Nous étions les sept enfants assis côte à côte sur le même banc dans cette église où nous avions presque tous été baptisés et confirmés. Peut-être un jour y célèbrerions-nous aussi nos funérailles hypocritement catholiques romaines. Pour les gens qui nous observaient, mes frères, mes soeurs et moi formions un mur uni dans la douleur et sourd dans le silence. Une mère décédée du cancer, un mari éploré, des enfants maintenant orphelins: l'image était l'exemple parfait de la photographie en noir et blanc qui aurait pu servir à illustrer un deuil, une future première page du magazine Time qui aurait été inscrite en compétition pour un obscur prix la révélant au regard du monde entier. Un exemple parfait, à une nuance près.
Les journées qui ont suivi la mort de ma mère avaient été parmi les plus étranges de ma jeune vie. Mon père était devenu soudainement très présent. Un peu comme si l'ogre se transformait en agneau doucereux. Sa présence était plus qu'inquiétante: elle était même suspecte. Que nous voulait-il? Pourquoi semblait-il s'intéresser à nous? Depuis quand savait-il même sourire? Comment lui faire confiance quand aucun lien positif ne nous unissait?
Pour la première fois, nous mangions tous au restaurant en famille. Même à la maison une telle chose était exceptionnelle et réservée à des événements annuels comme Noël et le Jour de l'An. Et encore. Cette mort maternelle ressemblait paradoxalement au début d'une nouvelle vie, à un second souffle. Autour de moi, les gens se pressaient, m'écoutaient, me regardaient. Je me sentais presque coupable de toute l'attention qu'on m'accordait, de ces émotions partagées, de ces regards compatissants et appuyés. Le décès de ma mère, devenu un moment merveilleux et rassembleur, n'avait qu'un seul défaut: il ne pouvait se reproduire. Et j'étais cependnat trop naïf pour le comprendre et gouter pleinement tout ce qu'il entrainait, l'espace de quelques jours, avec lui. Le temps passant, son effet s'estomperait et les membres de mon entourage passeraient à d'autres chapitres plus intéressants de leur vie, qu'ils en aient vraiment eu une ou pas.
Au salon funéraire, le couvercle du cercueil de ma mère demeura fermé, emportant avec lui une dernière possibilité de me recueillir auprès de celle qui n'existait pas. À quoi bon s'agenouiller ou prier devant une boite de bois abstraite et froide? Ce lieu fut néanmoins l'occasion de nombreux miracles. Ma mère décédée, des morts ressuscitaient de partout. En effet, une famille élargie, nombreuse et inconnue, fit son apparition, le temps d'offrir des sympathies d'une main molle. Des oncles, des tantes, des cousins, des cousines dont je ne connaissais ni l'existence ni les noms... Mon père, s'étant chicané avec sa famille et celle de ma mère, avait créé un vide autour de lui et de nous. Je réalisais que mes frères et soeurs étaient des pestiférés dont on ne s'approchait plus depuis des années.
C'est également au salon funéraire que j'ai appris à réciter mes premières phrases rationnelles et absurdes. Elle était tellement malade. J'étais, au fond et au-dessus, ni plus ni moins un perroquet bien dressé par un entourage qui ne savait pas exprimer ses émotions et encore moins les vivre. C'est mieux pour elle. Je répétais sans cesse les clichés et les lieux communs avec l'aisance d'un politicien en campagne électorale qui sait sincèrement qu'il ment sincèrement. Elle est plus heureuse là où elle est. Après tout, de quel droit aurais-je brisé cette belle et toute neuve harmonie familiale? C'est mieux comme ça. Bien sûr, à douze ans, on accepte la mort de sa mère avec sérénité et philosophie. C'est un peu comme une libération.
Aux funérailles de ma mère, mes frères, mes soeurs et moi formions un mur uni dans la douleur et sourd dans le silence. Une mère décédée du cancer, un mari éploré, des enfants maintenant orphelins: l'image était l'exemple parfait de la photographie en noir et blanc qui aurait pu servir à illustrer un deuil, une future première page du magazine Time qui aurait été inscrite en compétition pour un obscur prix la révélant au regard du monde entier. Un exemple parfait, à une nuance près: aucun des enfants ne pleurait. Aucun larme. Aucune émotion apparente. Lorsque j'ai senti les sanglots monter en moi, une voix me rappela alors durement à l'ordre: «Ne braille pas. Si tu brailles, on va tous brailler aussi.» Sois solidaire et tais-toi. J'aimais ma famille plus que je ne m'aimais.
Une chape de ciment venait de s'abattre sur ce que je pouvais ressentir. J'étais un réacteur nucléaire en fusion enfermé dans un sarcophage tchernobylien. Ma mère et moi: chacun sa boite. Alors, je me suis tu. Et c'est à partir de ce moment que je me suis aussi lentement tué.
30 novembre 2012
27 novembre 2012
(Un pas hors de la pause) Tableau interactif : Pensée magique et inexactitudes
Le 24 novembre dernier, La Presse publiait la lettre d’une
enseignante, Marie-Ève Archambault, consternée par la suspension par le
gouvernement Marois du programme d’achat de tableaux interactifs dans les
écoles. Cette dernière défend ce programme d’une façon qui illustre bien la
pauvre qualité des arguments de certains de ceux qui se disent en faveur de cet outil
technologique.
Tout d’abord, contrairement à ce qu’affirme cette
enseignante, qui se base surtout sur son expérience personnelle, il n’existe
aucune étude indépendante exhaustive qui conclut aux effets positifs de
l’utilisation des tableaux interactifs sur la réussite scolaire (ici).
