semble ne pas considérer la prévention comme une opération rentable de la part de l'État. Comme tout homme politique, M. Legault semble ne pas remettre en question, pour des raisons électoralistes, le rôle et les obligations des parents.Et ça dit vouloir faire de la politique autrement...

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Cruellement négligés

Les effets des premières années sur les chances de réussite de l'enfant plus tard dans la vie sont incontestables. Les neurosciences démontrent que les premières expériences des enfants ont des conséquences capitales sur leur santé, leur apprentissage et leur comportement plus tard. Ce que vivent les enfants pendant cette période peut les suivre sur le trajet de toute une vie, pour le meilleur ou pour le pire. Nous devons aux enfants de bien faire les choses.

Cette semaine, la Société canadienne de pédiatrie a publié un rapport sur les politiques publiques touchant les enfants et les adolescents. Le rapport se penche sur l'efficacité avec laquelle les gouvernements provinciaux et fédéral utilisent leur pouvoir législatif pour promouvoir la santé et le bien-être des jeunes. Nous avons constaté que les deux paliers de gouvernement pourraient en faire beaucoup plus, et beaucoup plus rapidement, pour protéger et favoriser la santé de leurs citoyens les plus jeunes.

Au Canada, les très jeunes enfants sont cruellement négligés sur le plan des politiques publiques. Notre classement parmi les pays les plus riches du monde met ces échecs à nu. Le Canada obtient de mauvais résultats dans les comparaisons internationales relatives à la santé et au bien-être des enfants. Dans un récent bilan de l'Unicef sur l'apprentissage et les soins de la petite enfance, le Canada arrive au bas de la liste de 25 pays industrialisés, ne respectant que l'une des dix normes pour protéger les enfants pendant les années formatives où ils sont les plus vulnérables.

Détenteur d'un prix Nobel, l'économiste James Heckman postule que l'apprentissage de la petite enfance présage de l'apprentissage plus tard et que si on attend que l'enfant soit d'âge scolaire pour intervenir, il risque d'être trop tard.

De nombreux enfants ont des troubles non dépistés du langage, de la vue, de l'ouïe ou autres lorsqu'ils commencent l'école, et plus de 25% sont considérés comme «vulnérables» dans leur développement physique, social ou affectif, cognitif ou du langage. Ce sont des choses qu'on peut changer.

Le fait d'investir tôt est associé à des bienfaits économiques beaucoup plus importants que l'octroi de fonds après le début de l'école. Les évaluations du rendement sur la société des dollars investis pour la petite enfance varient, mais elles sont impressionnantes, oscillant entre 4$ et 8$ par dollar dépensé.
Selon Dan Trefler, économiste de l'école de gestion Rotman de l'Université de Toronto, les projets de qualité en développement de la petite enfance se remboursent d'eux-mêmes. D'après lui, non seulement les interventions effectuées pendant la petite enfance accroissent l'employabilité à l'âge adulte et produisent des milliards de dollars en revenus fiscaux, mais elles réduisent également la nécessité de mettre sur pied des programmes de redressement coûteux comme l'éducation spécialisée et les traitements médicaux.

Quel est le coût de ne rien faire? Il est énorme. Des études provenant d'autres pays révèlent que les mauvaises premières expériences ont des conséquences négatives tout au long de la vie, qu'il s'agisse de troubles scolaires, de grossesses à l'adolescence, d'obésité, d'hypertension, de dépression ou de maladies cardiaques à un âge plus avancé. Ajoutez-y le coût du système de justice pénale et le coût des occasions manquées pour les nombreux citoyens qui auraient pu avoir un apport positif à la société.
Pourquoi avons-nous omis d'agir? Pourquoi existe-t-il un tel écart entre les sciences et la politique, entre ce que nous savons des premières années et ce que nous faisons comme société? Ce sont les questions auxquelles nous aimerions que les décideurs et les politiciens de toutes les sphères du gouvernement répondent.

