11 avril 2020

Ouvrir les écoles?


Ouvrir les écoles. 

Lancée en fin de point de presse hier, l'idée de M. Legault a fait l'effet d'une bombe. Il existe plusieurs raisons à cette réaction. Et le gouvernement est en partie responsable de celle-ci. Ce n'est pas la première gaffe que fait ce dernier (mais il ne faut pas le dire...), mais celle-ci est de loin la plus visible.

Tout d'abord, plusieurs notions sont mal maitrisées par la population et il sera difficile d'obtenir son adhésion à un tel projet actuellement. Mettons quelques faits au clair.

Il n'existe aucun vaccin actuellement. Il n'existe aucune façon d'acquérir une protection contre ce virus. Le concept d'«immunité communautaire» ne signifie pas que les gens, s’ils se tiennent ensemble, vont transférer leur immunité à d’autres. Ça signifie simplement qu’il y a des gens qui ne subiront aucun ou peu d’effet dans la communauté. L'immunité communautaire signifie que la fraction de la population qui est immunisée par des anticorps, acquis via des vaccins ou la présence de la maladie, empêche le virus de passer d'un hôte à un autre. Cette fraction de la population doit atteindre entre 70-80% pour qu'on puisse parler d'immunité communautaire dans le cas d'une grippe.

Le confinement n'a pas comme objectif de réduire significativement le nombre de personnes atteintes en bout de ligne. Au Québec, il visait ici à ralentir la propagation parce que notre réseau de la santé n'était pas assez solide pour accueillir un grand nombre de personnes atteintes en même temps. Plus des gens vulnérables sont atteints en même temps, plus des gens se retrouvent à l'hôpital en même temps, plus les risques que ces mêmes gens meurent faute de soins adéquats sont élevés. On ne soulignera jamais assez que cette «fragilité» du sytème hospitalier est le résultat de toutes les années de gestion des gouvernements qui se sont succédé à Québec.  

La grande majorité de la population ne peut être confinée jusqu'à l'arrivée d'un vaccin. De toute façon, la grande majorité de la population aura peu ou pas de conséquence si elle est contaminée par ce virus.

L'idée est de contrôler combien de personnes sont atteintes en même temps. Le confinement était une de ces techniques, mais il a donné l'impression qu'on pourrait se prémunir pour toujours de la maladie. Il était aussi beaucoup plus rassurant que ce qui s’en vient parce qu’on a malgré tout une impression de contrôle sur notre destin. Avec le déconfinement, on essaiera d’éviter d’exposer des personnes vulnérables au virus.  Mais il y aura inévitablement des morts et des morts. Beaucoup plus que maintenant. Mais ce n’est pas payant politiquement de le reconnaitre.

À cet égard, depuis une semaine, la gestion de la crise par le gouvernement est très questionnable. L’épisode de la «Fée des dents» a montré que le premier ministre était trop confiant par rapport à la réalité. On ne fait pas des blagues dans un point de presse sur une pandémie. Platement, si le premier ministre ne verra pas sa mère pour Pâques, c’est qu’elle est une personne vulnérable et que les risques qu’elle meurt au cours de prochains mois sont élevées. Je m'excuse de citer cet exemple, mais c'est une réalité. 

M. Legault n’est manifestement pas un pédagogue. On peut aussi en douter dans le cas de son ministre de l’Éducation. Quant aux journalistes de la Colline parlementaire, leurs connaissance en sciences sont très relatives. 

Le problème maintenant est de savoir à quelle vitesse on ouvre les valves du réservoir afin de respecter la capacité du réseau de la santé à accueillir adéquatement tous les gens qui subiront des conséquences sérieuses du virus. À Montréal, les unités sont sur un point de rupture. Mais on ne le dit pas trop.

Il y a aussi le fait qu'on ne teste pas assez la population. On n'a aucune idée véritable du pourcentage de la population déjà atteinte. On sait que le Québec a fait bonne figure en matière de confinement. Ce qu'on ignore est si cela pourrait maintenant lui jouer des tours et être un facteur important dans la suite des choses. Il existe donc des risques de connaitre ce qu'on appelle une «seconde vague».