Mme Archambault associe également les TBI à l’«évolution de
la vie» et au «monde moderne». Or, cet
argument des supposés bienfaits du progrès technologique est souvent un leurre
qui relève de la pensée magique Combien de fois avons-nous vu des supposés nouveaux
outils technologiques ne pas tenir leurs promesses ou encore se révéler
carrément des méfaits?
Un autre aspect de l’argumentation de Mme Archambault, qui
montre bien la faiblesse de celle-ci, est lorsqu’elle affirme que les tableaux
interactifs sont plus écologiques. Ainsi, ces tableaux génèreraient moins de
documents imprimés. Or, a-t-elle tenu compte de l’empreinte écologique des TI
avant d’affirmer une telle chose? Tient-elle compte des ressources nécessaires
en énergie pour alimenter de tels appareils? Sait-elle que seulement 8% des
appareils électroniques au Québec sont recyclés? Quant à son idée que les TI
n’occasionnent aucune poussière de craie associée aux tableaux conventionnels, «ce
qui améliorerait la qualité de l’air», qu’attend-on pour déclarer toutes les
écoles québécoises comme étant des zones sinistrées devant un tel danger pour
l’environnement?
Contrairement à ce qu’affirme Mme Archambault, ce qui est
inquiétant pour le Québec, ce ne sont pas quelques enseignants qui auraient
«peur du changement» et «ancrés dans leurs vieilles habitudes,» mais bien ceux
qui démontrent un si faible sens de l’analyse et de l’argumentation devant les
choix qui s’offrent à eux comme éducateurs. Voilà la véritable menace qui plane sur le
réseau de l’éducation.
Il est enfin très indicatif, selon moi, que cette jeune
enseignante termine sa lettre en s’interrogeant sur le genre d’avenir qu’on
veut «pour nos enfants et nos futurs travailleurs». Pour ma part, ayant
l’esprit moins programmé par le «progrès technologique» et la «marchandisation
de l’éducation», je me préoccupe davantage de l’avenir de ceux que je considère
comme nos citoyens de demain.
23 novembre 2012
En direct de la pause 7: Sur la route
Mon père n'avait pas rêvé d'être un chauffeur particulier en livrée assis sur la banquette avant d'un véhicule de grand luxe, reconduisant un personnage important à l'arrière qui daignait à peine le regarder ou un ambassadeur trop affairé pour même réaliser qu'il existait. Pourtant, systématiquement, la plupart de mes frères et soeurs s'asseyaient sur la banquette arrière de la voiture familiale, le laissant seul à l'avant. Isolé. Ignoré. Mais pas inoffensif.
En fait, dès qu'on le pouvait, on évitait tous d'être à ses côtés. Le geste était symbolique. Une protestation silencieuse. Rosa Park sans la négritude et le racisme. Un reproche sourd, méchant, quasi cruel. Il s'agissait là d'une des seules façons de lui montrer notre haine mais aussi notre peur malgré ses invitations et ses sourires. En était-il malheureux? Je le crois. Mais qu'importait sa peine: nous nous protégions et ne croyions plus à ses promesses de cessez-le-feu depuis longtemps.
Mon père, c'était aussi l'ancêtre préhistorique du concept de la rage au volant, de l'orage au violent et du slogan «La vitesse tue ». Dire qu'il conduisait mal relève de l'euphémisme routier. Chaque trajet effectué avec lui tenait du derby de démolition et du stock car. Les angles morts portaient si bien leur nom qu'il manquait de nous tuer chaque fois qu'il changeait de voie. Je me souviens encore de cette collision à 60 km/heure avec un véhicule complètement immobilisé sur l'autoroute. Il avait réussi - je ne sais comment - à percuter une voiture effectivement impossible à manquer à un kilomètre de distance. Un objet, projeté de l'habitacle arrière de la voiture familiale, avait presque réussi à me décapiter. Dans les faits, je n'arrive pas à compter les accidents dans lesquels il a été impliqué et dans lesquels il nous a impliqués. Chose certaine, chacun de ceux-ci venait résolument appuyer cette phrase terrible qu'il criait lorsqu'il était en colère alors que nous étions tous les sept enfants bien serrés à bord d'un rutillant station wagon de l'année: «Si vous continuez, je vais tous nous tuer en pognant le premier poteau que j'vois.»
La menace, répétée des dizaines de fois mais jamais exécutée, demeurait néanmoins crédible alors que tout aurait dû me faire comprendre le contraire. Cela tenait sans doute du lavage de cerveau ou d'un procédé subliminal relié à ces images de carosseries tordues qui hantaient mes cauchemars. Plus simplement, je ne doutais pas, je crois, de la volonté meurtrière de mon père. Il était impressionnant de colère et de folie. Sitôt les funestes paroles prononcées, un silence mortuaire régnait si pesamment dans la voiture qu'il aurait fallu repeindre en noir tellement elle prenait des allures de corbillard. Il roulait à tombeau ouvert et nous demeurions prostrés à nos places, figés, attendant l'impact final qui nous enverrait, un peu comme les membres de l'Ordre du temple solaire, rejoindre la constellation d'Orion. À la différence près que nous n'étions pas les disciples d'un leader charismatique nous promettant une vie meilleure..
En fait, dès qu'on le pouvait, on évitait tous d'être à ses côtés. Le geste était symbolique. Une protestation silencieuse. Rosa Park sans la négritude et le racisme. Un reproche sourd, méchant, quasi cruel. Il s'agissait là d'une des seules façons de lui montrer notre haine mais aussi notre peur malgré ses invitations et ses sourires. En était-il malheureux? Je le crois. Mais qu'importait sa peine: nous nous protégions et ne croyions plus à ses promesses de cessez-le-feu depuis longtemps.