11 commentaires:

Hélène a dit…

Tout de même, il semble que la compétence de l'enseignant, surtout dans les milieux défavorisés, ait un impact sur L'avenir des jeunes. Je ne cautionne pas Legault, loin de là, mais j'apporte quelques infos tirés de l'éditorial de Kristoff(NYTimes). Les enseignants sont tellement déterminants dasn la vie des élèves que le système ne peut se permettre des mauvais profs.(D'où l'évaluation ?). Selon cet éditorial, il est mieux de remplacer les mauvais profs (5%) par des profs moyens et cela aura un impact dans la vie des élèves et leur vie active future. Lire pour détails. Selon 3 économistes, même en offrant 100,000$ à ces mauvais profs, la société y regagnerait. Enfin, je ne suis pas en mesure de porter un jugement sur cette analyse et éditorial, mais c,est certain que tout se joue très jeune, et qu'il vaut mieux investir dans la prévention que dasn les diverses mesures de ré-éducation, de guérison, et rehabilitation qui devront être payées par la collectivité plus tard. Principalement pour éviter à l'individu de tomber dans ces écueils de la vie. Je ne comprends pas pourquoi il y a si peu de programmes de préventions, et ce à plusieurs niveaux. en santé mentale, je crois que 1 $ de préventif ,épargnerait 11 4 en curatif. Aider les gens avec la prévention et le soutien permet d'éviter 10fois plus de coûts pour le curatif plus tard.

Hélène a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Hélène a dit…

Voici le lien vers le texte d'opinion de Nicholas Kristof. New York Times , 11 janvier 2012. The Value of Teachers.
http://www.nytimes.com/2012/01/12/opinion/kristof-the-value-of-teachers.html?smid=fb-nytimes&WT.mc_id=OP-E-FB-SM-LIN-TVT-011212-NYT-NA&WT.mc_ev=click

Anonyme a dit…

Que faudrait-il faire, donc, pour intervenir en bas âge?

Secouer les mères, toutes plus pressées les unes que les autres de retourner travailler à temps plein règle générale et qui, comble de l'absurde, remercient les pionnières qui ont tant fait pour que de nos jours il soit possible, de plus en plus tôt et pour des périodes de plus en plus longues, laisser de pures étrangères élever leurs enfants! Merci, Pionnières!

S'il fallait que l'état agisse, que devrait-il faire? Secouer les ouïes à ces mères?

Hélène a dit…

L’importance d’investir tôt, dès la petite enfance et avant la rentrée scolaire, est indéniable. Dans le message qu’ils envoient, les pédiatres font un rappel de cette priorité. Espérons qu’ils reçoivent une oreille attentive. C’est d’ailleurs pourquoi les centres de la petite enfance sont souhaitables pour plusieurs enfants, au moins à mi-temps, afin que les enfants de en situation à risque dans leur développement socioaffectif et cognitif puissent être repérés, et soutenus ainsi que leurs famille. Dans certaines CPE, des liens sont déjà établis avec le réseau scolaire afin de poursuivre le support déjà établi et/ou identifier les problématiques déjà perceptibles. D’autres services dans la communauté gagneraient à être étendus. Je pense à ceux offerts en pédiatrie sociale par le Dr. Julien.
Le lien d’attachement qui se crée dès les premiers mois de la vie et dans la très petite enfance est crucial pour le succès du développement futur. Bien du temps ne s’écoule parfois avant que les carences ou problématiques ne soient repérées. Voilà pourquoi, il m’apparaît TELLEMENT important de faire de la sensibilisation auprès des jeunes du secondaire qui seront de futurs parents. C’est là qu’il faut allumer le signal, la première lumière d’avertissement. Pour certains, le rôle parental arrivera plus vite que prévu. Quelques périodes/journées consacrées aux rôles qui les attendent et aux enjeux/responsabilités qu’ils devront faire face en tant qu’adultes et futurs parents. Leur démontrer la récurrence des patterns et les écueils qui jalonneront le parcours des enfants si des conditions favorables ne leur sont pas données. Avant de commencer l’école, « plus de 25% sont considérés comme «vulnérables» dans leur développement physique, social ou affectif, cognitif ou du langage ». Il me semble important de dire à ces jeunes qu’ils ont un pouvoir d’agir dans leur vie et celle de leurs enfants. Tout tenter en prévention pour éviter de perpétuer des cycles pernicieux, soit de négligence ou de manque de stimulation, et leur donner des ressources vers lesquelles se diriger. Investir en $$ et en temps ( en éducation personnelle et sociale et en autres activités) au primaire et secondaire permettra d’économiser en soins chez la génération qui suivra. Comme vous l’écrivez si bien, prof Masqué, « Nous devons aux enfants de bien faire les choses. »