En éducation, il serait illogique d'envoyer des enseignants à risque dans les classes. Mais comment déterminera-t-on qui sont ces derniers? Du côté des parents, dire que les jeunes ne subiront aucune retombée négative de retourner en classe est faux. Il y aura très peu de risques si on se base sur l’état actuel des connaissances quant à ce virus. Mais des enfants pourraient mourir. C’est arrivé dans d’autres pays. Il y en aura peu, très peu, mais il y en aura fort possiblement. Certains parents refuseront d’envoyer leurs enfants en classe pour des raisons tout à fait légitimes : ceux-ci ou leurs proches peuvent être des personnes à risque. Est-ce que le gouvernement est prêt à prendre vraiment le risque que des jeunes ou leurs proches meurent pour un mois et demi de classe? D’ailleurs, que fera-t-on en classe dans un tel climat?

Tout cela pour dire que l’on ne propose pas d'ouvrir les écoles pour des raisons académiques. Mais bien des raisons sanitaires. Et comme il n’y a pas de vérité absolue en la matière, il s’agit d’une opération comprenant des risques mais que l’on «croit» pouvoir contrôler. 

Si actuellement, c’est une prof toute seule dans un studio de télé qui a été la meilleure réponse pédagogique à la pandémie (La classe de madame Marie-Ève), j’ai hâte de voir qui sera celle ou celui qui arrivera à expliquer tout cela correctement aux Québécois.



05 avril 2020

Trousse pédagogique: un produit perfectible

Le ministère de l'Éducation vient d'envoyer aux enseignants du Québec les fameuses trousses pédagogiques pour chaque niveau. Ceux-ci, si je comprends bien, peuvent les bonifier en équipe-école mais pas les modifier de façon à en retirer certains éléments. Une fois les bonifications apportées, elles seront envoyées aux parents qui pourront ainsi superviser des activités d'apprentissage pour leurs enfants. Dans ce texte, je me livrerai à une critique sommaire de ces trousses mais auparavant, quelques mots sur la continuité pédagogique qui est un concept sous-jacent relié à celles-ci.

Mettre sur les épaules des autres

La continuité pédagogique est la volonté de s'assurer, en ces temps troublés, de poursuivre des apprentissages scolaires hors des murs de l'école. Elle s'exerce actuellement de façons différentes selon les pays. Cette continuité présuppose que les enseignants, les parents et les élèves soient habiletés à la mettre en oeuvre, ce qui n'est pas le cas. Il faut des ressources, des infrastructures et des compétences numériques que tous ces intervenants ne possèdent pas nécessairement. Mais qu'importe! La bureaucratie gouvernementale se dédouane ainsi de ses responsabilités et de ses manquements passés en ce qui a trait à ce manque d'éducation numérique en en faisant porter le poids sur d'autres épaules que les siennes.

En France et en Belgique, bien des parents commencent à se rebeller contre ce concept. Ils n'ont ni l'expertise, ni le temps, ni l'équipement pour y répondre. On relève également, avec raison, que la continuité pédagogique accentue les inégalités sociales. Or, avec le matériel que vient de produire le ministère de l'Éducation, on va exactement dans la même direction.

Une analyse de la trousse pédagogique 

Si l'on est généreux, l'on peut dire que le MEES fait ce qu'il peut en ces temps de crise. Soulignons-le.  Par contre, ce qu'il produit est très révélateur de son niveau de compétence et de connaissances de la réalité du terrain.

Une chose importante est que, dans certains programmes, le ministère semble prendre pour acquis que tous les enseignants du Québec ont vu la même matière dans le même ordre et que tous les élèves sont rendus au même point. Par exemple, en éducation financière, il propose de faire un budget. Or, certains enseignants gardaient ce contenu de cours pour la troisième étape parce qu'il était plus intéressant.

a) la langue utilisée

Tout d'abord, le document est rédigé en français. On prend pour acquis donc que tous les parents maitrisent bien cette langue, ce qui n'est pas le cas. De plus, le français utilisé n'est pas toujours accessible et reprend un jargon rébarbatif qui montera bien aux parents avec quelle réalité les enseignants doivent parfois composer.

Exemple concernant des élèves de deuxième secondaire:
Consigne à l’élève
Cherche dans le dictionnaire les mots suivants, qui sont abondamment utilisés actuellement, souvent à mauvais escient. 

Le mot «escient» ne correspond pas au vocabulaire de la majorité des élèves de ce niveau. Quand il faut chercher au dictionnaire des mots de la question qui porte sur des définitions...

Exemple concernant les parents:
Information aux parents
À propos de l’activité
Les élèves ont généralement une certaine représentation du sens d’un concept étudié en histoire. Le travail de conceptualisation réalisé en classe vise à permettre le passage d’une idée préalable, parfois incomplète, parfois fausse, à un concept formel, adéquatement 

Faut-il commenter davantage?

b) un sujet à éviter?