Mon père, c'était aussi l'ancêtre préhistorique du concept de la rage au volant, de l'orage au violent et du slogan «La vitesse tue ». Dire qu'il conduisait mal relève de l'euphémisme routier. Chaque trajet effectué avec lui tenait du derby de démolition et du stock car. Les angles morts portaient si bien leur nom qu'il manquait de nous tuer chaque fois qu'il changeait de voie. Je me souviens encore de cette collision à 60 km/heure avec un véhicule complètement immobilisé sur l'autoroute. Il avait réussi - je ne sais comment - à percuter une voiture effectivement impossible à manquer à un kilomètre de distance. Un objet, projeté de l'habitacle arrière de la voiture familiale, avait presque réussi à me décapiter. Dans les faits, je n'arrive pas à compter les accidents dans lesquels il a été impliqué et dans lesquels il nous a impliqués. Chose certaine, chacun de ceux-ci venait résolument appuyer cette phrase terrible qu'il criait lorsqu'il était en colère alors que nous étions tous les sept enfants bien serrés à bord d'un rutillant station wagon de l'année: «Si vous continuez, je vais tous nous tuer en pognant le premier poteau que j'vois.»
La menace, répétée des dizaines de fois mais jamais exécutée, demeurait néanmoins crédible alors que tout aurait dû me faire comprendre le contraire. Cela tenait sans doute du lavage de cerveau ou d'un procédé subliminal relié à ces images de carosseries tordues qui hantaient mes cauchemars. Plus simplement, je ne doutais pas, je crois, de la volonté meurtrière de mon père. Il était impressionnant de colère et de folie. Sitôt les funestes paroles prononcées, un silence mortuaire régnait si pesamment dans la voiture qu'il aurait fallu repeindre en noir tellement elle prenait des allures de corbillard. Il roulait à tombeau ouvert et nous demeurions prostrés à nos places, figés, attendant l'impact final qui nous enverrait, un peu comme les membres de l'Ordre du temple solaire, rejoindre la constellation d'Orion. À la différence près que nous n'étions pas les disciples d'un leader charismatique nous promettant une vie meilleure..
19 novembre 2012
En direct de la pause 6: L'enfant de l'ogre
Je ne me cache ni sous la couette du lit ni dans le garde-robe de ma chambre. Je ne place pas non plus les mains sur mes oreilles. C'est inutile. Où que je sois dans cette maison, qui ne sera jamais assez grande pour me permettre de les fuir, je les entends, ces cris. Je les vois aussi. Ils s'abattent sourdement sur mon corps d'enfant. Du moins, c'est ce que je souhaite: sur moi, pas sur ma mère.
Mon père la menace. Il la bat. Il veut la tuer. Comme d'habitude. Comme chaque jour. Comme chaque semaine. Chaque fois est aussi dévastatrice que la première, que la seconde, que la vingtième et que toutes les dizaines d'autres qui suivront. Pourtant, je ne m'y ferai jamais. Il aura détruit bien des choses, cet homme à qui j'ai pardonné, mais pas cette partie d'humanité en moi.
Elle pleure, évite ses coups mais si mollement. On la dirait soumise, même dans la violence conjugale. Surtout dans la violence conjugale. «Pour le meilleur et pour le pire», avait précisé le curé. Savait-elle ce que serait ce pire? Si elle semblait s'y résigner en épouse fidèle aujourd'hui, aurait-elle dit «Oui, je le veux!» si on lui avait révélé qui elle marierait et l'avenir qui l'attendait de poings fermes?
Une fois, à la fin de sa vie, un peu avant que le cancer ne finisse par l'assassiner plus rapidement mon père, elle rebellera. En vain. Une tentative de divorce tuée dans l'oeuf, à grands coups de promesses cette fois-ci. Un soir, il est rentré du travail et la maison était morte. Silencieuse. Vide. Plus d'enfants à menacer et de femme à battre. L'ogre se retrouvait devant la table de la cuisine couverte de mots d'avocat. Du papier timbré. Des mises en demeure remise à la demeure. Une séparation à venir. Cruauté mentale. Un motif comme un autre. Légal. Timbrée, comme mon père la qualifiait. Folle, comme la colère qu'il a dû avoir en lisant le tout.
Pour ma part, on m'avait caché chez une de mes soeurs, partie dès ses 18 ans. J'acquérais soudainement le statut de réfugié familial. Un statut pas encore défini par l'ONU, mais ça viendra, j'en suis sûr. Ma soeur avait fui comme elle avait pu les horreurs de la guerre, en appartement dans le quartier Villeray. Moi, je continuais à aller à l'école, faisais mes devoirs et mes leçons. Par contre, là s'arrêtaient les similitudes avec ma vie d'avant. Il n'y avait plus cris, plus douleur. Il restait cependant la peur. Qu'il me retrouve. Qu'il m'arrache à cet endroit si tranquille. Qu'il me kidnappe pour me ramener à son monde de haine.
Cette peur et toutes les peurs qui seront sa descendance empoisonnée ne partiront jamais. Elles prendront différentes formes, différents visages, me grugeront de l'intérieur et guideront mes choix pour des années à venir. En fait, elles seront moi jusqu'à tout récemment. Sauf que, pour l'instant, ma soeur et sa colocataire Manon me donnaient un amour et une attention comme je n'en avais jamais connues.
Le Paradis a duré trois jours. Trois longs jours si courts. Mon père connaissait l'état de ma mère. Il savait le peu de temps qui lui restait à vivre. De toute façon, il aurait répondu ce qu'il fallait pour la convaincre de laisser tomber ses recours judiciaires, maladie ou pas. Mais là, il avait sa bonne conscience pour lui: il évitait à ses enfants une rupture inutile. Ma famille dysfonctionnelle revenait à la normale.