Luc Chatel a dit…

Et les garderies massivement subventionnées ne règlent absolument rien....

http://www.xn--pourunecolelibre-hqb.com/2011/05/les-cpe-ont-echoue-sur-le-plan.html

http://www.xn--pourunecolelibre-hqb.com/2011/03/epidemie-de-detresse-chez-les-enfants.html

Anonyme a dit…

Ça me choque:

"Plus de 13 ans après leur création, les Centres de la petite enfance (CPE) n'ont toujours pas atteint un de leurs objectifs déclarés : (améliorer les) performances scolaires des enfants.

« Si ce n'est pas un échec, c'est, à tout le moins, un demi-échec. Quand les CPE ont été créés, on promettait qu'ils favoriseraient le développement des enfants pour qu'ils performent mieux à l'école, par la suite. Ce n'est jamais arrivé »."

Pourquoi? Je serais tentée de croire que les CPE auraient dû être d'abord et avant tout ouverts aux familles les plus démunies, car c'est souvent dans ces milieux-là que les enfants sont les moins stimulés. En revanche, qui occupent la plus grande partie de ces places en garderie? Les enfants de famille de milieu plus aisés: parce que les mères travaillent.

Or, ce sont souvent les enfants de mères instruites qui auraient eu intérêt à être élevés par elles, en recevant leur amour, leur attention et leur éducation, au quotidien. Mais ce sont ces mères-là qui sont les moins présentes, trop accaparées par leur carrière.

De mon point de vue, être mère devrait être envisagé comme une carrière. Ça devrait être soit ça, soit une autre carrière...

Le professeur masqué a dit…

Effectivement, il est largement documenté que les CPE n'ont pas atteint un des buts qui étaient fixés lors de leur création.

Marc St-Pierre a dit…

" Je serais tentée de croire que les CPE auraient dû être d'abord et avant tout ouverts aux familles les plus démunies, car c'est souvent dans ces milieux-là que les enfants sont les moins stimulés. En revanche, qui occupent la plus grande partie de ces places en garderie? Les enfants de famille de milieu plus aisés: parce que les mères travaillent."

Tout ou presque est dans cet extrait du commentaire de MQSPMQLA. Quand on veut intervenir tôt pour augmenter la réussite il faut se préoccuper d'abord de ceux pour qui le pronostic de réussite est le plus sombre, particulièrement les enfants de milieux défavorisés qui sont, je suis prêt à le parier, sous-représentés dans les CPE.

Le professeur masqué a dit…

M. Saint-Pierre: vous avez parié quoi?

Quelques extraits de ce texte paru dans La Presse:

L'attribution des places à 7$ dans les centres de la petite enfance de la métropole favorise nettement les enfants riches au détriment des enfants pauvres.

Dans un rapport récent, la Direction de la santé publique (DSP) avait démontré que 40% des enfants des quartiers pauvres de Montréal accusent un retard sur au moins un plan de leur développement comparativement aux autres enfants.

Or, les services de garde de moins bonne qualité se trouvent davantage dans les quartiers pauvres, souligne le rapport. L'accès aux places à 7$ est également plus limité dans les secteurs comme Anjou, Centre-Sud, Verdun, Lachine et LaSalle.

Dans Centre-Sud, qui est un quartier défavorisé, on peut dire qu'il y a beaucoup de CPE en installation, mais ce sont des garderies en milieu de travail», fait valoir Mme Raynault.


http://www.cyberpresse.ca/actualites/quebec-canada/education/201111/27/01-4472160-les-enfants-pauvres-ont-moins-acces-aux-places-a-7.php

Marc St-Pierre a dit…

CQFD. Merci PM.