Le MEES a décidé d'avoir comme thème la pandémie actuelle dans certaines activités. Ce choix est discutable. Je ne l'aurais pas fait. Oui, on peut penser qu'il est important de faire réfléchir les jeunes sur la situation exceptionnelle que nous vivons. D'un autre côté, on ne leur change pas vraiment les idées et on risque de renforcer l'anxiété de certains jeunes. Surtout si ces jeunes ont des parents qui travaillent actuellement dans des services essentiels.

c) des consignes floues

Certains diront qu'on y est habitué depuis quelque temps en éducation... mais certaines consignes manquent de précision ou de clarté. Après plus de vingt dans une classe, je peux déjà anticiper les questions des élèves quand je lis certaines d'entre elles.

- «Cherche dans le dictionnaire les mots suivants, qui sont abondamment utilisés actuellement, souvent à mauvais escient.»    ---» Escient, ça veut dire quoi?


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- « Transcris la définition et le ou les contextes dans lesquels chacun d’eux devrait être utilisé.» Contexte, je ne comprends pas!
- «Tu peux dresser un champ lexical lié à la situation actuelle.» Pour le plus faibles: ---» C'est quoi un champ lexical?  Pour les plus forts: ---» Oui, mais quel est le nom de ce champ lexical? Situation actuelle?
- «Dresse la liste des raisons pour lesquelles ce quotidien, à l’instar de plusieurs médias, a décidé de rendre accessibles gratuitement toutes les informations en lien avec la situation actuelle.» ---» Combien de raisons? Deux, c'est assez?
- · « Réfléchis et rédige un court texte sur l’importance d’être bien informé en temps de crise. Utilise au moins cinq mots de ton champ lexical.» --» Court, c'est combien de mots?
Et qu'on ne me dise pas que je suis de mauvaise foi: ces observations viennent toutes de la même activité que j'ai choisi au hasard. Activité qui ne comprend aucun corrigé, en passant.

d) le matériel nécessaire

Pour effectuer ces activités, un appareil électronique et une connexion internet semblent incontournables. On nous dit qu'un format papier sera envoyé aux parents. Belle idée, mais que fera-t-on avec les activités qui demandent d'écouter des extraits sonores ou visuels?  Que fera-t-on aussi en anglais avec le matériel suivant : «Various information-based texts available online.»

En fait, on comprend que les gens qui ont produit ces activités ne sont pas toujours conscients de la réalité du terrain quand ils écrivent pour une activité qu'il ne faut aucun matériel en particulier alors qu'elle nécessite de consulter le site Allo Prof et ceux du gouvernement canadien.

L'effort est louable, rappelons-le. Mais révélateur. Souhaitons que, si la crise actuelle s'étire, ce contenu et les moyens de «l'enseigner» s'amélioreront. Parce que, pour l'instant, pour reprendre les mots d'un universitaire qui a regardé ce matériel à ma demande, on est dans l'«occupationnel». Et la réponse des élèves à nos appels et courriels est plus que faible au secondaire.







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03 avril 2020

Écoles québécoises : une crise révélatrice

Chaque crise agit toujours comme un puissant révélateur. Les moments inquiétants que le Québec traverse actuellement sont porteurs de plusieurs leçons quant à notre système d’éducation.

Un système clairement inégalitaire

Dès les premiers jours de la pandémie, on a tout de suite pu constater que le système scolaire québécois est à trois vitesses : l’école ordinaire, les programmes particuliers et l’école privée.

En effet, il a fallu moins de deux semaines pour que bien des écoles privées mettent en branle un enseignement à distance. Les parents, payant chaque mois des frais pour les services de ces institutions, ont clairement signifié qu’ils s’attendaient à rien de moins. On verra plus loin que cette forme de télé-enseignement est plus facile à implanter en éducation privée que publique.

On s’est également aperçu que l’école québécoise, malgré ses beaux discours et ses efforts, n’arrive pas à assurer l’égalité des chances pour tous. Un élève venant d’un milieu défavorisé a et aura, à moins de changements profonds, moins de probabilités de bénéficier d’une instruction que le mènera à sortir du cycle de la pauvreté.  

Un improbable enseignement à distance

Les efforts des écoles privées pour mettre en œuvre un télé-enseignement ont montré les lacunes profondes du secteur public en la matière. Ce ne sont pas tous les élèves des écoles primaires et secondaires du Québec qui ont un appareil électronique en leur possession et qui sont habiletés à s’en servir à des fins académiques. Soit que leurs parents n’ont pas les moyens de leur acheter un, soit que leur école ne leur en fournit pas.