Alors que je suis dans ma chambre, ma mère ne fait que pleurer, résister aux assauts violent de mon père à coups de larmes. Puis, surviennent ces hurlements, aigus, stridents, pas plus rassurants. Ceux de mes soeurs. Elles défendent ma mère du mieux qu'elles le peuvent contre cet ouragan paternel de haine et de colère. J'ai déjà voulu intervenir de mes faibles poings de six ans, mais on m'a renvoyé dans ma chambre. Ma place n'est pas là, sauf que la violence, elle, est partout, me rejoint, peu importe où je suis. Je ne bouge donc pas. À quoi cela servirait-il? Je deviens une statue immobile qui ne pleure pas. Qui ne réagit pas. Qui ne vit pas. Mais qui entend, imagine et pense. Terriblement. Une roche nerveuse et sans vie qui trésaille au moindre vent.
Soudain, la paix tombe sur la maison. Aussi brutalement que les coups plus tôt. Sans autre raison qu'un rapport de force qui a changé temporairement de camp, à moins que les combattants ne soient épuisés. Ils reprennent leur souffle, je l'imagine, et moi, je retiens le mien. De quel côté ira la tempête?
Cette paix est une paix lourde. D'une violence insidieuse. Où rien n'est réglé. Le calme recouvre les cris qui résonneront pendant des années dans ma tête, mais d'un manteau pesant, rouge sans être sanglant. Un oeil exercé verrait. Les cicatrices qui n'existent pas sur mon corps. La peur de déplaire. La recherche d'être aimé. La persévérance même dans l'absolue démence. La dépendance. Est-ce que je me sens coupable, assis sur le lit de la pièce qui vibre encore des cris que j'ai entendus? Non. Simplement, je sais déjà que tout cela n'est pas normal. Enfin, une partie de l'enfant que je suis le sait. Mais l'autre, plus grande, ignore quoi faire.
Est-ce que je me sens coupable de vivre dans cette violence, de manifestement ne pas être aimé, de ne pas être aimable? Non. Bien sûr que non. Je suis aimé. Je suis aimable. Et surtout, je suis un enfant qui se ment pour survivre. Parce que c'est le seul moyen qu'il ait trouvé pour ne pas complètement mourir. Ou devenir fou. Et craquer à jamais.
Mon père la menace. Il la bat. Il veut la tuer. Comme d'habitude. Comme chaque jour. Comme chaque semaine. Chaque fois est aussi dévastatrice que la première, que la seconde, que la vingtième et que toutes les dizaines d'autres qui suivront. Pourtant, je ne m'y ferai jamais. Il aura détruit bien des choses, cet homme à qui j'ai pardonné, mais pas cette partie d'humanité en moi.
Elle pleure, évite ses coups mais si mollement. On la dirait soumise, même dans la violence conjugale. Surtout dans la violence conjugale. «Pour le meilleur et pour le pire», avait précisé le curé. Savait-elle ce que serait ce pire? Si elle semblait s'y résigner en épouse fidèle aujourd'hui, aurait-elle dit «Oui, je le veux!» si on lui avait révélé qui elle marierait et l'avenir qui l'attendait de poings fermes?
Une fois, à la fin de sa vie, un peu avant que le cancer ne finisse par l'assassiner plus rapidement mon père, elle rebellera. En vain. Une tentative de divorce tuée dans l'oeuf, à grands coups de promesses cette fois-ci. Un soir, il est rentré du travail et la maison était morte. Silencieuse. Vide. Plus d'enfants à menacer et de femme à battre. L'ogre se retrouvait devant la table de la cuisine couverte de mots d'avocat. Du papier timbré. Des mises en demeure remise à la demeure. Une séparation à venir. Cruauté mentale. Un motif comme un autre. Légal. Timbrée, comme mon père la qualifiait. Folle, comme la colère qu'il a dû avoir en lisant le tout.
Pour ma part, on m'avait caché chez une de mes soeurs, partie dès ses 18 ans. J'acquérais soudainement le statut de réfugié familial. Un statut pas encore défini par l'ONU, mais ça viendra, j'en suis sûr. Ma soeur avait fui comme elle avait pu les horreurs de la guerre, en appartement dans le quartier Villeray. Moi, je continuais à aller à l'école, faisais mes devoirs et mes leçons. Par contre, là s'arrêtaient les similitudes avec ma vie d'avant. Il n'y avait plus cris, plus douleur. Il restait cependant la peur. Qu'il me retrouve. Qu'il m'arrache à cet endroit si tranquille. Qu'il me kidnappe pour me ramener à son monde de haine.
Cette peur et toutes les peurs qui seront sa descendance empoisonnée ne partiront jamais. Elles prendront différentes formes, différents visages, me grugeront de l'intérieur et guideront mes choix pour des années à venir. En fait, elles seront moi jusqu'à tout récemment. Sauf que, pour l'instant, ma soeur et sa colocataire Manon me donnaient un amour et une attention comme je n'en avais jamais connues.
Le Paradis a duré trois jours. Trois longs jours si courts. Mon père connaissait l'état de ma mère. Il savait le peu de temps qui lui restait à vivre. De toute façon, il aurait répondu ce qu'il fallait pour la convaincre de laisser tomber ses recours judiciaires, maladie ou pas. Mais là, il avait sa bonne conscience pour lui: il évitait à ses enfants une rupture inutile. Ma famille dysfonctionnelle revenait à la normale.