Pour avoir enseigné à des élèves bénéficiant chacun d’un portable personnel, pour être efficace, le télé-enseignement doit tout d’abord être effectué en classe, sous la supervision d’un enseignant. C’est par la suite que le jeune pourra faire preuve d’autonomie à la maison. À part les élèves d’une commission scolaire à Sherbrooke, peu d’élèves québécois ont eu cette possibilité. On aura beau mettre en ligne une foule de sites et de contenu comme l’a fait le ministère de l’Éducation avec École Ouverte, les études montrent bien que cette façon de fonctionner est souvent inefficace. L’école publique a un retard abyssale en matière de culture technologique et ce, à tous les niveaux.

L’école garderie versus l‘école de la performance

Un autre constat facile à effectuer également relève de la vision qu’ont les gens de l’école québécoise. Alors que nous traversons une crise sanitaire majeure, les jeunes doivent demeurer à la maison au grand désarroi de certains parents. Je ne peux oublier cette phrase d’une mère désespérée : «Mais qu’est-ce que je vais faire pognéeavec mes deux enfants?» 

Pour plusieurs, l’école n’est pas tant un lieu d’apprentissage qu’un endroit où l’on envoie nos enfants alors qu’on ne sait pas quoi faire avec eux. La situation peut être difficile pour quelqu’un qui travaille actuellement hors de la maison ou qui doit faire du télétravail. À force d’organiser l’horaire de bien des enfants et de subvenir à tous leurs besoins, on en est aussi venu à négliger l’essentiel : développer leur autonomie et leur soif d’apprendre.

Pour d’autres, par contre, l’école est un lieu indispensable à la réussite de leurs enfants. Le moindre jour, le moindre cours manqué met en péril rien de moins que l’avenir de leur progéniture. Pour eux, une mauvaise note en première secondaire empêchera leurs enfants de devenir médecins.  En pleine pandémie, ils insistent pour recevoir des leçons, des travaux.  Ils veulent même des examens à distance. On est alors dans une autre dynamique, celle qui crée des jeunes anxieux,  souvent incapables de se définir et de se développer hors du cadre scolaire.

Le rôle des enseignants du secteur public

On pourra reprocher aux enseignants leur manque d'engagement dans la présente crise. Quant à moi, cette attitude est le résultat d'années et d'années d'une gestion où l'on a court-circuité les initiatives personnelles et l'esprit critique. 

Je pense à cette gestion du Renouveau pédagogique fondé sur des données improbables et où certains enseignants ont été castrés à force de se faire dire de respecter leur devoir de réserve. Je pense à ces enseignants qui ont démissionné ou perdu leur emploi à cause de leurs critiques quant à la gestion du réseau scolaire. Je pense à ces enseignants qui doivent se tourner vers leur convention collective parfois tellement ils ne comprennent pas la gestion de certains administrateurs.

Alors, en pleine crise, que font-ils? La majorité attendent, le pied résolument sur le frein, qu’on leur dise quoi faire et comment. Ils ont reçu tellement d’ordre et de contre-ordres au cours des dernières semaines. Ils ont compris aussi au cours de leur carrière  à en faire moins avec moins.  Et s’ils prennent des initiatives, c’est dans la peur d’être jugé à la fois par leurs patrons mais aussi par leurs collègues. Vaut mieux alors pour eux de ne rien faire et attendre. Ils seront évidemment blâmés parce qu’au fond, ils sont des boucs émissaires tout désignés, ceux qu’on sacrifiera comme d’habitude au lieu de procéder à une véritable réflexion sur ce que cette crise nous aura fait vivre et nous aura montré.

01 avril 2020

Un camouflet au visage du ministre?

Les moments que nous vivons révèlent le caractère des gens et de nos décideurs. Et la façon dont le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, gère actuellement son ministère semble indiquer qu'il est manifestement débordé par l'ampleur de sa tâche en temps de crise. L'homme est pâle, le visage émacié. Ses consignes manquent de clarté et se contredisent parfois. Il inquiète.

Depuis les tout débuts des moments difficiles que nous vivons, le ministre affirmait qu'il permettrait aux parents de récupérer les effets laissés par leurs enfants dans les écoles. Une date limite à cette opération était même fixée. Dans le milieu scolaire, c'était la consternation. Mais peu osaient répondre au ministre que cette idée était contre-indiquée. Il faut dire qu'actuellement, presque tout le Québec a perdu sa faculté de critiquer le gouvernement Legault quand il commet une erreur. Dans le réseau, si on soulevait la moindre question à propos de cette décision du ministre Roberge, la réponse était lapidaire: «C'est une directive du ministre.»