Alors que je suis dans ma chambre, ma mère ne fait que pleurer, résister aux assauts violent de mon père à coups de larmes. Puis, surviennent ces hurlements, aigus, stridents, pas plus rassurants. Ceux de mes soeurs. Elles défendent ma mère du mieux qu'elles le peuvent contre cet ouragan paternel de haine et de colère. J'ai déjà voulu intervenir de mes faibles poings de six ans, mais on m'a renvoyé dans ma chambre. Ma place n'est pas là, sauf que la violence, elle, est partout, me rejoint, peu importe où je suis. Je ne bouge donc pas. À quoi cela servirait-il? Je deviens une statue immobile qui ne pleure pas. Qui ne réagit pas. Qui ne vit pas. Mais qui entend, imagine et pense. Terriblement. Une roche nerveuse et sans vie qui trésaille au moindre vent.
Soudain, la paix tombe sur la maison. Aussi brutalement que les coups plus tôt. Sans autre raison qu'un rapport de force qui a changé temporairement de camp, à moins que les combattants ne soient épuisés. Ils reprennent leur souffle, je l'imagine, et moi, je retiens le mien. De quel côté ira la tempête?
Cette paix est une paix lourde. D'une violence insidieuse. Où rien n'est réglé. Le calme recouvre les cris qui résonneront pendant des années dans ma tête, mais d'un manteau pesant, rouge sans être sanglant. Un oeil exercé verrait. Les cicatrices qui n'existent pas sur mon corps. La peur de déplaire. La recherche d'être aimé. La persévérance même dans l'absolue démence. La dépendance. Est-ce que je me sens coupable, assis sur le lit de la pièce qui vibre encore des cris que j'ai entendus? Non. Simplement, je sais déjà que tout cela n'est pas normal. Enfin, une partie de l'enfant que je suis le sait. Mais l'autre, plus grande, ignore quoi faire.
Est-ce que je me sens coupable de vivre dans cette violence, de manifestement ne pas être aimé, de ne pas être aimable? Non. Bien sûr que non. Je suis aimé. Je suis aimable. Et surtout, je suis un enfant qui se ment pour survivre. Parce que c'est le seul moyen qu'il ait trouvé pour ne pas complètement mourir. Ou devenir fou. Et craquer à jamais.
16 novembre 2012
En pause 5: Le naufragé
Des mois entiers, j'ai été naufragé sur le sofa de mon salon,
Ne lançant ni SOS ni appel à l'aide,
Une bouteille à la main plutôt qu'une à la mer
J'ai regardé par la fenêtre inlassablement
Telle une vigie qui scrute l'horizon
Pour trouver un signe, une réponse.
Mon esprit éprouvait tant de difficulté à nager dans la tempête et ses forts vagues à l'âme
Que l'eau qui ruisselait sur mon visage avait le gout salé des lames de fond et des larmes du fond.
Pourquoi avais-je quitté ce navire?
La porte de ma maison était toujours débarré, nuit et jour,
Comme un coeur pas fermé.
Mon lit l'attendait, l'espérait, les bras ouverts.
Je ne pouvais lui dire que je voulais encore:
J'avais tant peur de la blesser à nouveau.
Et cela, je n'aurais pu me le pardonner.
Elle n'est venue et la peine est demeurée.
Ne lançant ni SOS ni appel à l'aide,
Une bouteille à la main plutôt qu'une à la mer
J'ai regardé par la fenêtre inlassablement
Telle une vigie qui scrute l'horizon
Pour trouver un signe, une réponse.
Mon esprit éprouvait tant de difficulté à nager dans la tempête et ses forts vagues à l'âme
Que l'eau qui ruisselait sur mon visage avait le gout salé des lames de fond et des larmes du fond.
Pourquoi avais-je quitté ce navire?
La porte de ma maison était toujours débarré, nuit et jour,
Comme un coeur pas fermé.
Mon lit l'attendait, l'espérait, les bras ouverts.
Je ne pouvais lui dire que je voulais encore:
J'avais tant peur de la blesser à nouveau.
Et cela, je n'aurais pu me le pardonner.
Elle n'est venue et la peine est demeurée.
10 novembre 2012
En direct de la pause 4: autre temps, autre deuil
Il y a 36 ans, on ne gérait pas les deuils comme c’est le
cas aujourd’hui. La mort, la maladie étaient des sujets généralement tabous. Il
est encore plus facile alors de comprendre qu’on les cachait aux enfants. On
estimait que ceux-ci n’avaient ni la maturité ni la solidité d’être confrontés
à de telles réalités. On croyait à tort les protéger en les éloignant de ces
situations douloureuses. De toute façon, comment espérer que les adultes de l'époque
puissent accompagner des jeunes dans un tel processus quand ils n’arrivaient
souvent pas à le gérer pour eux-mêmes? Voilà ce qui explique rationnellement
certaines des séquelles reliées au décès de ma mère. Ni méchanceté ni complot.
Simplement la maladresse. Cela explique mais ne guérit pas.
Aujourd’hui, tant au niveau familial que dans le milieu
scolaire, on ne gère plus les deuils de la même façon. Je le sais. À 12 ans, un
de mes amis est mort devant mon école, à la sortie des classes. Rapidement, on s’est efforcé de cacher le
tout et de passer à autre chose.
Il y a à peine quelques années, un de mes élèves est décédé durant
la fin de semaine. Les images de son décès ont fait les médias et le retour en
classe fut un des moments les plus exigeants de ma carrière.
Les élèves de mes groupes ont alors été encadrés par une
équipe de spécialistes et de psychologues. Pourtant, au delà des plans
d’intervention et d’urgence, ils se sont tournés vers un collègue et moi pour
demander de l’aide et de l’accompagnement. Je me souviendrai toujours de ce
grand frisé qui, armé de son courage tout adolescent, répondit au directeur qui
lui demandait ce dont il avait besoin: «Pouvez-vous nous laisser seuls avec
notre prof, s’il vous plait?» Ce deuil, nous l'avons vécu en groupe et j'en ai tenu des mains et j'en ai soutenu des âmes.