Il aura fallu les nombreuses interventions de diverses organisations et individus pour que la Santé publique demande au ministre de se rendre à l'évidence: ce n'est pas une bonne idée en temps de pandémie, alors que le Premier ministre suggère fortement aux Québécois de restreindre leurs déplacements, de permettre à des dizaines de milliers de parents et d'étudiants de retourner chercher des biens dans des écoles et institutions d'enseignement.

Je ne sais pas, mais il suffit de lire cette phrase pour comprendre toute l'incohérence de la position ministérielle qui a été en vigueur au cours des derniers jours. Des directions d'école et des commissions scolaires ont perdu un temps fou à répondre à cette demande. Comme si elles n'avaient pas d'autres préoccupations plus importantes! De l'extérieur, une décision qui aurait dû être guidée par des considérations reliées à la santé publique prenait des allures de décision politique. Comme me le confiait un intervenant d'expérience dans ce milieu: «Avec le ministère, il faut toujours attendre le contre-ordre avant d'obéir à l'ordre.» Et c'est toute la crédibilité des services publics qui en souffre.

Le ministre indique que c'est «sur la base des plus récentes informations relatives à l'évolution épidémiologique du virus» que la Santé publique lui a demandé de surseoir à cette idée. Il faudra alors qu'il explique pourquoi, pas plus tard que la veille de sa volte-face, le cégep de Sherbrooke, situé dans une zone où l'on interdit pourtant aux parents de l'Estrie de récupérer les effets scolaires de leurs enfants, invitait ses étudiants à se rendre sur le campus sans aucun problème. Comment, tout à coup, ce qui était bon dans une zone pourtant désignée à risque devient soudainement une pratique à laquelle il fallait surseoir pour l'ensemble du Québec?

La nouvelle directive du ministre a suscité la grogne chez certains parents. Mais ce n'est pas lui qui fait face à cette colère. Ce sont les directions d'école et les centres scolaires qui passent toutes, aux yeux d'un certain public, pour des organisations incompétentes et désorganisées. Ce fut la même chose lorsque le ministre a indiqué qu'il serait bien que chaque enseignant appelle chacun de ses élèves hebdomadairement. Il avait manifestement oublié qu'au secondaire, certains prof en ont jusqu'à 320 et qu'il n'était pas certain qu'un parent aimerait recevoir un coup de fil des huit enseignants de son enfant chaque semaine...

En temps de crise, les citoyens ont souvent le réflexe de se rallier autour de leurs leaders et ceux-ci sont alors investis d'une confiance dont ils doivent se montrer à la hauteur. En ce moment, le ministre Roberge inquiète ceux qui suivent l'éducation. Avec de grands pouvoirs viennent aussi de grandes responsabilités, dit-on dans un film hollywoodien bien connu.  Jean-François Roberge saura-t-il se ressaisir et être l'homme de la situation? La tâche est lourde, difficile, faut-il le rappeler. Mais c'est ce qu'il faut nous tous souhaiter.



31 mars 2020

Ministère de l'Éducation: le droit de critiquer

Nous vivons actuellement une crise sanitaire comme nous n'en avons jamais connu depuis cent ans et le Québec oscille entre deux attitudes: celle de dire que nous sommes en guerre et celle de vouloir que les choses suivent leur cours normal. Le ministère de l'Éducation est pris dans cette tourmente et s'en tire résolument mal.

Un site décevant pour certains

Le MEES a annoncé hier la mise en ligne d'un site Internet pour accompagner les parents dans les apprentissages de leurs enfants à la maison. Pour le citoyen moyen, ce site sera un bel outil de départ. Par contre, il faut le constater: il ne s'agit que d'un répertoire de sites déjà existants et une recherche sur Internet aurait permis à un individu le moindrement débrouillard de les trouver. De plus, des contenus pour certaines matières sont inexistants, ce qui est troublant. Enfin, des liens fonctionnent mal.

On répond aux critiques que le site sera mis à jour chaque semaine, qu'il faut bien commencer quelque part. Pour les enseignants, le résultat est décevant mais peu surprenant. Il illustre très bien la rapidité d'exécution du ministère. Voilà ce que celui-ci, avec toute son organisation, est capable de produire en deux semaines.

Il est incompréhensible que le MEES n'ait pas demandé à certains enseignants de permettre l'accès à leur site personnel par matière et par niveau avec du matériel qu'ils utilisaient déjà en classe. Au lieu d'utiliser les forces vives du réseau, le ministère fonctionne encore en mode «top-down», c'est-à-dire qu'il se fie toujours à ses fonctionnaires plutôt qu'aux praticiens, soit les enseignants, les orthopédagogues et les psychoéducateurs.

Il est incompréhensible également que le MEES n'ait pas obtenu rapidement des maisons d'édition de mettre en ligne tout le matériel reproductible gratuit qu'elles produisent comme accompagnement aux manuels scolaires qu'elles vendent aux écoles.

Opération «effets scolaires»

Une autre initiative fort questionnable du Ministère est de demander aux centres de services de permettre aux parents de pouvoir aller chercher les effets scolaires de leurs enfants dans les écoles alors que nous sommes, faut-il le rappeler, en pleine pandémie. Déjà, le département de santé publique a annulé cette opération dans deux régions du Québec lourdement affectées par le Covid-19. Attend-on que les chiffres soient aussi désastreux dans d'autres secteurs pour comprendre qu'il ne s'agit pas d'une bonne idée?

On nous répond que les principales de distanciation sociale seront appliquées. Mais pour paraphraser  le grand philosophe Pierre-Yves McSween: «En a-t-on vraiment besoin?» Actuellement, alors qu'on commencer à manquer de masques dans les hôpitaux, a-t-on vraiment besoin d'augmenter les risque de contagion? De même, alors que le premier ministre Legault et le docteur Arruda demandent à la population de limiter ses déplacements, comment peut-on approuver une telle initiative qui encourage des dizaines de milliers de parents à circuler ainsi? Le virus n'a pas de jambe, lit-on un peu partout. Non, il a suffisamment des nôtres et du manque de jugement de certains, faut-il croire.

Bref, à force de vouloir que les choses suivent leur cours normal, on s'illusionne. Et bien qu'il faille être solidaire dans la lutte que nous livrons (j'écris à mes élèves, je mets du contenu en ligne, etc.), cela ne nous empêche pas de conserver nos capacités critiques. Quant à moi, l'année scolaire en cours est bel et bien terminée. Les enseignants sont capables de porter un jugement de maitrise sur les apprentissages de leurs élèves de cette année et sauront bien accueillir ceux-ci quand la plupart d'entre eux retourneront en classe.

S'il y a de l'éducation à faire actuellement, c'est davantage d'expliquer aux gens de cesser de faire du tourisme à Bromont...

26 mars 2020

Négociations urgentes : je ne comprends pas

Voilà plus de deux semaines que les écoles sont fermées. En ces temps difficiles, c’était la décision à prendre. Il aura fallu attendre une semaine de plus pour mettre tout le Québec sur pause, mais on y est enfin arrivé.

En fait, tout le Québec n’est pas sur pause. Ici et là, on s’inquiète. Pas des risques d’être infecté. Pas que nos proches soient atteints ou malades. On s’inquiète des apprentissages des enfants et on commence à se livrer ici et là à des commentaires parfois désobligeants sur les enseignants.

On me permettra ici d’écrire que moi aussi, je suis inquiet. Comme vous tous, je suis inquiet pour mes proches, ma famille, mes amis.  Pour l’avenir. Et honnêtement, je suis aussi  inquiet pour certains de mes élèves. Pas à cause de leurs apprentissages. En temps et lieu, j’ai confiance que nous saurons rattraper ce retard. Je suis inquiet pour mes élèves qui ne mangent pas à leur faim, pour ceux qui vivent dans des milieux toxiques, pour ceux qui ne voient pas la psychologue de l’école et qui avaient déjà des idées suicidaires. Ces enfants, bien des parents ne savent pas qu’ils existent. Ce ne sont pas leurs, mais ce sont un peu des miens.

Bien des gens aimeraient que nous fassions comme si de rien n’était, que nous organisions de l’enseignement en ligne. Personne n’est prêt à cela, pour différentes bonnes raisons qu’on a pu lire ici et là. Le système scolaire et certains intervenants ont fait la preuve de leur inefficacité de bien des manières au cours des derniers jours. Il faudra en tirer des leçons. Mais pas maintenant.

Bien des profs piaffent d’impatience aussi. Dans certaines régions, ils ont organisé une parade dans les rues où habitent leurs élèves pour indiquer qu’ils pensent à eux. D’autres ont organisé des groupes Facebook d’apprentissage sans pour autant viser un contenu académique.  D’autres enfin attendent. Ils attendent que le ministère se branche. Oui, oui : le même ministère qui nous a parlé de décentraliser les pouvoirs dans les écoles. Pourquoi cette attente? Parce qu’on leur a appris avec le temps à ne plus avoir d’initiative, à suivre les ordres. 