En font-on trop? Peut-être. Contamine-t-on parfois des
élèves inutilement avec des interventions de groupe? Peut-être. Mais je préfère
pécher par prudence que d’ignorer un seul enfant blessé. Je préfère trop que pas
assez dans des cas comme ceux-là.
Encore aujourd’hui, je suis surpris d’avoir su poser les
bons gestes, prononcer les bonnes paroles et me taire aux bons moments. Les
expériences que j’ai vécues, la mort de mon père entre autres, m’ont appris
comment me comporter en pareille situation.
Ironique, non? Capable de gérer le deuil des autres et savoir les aider mais incapable de gérer le deuil le plus
significatif de sa propre vie. Là encore, rationnellement, les choses s'expliquent.
Un bon enseignant doit avoir vécu, quant à moi. J’ai beaucoup
de difficulté avec ces jeunes profs ou même ces jeunes intervenants scolaires qui en
connaissent peu de la vie et qui côtoient des élèves en détresse ou en
difficulté. Sans généraliser, et peut-être à tort, j’ai parfois l’impression
qu’il leur manque un certain quelque chose. Je suis venu à l'enseignement sur le tard et cela m'a beaucoup aidé... à aider.
30 octobre 2012
En direct de la pause 3: L'absente qui n'a jamais existé
D'aussi loin que je puisse reculer dans ma mémoire, j'ai l'impression de ne pas avoir de souvenir de ma mère. Elle est une présence absente, confuse, une inexistence évaporée. Un fantôme flou et blanchâtre, sans corps et sans apparence. Une idée désincarnée, à la limite du vide et du gouffre au fond duquel git mon esprit d'enfant depuis 36 ans.
Un à un, parfois, il m'arrive de lever les voiles du déni et de l'oubli pour me rappeler une femme affaiblie par une maladie qui la tuera, désemparée, fragile, confuse. Une morte en sursis qui peinait à être une mère pour ses enfants et une femme pour son mari. Nous devions tous être, peu importe notre âge, un peu plus grands, un peu plus forts, un peu plus vieux. Nous devions tous comprendre, sans même qu'on m'ait expliqué ce qui se passait parce que j'étais trop jeune, semblait-il. Je vivais dans le malaise, le non-dit, le tabou médical. Et pourtant, je sentais sans comprendre, je ressentais sans apprendre. Comment donner un sens à ma souffrance si on me cachait tant la vérité? On voulait me protéger. Une illusion remplie de bons sentiments et d'une malfaisante efficacité. La cruauté réside souvent, selon moi, plus dans l'incompréhension que le caractère brutal des faits.
À chaque crise qu'elle faisait, on s'empressait de m'éloigner de ma mère pour que je ne vois pas. Je ne devais pas voir. Mais j'imaginais et croyais savoir et croyais voir. Elle revenait confuse de ces longs voyages au pays de l'épilepsie, une zombie désemparée et parachutée dans la réalité d'une famille dysfonctionnelle de sept enfants.
Je ne condamne pas ma mère. Je constate aujourd'hui, avec mes yeux de douze ans qui n'ont jamais su pleurer, que celle-ci n'a pu me donner l'amour dont un enfant de mon âge a besoin. Simplement. Le premier vide, il est là. Causé par cette maladie qui lui rongeait la tête, lui bouffait chaque jour un peu plus le cerveau. Je me rappelle de rares sourires, mais ils sont figés dans le temps sur des photos où je n'apparais pas. Je les regarde avec la froideur du papier glacé que je tiens parfois entre mes mains quand je veux me rappeler. Des moments plutôt rares, sans signification au fond parce qu'aussi insignifiants que ce qu'ils rappellent.
De ma mère, je retiens la détresse, le désarroi qu'elle éprouvait devant son état physique confus qu'elle ne comprenait pas jusqu'à son premier diagnostic. Puis, ce fut une autre détresse et un autre désarroi. Son cancer du cerveau était une mort biologiquement programmée, sa mort déterminée au neurone près. Je ne l'avais pas connue comme enfant: je ne la connaitrais jamais comme adulte. Mais ça, je l'ignorais et on ne voulait pas me le faire savoir.
De ma mère, au delà de sa déchéance, j'ai surtout ce souvenir de cette femme épeurée et poursuivie par son mari, rempli de rage et de colère, qui la bat. De cette mère paniquée qui se réfugie dans la chambre de son plus jeune enfant: moi. Mais même ce sanctuaire de ma jeunesse ne suffit pas à arrêter la violence de cet homme. Celui qui doit nous protéger tous et qui attaque celle que je veux tant aimer. Je revois les yeux affolés de ma mère, les yeux fous de mon père et ses mains fortes qui lui serrent le cou... J'ai protégé ma mère, je l'ai défendue à grands coups de poing. Mais qui me défendait? qui me protégeait?
Personne ne croira qu'aujourd'hui, je parle à mon père décédé depuis 10 ans. Je partage une impression, lui demande un conseil. Parfois, je l'entends qui se moque de moi. Les dernières années de sa vie ont été bien misérables. Je l'ai vu pleurer un passé qu'il regrettait avec l'amnésie propre à la nostalgie qui efface les mauvais souvenirs pour ne conserver que les beaux, quand il ne les crée simplement pas de toutes pièces. Mes bras l'ont consolé, accueilli, aimé, malgré son mauvais caractère et son incapacité à dire ces mots que tout fils souhaite entendre. Il est mort, légume sur un lit d'hôpital; je l'accompagnais. Homme orgueilleux qui admettait difficilement ses erreurs, faut-il s'étonner qu'il soit mort un 7 août? Régulièrement, je vais fleurir entretenir sa tombe, rafraichir les fleurs qui en ont besoin. Il est présent, malgré la distance.