L’enseignement en ligne? Il faudra patienter une semaine de plus que prévu pour voir des contenus ministériels en ligne. Des collègues en ont mis en moins de 24 heures. Aller chercher les effets scolaires dans les écoles? Des directions ont trouvé il y a une semaine une façon de rendre les objets essentiels aux parents qui en faisaient la demande parce qu’elles voyaient bien qu’il était insensé d’ouvrir les écoles à tout le monde en même temps. Les services de garde pour les enfants des employés des services essentiels de l’État? Des parents et des directions se rendent compte qu’il est illogique d’envoyer leurs enfants dans un lieu qui va à l’encontre de la distanciation sociale.

Aujourd’hui, le ministère invite les enseignants à écrire à leurs élèves. Je ne sais pas si quelqu’un à Québec sait que certains profs du secondaire ont jusqu’à 360 élèves…

Aujourd’hui, j’apprends aussi qu’en pleine pandémie mondiale, le gouvernement veut négocier rapidement toutes les conventions collectives des employés de l’État.  Je croyais que la priorité de tous les Québécois étaient de sauver des vies…

Manifestement, il doit y avoir quelque chose que je ne comprends pas.  Ça sera une de plus. Je m en doute. Mais de voir le gouvernement s'empresser de négocier nos conventions collectives, quel mauvais message.  Ça manque de distanciation politique et sociale. Les snow birds sont bien légitimes de faire leur épicerie en Winnebago.   

24 mars 2020

Examens ministériels annulés : un peu de décence!


Alors que la planète vit au rythme macabre d’une pandémie et que bien des Québécois sont inquiets pour leur santé, ne voilà-t-il pas que deux bons universitaires en éducation trouvent fort à propos de nous entretenir du manque de pertinence des examens ministériels de fin d’année. 

Au nom d’une vison progressiste de l’apprentissage, ils expliquent que l’annulation de ces examens est sans conséquence. En fait, ces idéologies opportunistes en temps de crise en profitent surtout pour faire avancer leur agenda personnel. 

Désolé, messieurs, mais si vous ne l’avez pas remarqué, notre société vit actuellement des moments angoissants. Qu’on questionne la validité de ces examens, soit. Mais en ces temps troublés, c’est légèrement indécent! Actuellement, les jeunes, que vous dites défendre contre une évaluation abusive, auraient besoin de chevaliers qui pensent plus loin que leur cause personnelle. 
  

L'école au temps du choléra

La crise sanitaire que connait actuellement l'ensemble du monde révèle bien comment nous voyons la vie.  Et au Québec, au niveau de l'éducation, celle-ci montre bien la définition que certains ont de l'école.

Tout d'abord, on l'a vu, pour bien des parents, l'école est simplement une garderie. C'est un endroit pratique où l'on parque ses enfants parce qu'on ne sait pas quoi faire avec eux et qu'on est vite dépassé quand vient le temps de les occuper. Qu'on pense à cette dame qui avouait candidement à la caméra qu'avec le confinement demandé par le gouvernement, elle ne savait désespérément pas ce qu'elle allait faire avec les siens...

Ensuite, pour d'autres, l'école est un lieu d'apprentissage. Mais là encore, des nuances s'imposent. C'est un lieu d'apprentissages scolaires. Les jeunes doivent y apprendre des notions utiles pour une éventuelle profession afin de gagner leur vie. Aussi, doit-on s'assurer qu'ils n'aient pas de retard académique, quitte à favoriser un apprentissage en ligne. Cette notion d'apprentissage en ligne sous-tend que le rôle de l'enseignant est peu utile, qu'un jeune peut apprendre seul avec de bons outils. Que fait-on alors de l'effet enseignant, de la relation prof-élève? Elle passe magiquement à la trappe alors qu'elle est pourtant au centre de plusieurs discours visant à mettre davantage de responsabilités sur les épaules des profs.

On découvre aussi à quel point certains parents ont un rapport anxieux avec l'avenir de leurs enfants. S'ils n'ont pas d'école, ce n'est rien de moins que l'avenir de ces derniers qui sera menacé. Dans un contexte où la santé de tout être humain devrait être au coeur de nos préoccupations, on comprend pourquoi certains jeunes sont si stressés avec leurs résultats scolaires. Dans les faits, certains parents projettent leur propre angoisse sur leur progéniture. Oui, une pause n'est pas indiquée, mais elle ne tuera personne au sens propre comme au sens figuré. Il est ironique que, parmi ces parents qui s'inquiètent de l'avenir scolaire de leurs enfants, quelques-uns ont fait manquer la classe à ceux-ci pour aller en voyage dans des pays qu'on sait aujourd'hui contaminés. Je doute également que les parents de Bergame en Italie demandent un rapide retour en classe actuellement, trop occupés qu'ils sont à pleurer leurs proches décimés.