Ma mère a connu un sort différent. Elle est comme une malédiction jeté sur le coeur de ses deux plus jeunes enfants. Je ne lui parle pas. Je ne crois pas à la vie éternelle, du moins pas pour elle. Elle n'a jamais vécu. Pourquoi existerait-elle maintenant?
Un matin, elle est partie pour un long voyage. Jusqu'à l'hôpital où elle agonisera pendant près d'une semaine. Elle est partie sans annoncer son départ, sans annoncer un impossible retour. Une semaine de disparition, prélude à une disparition complète. Je ne l'ai jamais revue. Comment lui dire adieu alors que je ne sais même pas encore aujourd'hui qu'elle était partie?
Elle est morte le jour de la Fête des mères. Elle, ironiquement, celle qui n'existait pas et qui n'existait plus, cette femme toujours absente qui a pourtant réussir à disparaitre à jamais ce jour précis. Son corps a été incinéré; ses cendres, répandues égoïstement dans une fosse commune. Ses dernières volontés. Ma mère partage son éternelle inexistence avec des inconnus. Loin de sa famille. Loin de ses enfants. Sans pierre tombale. Sinon que celle à mon cou.
J'en veux à ma mère de ne pas avoir pensé aux vivants, à ceux qui lui survivraient. Où est-elle, cette mère? Où est son corps? Où puis-je me recueillir? Dans un coeur d'enfant qui n'a pas reçu son amour? Il est là le second vide. Mais comment en vouloir à une femme si longtemps morte? Je ne peux aimer ma mère. Elle n'a jamais existé.
Et, pourtant, ce matin, je pleure sa disparition et ce vide dans ma vie... Chaque rupture me rappelle ce qui n'est pas un deuil. Chaque mensonge, les vérités qu'on m'épargnait. Et chaque abandon, celle qui ne m'a jamais quitté parce qu'elle n'y était pas.
Il existe une cloche qui sonne à chaque tempête et, si elle n'est pas poussée par le même vent, elle donne toujours le même son.
Un à un, parfois, il m'arrive de lever les voiles du déni et de l'oubli pour me rappeler une femme affaiblie par une maladie qui la tuera, désemparée, fragile, confuse. Une morte en sursis qui peinait à être une mère pour ses enfants et une femme pour son mari. Nous devions tous être, peu importe notre âge, un peu plus grands, un peu plus forts, un peu plus vieux. Nous devions tous comprendre, sans même qu'on m'ait expliqué ce qui se passait parce que j'étais trop jeune, semblait-il. Je vivais dans le malaise, le non-dit, le tabou médical. Et pourtant, je sentais sans comprendre, je ressentais sans apprendre. Comment donner un sens à ma souffrance si on me cachait tant la vérité? On voulait me protéger. Une illusion remplie de bons sentiments et d'une malfaisante efficacité. La cruauté réside souvent, selon moi, plus dans l'incompréhension que le caractère brutal des faits.
À chaque crise qu'elle faisait, on s'empressait de m'éloigner de ma mère pour que je ne vois pas. Je ne devais pas voir. Mais j'imaginais et croyais savoir et croyais voir. Elle revenait confuse de ces longs voyages au pays de l'épilepsie, une zombie désemparée et parachutée dans la réalité d'une famille dysfonctionnelle de sept enfants.
Je ne condamne pas ma mère. Je constate aujourd'hui, avec mes yeux de douze ans qui n'ont jamais su pleurer, que celle-ci n'a pu me donner l'amour dont un enfant de mon âge a besoin. Simplement. Le premier vide, il est là. Causé par cette maladie qui lui rongeait la tête, lui bouffait chaque jour un peu plus le cerveau. Je me rappelle de rares sourires, mais ils sont figés dans le temps sur des photos où je n'apparais pas. Je les regarde avec la froideur du papier glacé que je tiens parfois entre mes mains quand je veux me rappeler. Des moments plutôt rares, sans signification au fond parce qu'aussi insignifiants que ce qu'ils rappellent.
De ma mère, je retiens la détresse, le désarroi qu'elle éprouvait devant son état physique confus qu'elle ne comprenait pas jusqu'à son premier diagnostic. Puis, ce fut une autre détresse et un autre désarroi. Son cancer du cerveau était une mort biologiquement programmée, sa mort déterminée au neurone près. Je ne l'avais pas connue comme enfant: je ne la connaitrais jamais comme adulte. Mais ça, je l'ignorais et on ne voulait pas me le faire savoir.
De ma mère, au delà de sa déchéance, j'ai surtout ce souvenir de cette femme épeurée et poursuivie par son mari, rempli de rage et de colère, qui la bat. De cette mère paniquée qui se réfugie dans la chambre de son plus jeune enfant: moi. Mais même ce sanctuaire de ma jeunesse ne suffit pas à arrêter la violence de cet homme. Celui qui doit nous protéger tous et qui attaque celle que je veux tant aimer. Je revois les yeux affolés de ma mère, les yeux fous de mon père et ses mains fortes qui lui serrent le cou... J'ai protégé ma mère, je l'ai défendue à grands coups de poing. Mais qui me défendait? qui me protégeait?
Personne ne croira qu'aujourd'hui, je parle à mon père décédé depuis 10 ans. Je partage une impression, lui demande un conseil. Parfois, je l'entends qui se moque de moi. Les dernières années de sa vie ont été bien misérables. Je l'ai vu pleurer un passé qu'il regrettait avec l'amnésie propre à la nostalgie qui efface les mauvais souvenirs pour ne conserver que les beaux, quand il ne les crée simplement pas de toutes pièces. Mes bras l'ont consolé, accueilli, aimé, malgré son mauvais caractère et son incapacité à dire ces mots que tout fils souhaite entendre. Il est mort, légume sur un lit d'hôpital; je l'accompagnais. Homme orgueilleux qui admettait difficilement ses erreurs, faut-il s'étonner qu'il soit mort un 7 août? Régulièrement, je vais fleurir entretenir sa tombe, rafraichir les fleurs qui en ont besoin. Il est présent, malgré la distance.
Ma mère a connu un sort différent. Elle est comme une malédiction jeté sur le coeur de ses deux plus jeunes enfants. Je ne lui parle pas. Je ne crois pas à la vie éternelle, du moins pas pour elle. Elle n'a jamais vécu. Pourquoi existerait-elle maintenant?
Un matin, elle est partie pour un long voyage. Jusqu'à l'hôpital où elle agonisera pendant près d'une semaine. Elle est partie sans annoncer son départ, sans annoncer un impossible retour. Une semaine de disparition, prélude à une disparition complète. Je ne l'ai jamais revue. Comment lui dire adieu alors que je ne sais même pas encore aujourd'hui qu'elle était partie?
Elle est morte le jour de la Fête des mères. Elle, ironiquement, celle qui n'existait pas et qui n'existait plus, cette femme toujours absente qui a pourtant réussir à disparaitre à jamais ce jour précis. Son corps a été incinéré; ses cendres, répandues égoïstement dans une fosse commune. Ses dernières volontés. Ma mère partage son éternelle inexistence avec des inconnus. Loin de sa famille. Loin de ses enfants. Sans pierre tombale. Sinon que celle à mon cou.
J'en veux à ma mère de ne pas avoir pensé aux vivants, à ceux qui lui survivraient. Où est-elle, cette mère? Où est son corps? Où puis-je me recueillir? Dans un coeur d'enfant qui n'a pas reçu son amour? Il est là le second vide. Mais comment en vouloir à une femme si longtemps morte? Je ne peux aimer ma mère. Elle n'a jamais existé.
Et, pourtant, ce matin, je pleure sa disparition et ce vide dans ma vie... Chaque rupture me rappelle ce qui n'est pas un deuil. Chaque mensonge, les vérités qu'on m'épargnait. Et chaque abandon, celle qui ne m'a jamais quitté parce qu'elle n'y était pas.
Il existe une cloche qui sonne à chaque tempête et, si elle n'est pas poussée par le même vent, elle donne toujours le même son.
26 octobre 2012
Dans l'oeil de la pause
C'est étrange: quand ma vie va bien, j'analyse, j'écris, je commente l'actualité. Avec une certaine lucidité et parfois même une lucidité certaine.
Actuellement, dans l'oeil de la pause, que de la poésie, des vers, des verres, du vin et du vent. Les vers que j'écris, les verres que je vide, le vin que je bois et le vent des paroles dont je questionne la véracité. Le vent, ce vent qui souffle dans ma tête et dans mon coeur. Et puis, l'absence de repères. La tempête du mensonge et de l'abandon les a emportés au loin.
Reste les larmes qui tombent en rafales, drues, acérées, tranchantes. Comme des herses qui me séparent de la réalité et me clouent sur le sol de la souffrance et de la douleur.
Reste cette hésitation: me mettre en arrêt de travail? Pour ne pas nuire aux élèves et prendre le temps. Ou encore continuer: pour ne pas nuire aux élèves et passer le temps.
Actuellement, dans l'oeil de la pause, que de la poésie, des vers, des verres, du vin et du vent. Les vers que j'écris, les verres que je vide, le vin que je bois et le vent des paroles dont je questionne la véracité. Le vent, ce vent qui souffle dans ma tête et dans mon coeur. Et puis, l'absence de repères. La tempête du mensonge et de l'abandon les a emportés au loin.
Reste les larmes qui tombent en rafales, drues, acérées, tranchantes. Comme des herses qui me séparent de la réalité et me clouent sur le sol de la souffrance et de la douleur.
Reste cette hésitation: me mettre en arrêt de travail? Pour ne pas nuire aux élèves et prendre le temps. Ou encore continuer: pour ne pas nuire aux élèves et passer le temps.
22 octobre 2012
En direct de la pause (2)
Actuellement, peu de lecture sur l'éducation ou sur quoi que ce soit d'ailleurs. Encore moins l'envie de commenter, d'analyser, de lier. J'ai perdu le gout de lire, de penser. Bref, comme disait Michel Rivard, j'ai perdu le gout de l'eau. De toute façon, c'est fou comment notre mémoire oublie et que reviennent dans l'actualité les mêmes et éternels débats: prof suspecté de meurtre et qu'on devrait pendre avant même qu'il ait subi son procès, immersion anglaise, etc.
Je m'en voudrais de ne pas mentionner ces deux textes traitant de l'école privée, de la sélection des élèves et de l'égalité des chances. Bonne lecture.
Je m'en voudrais de ne pas mentionner ces deux textes traitant de l'école privée, de la sélection des élèves et de l'égalité des chances. Bonne lecture.
École publique, école privée - Quelle liberté de choix au juste?
Les écoles très privées subventionnées à 100%
17 octobre 2012
En direct de la pause (1)
En passant, j'ai de beaux groupes cette année. Vraiment de bons élèves. Rarement autant ri en classe. Ils sont un bon public et des gamins polis et attachants. Il est rare que je complimente des élèves si tôt dans l'année. Parfois moins forts que les années précédentes, mais je vois cela comme un défi à relever.
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