Pour les élèves, particulièrement les plus jeunes, la fermeture des écoles est surtout la perte d'un milieu social dans lesquels ils s'inscrivaient. Amis, adultes, professionnels qui les soignaient: ils se retrouvent seuls avec une réalité difficile à gérer, parfois même avec des parents hautement toxiques. Dans certains cas, ils n'auront rien à manger au déjeuner. Ce sont ces enfants qui devraient être l'objet de nos inquiétudes.

Enfin, de façon générale, ce que l'on constate est que l'école québécoise se définit surtout par son iniquité. À deux, à trois, à quatre vitesse? Dans les milieux plus aisés, on passera au travers de cette crise avec une école privée qui assurera un enseignement en ligne avec des élèves utilisant déjà leur propre ordinateur en classe. J'ai déjà oeuvré avec une clientèle similaire et c'est incroyable ce qu'un jeune peut faire quand il est bien équipé, bien encadré et habile avec différentes plate-formes d'apprentissage. Mais est-ce le cas de tous? Dans les faits, pour les autres, la situation sera variable. Ce qui nous montre bien à quel point il faudra agir quand les temps doux seront revenus. Agir: pas que parler et parler et parler...

Pour l'instant, en ces moments de tourmente, il existe deux choses que bien des parents québécois sont capables d'enseigner à leurs enfants avec un peu de bonne volonté. La première est simplement la vie, avec l'importance des lien et des gens qui nous entourent. La seconde est le respect envers ceux qui se battent en première ligne pour contrer cette pandémie; médecin, infirmière, pharmacien, éducateur, camionneur, concierge, commis d'épicerie, etc. Je connais plusieurs anciens élèves qui occupent ce type d'emploi actuellement et ils ont toute mon admiration.

L'égoïsme de ceux qui refusent de se placer en confinement alors qu'il est obligatoire dans leur cas ou qui adoptent des comportements pouvant nuire à la santé d'autrui est la malheureuse preuve que, comme société, nous avons bien des progrès à faire en matière d'éducation.




26 février 2020

La CAQ ne réglera rien à la déroute scolaire

Généralement, mais ce n’est pas toujours le cas, les enseignants héritent au début de leur carrière des groupes les plus difficiles. C’est ce qui m’est arrivé il y a longtemps. Aujourd’hui, on voudrait changer cette pratique. On me dit que 20% des jeunes enseignants décrochent après cinq ans. 

Des tâches souvent insoutenables

Je suis un enseignant d’expérience, un parmi les nombreux dont on connait mal leur réalité et à qui on veut attribuer les groupes «mal aimés».

Ces groupes dont personne ne veut, j’en ai connu pendant les 10-15 premières années de ma carrière. Me les redonner à nouveau dans le contexte actuel, c’est comme me faire revivre des moments que j’espérais derrière moi après de dures années de labeur. Si je n’avais pas tout le bagage que je possède maintenant, j’étais mû alors par une énergie plus vivifiante qu’aujourd’hui. Oui, je fais mes cinquante-six ans, miné par près d’une trentaine d’années au service d’un réseau d’éducation dysfonctionnel et pour lequel je n’ai jamais compté mon temps et mes efforts, parfois au détriment de ma santé, de mes amours, de ma famille.

Personne ne se demande si ce sont ces tâches qui sont tout simplement insoutenables, peu importe au fond qui on met devant une classe, de son âge, de son expérience. On nage plutôt dans les solutions faciles, dans la pensée magique; bref, un mode de gestion qui gouverne souvent le monde de l’éducation.

Personne non plus ne remarquera que bien des enseignants âgés ne se rendent pas à la fin de leur carrière, ne touchant pas ainsi leur pleine retraite. Ils préféreront se priver d’un revenu pour leurs vieux jours plutôt que de continuer à effectuer le métier qu’ils ont longtemps aimé et auquel ils ont consacré une partie importante de leur vie. Cette situation ne suscite à toute fin pratique aucune interrogation, aucun questionnement.  

Par ailleurs, le raisonnement qui veut que l’ancienneté équivaille à la compétence est faux. Certains  jeunes enseignants sont tout aussi professionnels avec leur expérience que d’autres plus âgés. Ne pas l’admettre revient à dire que tout nouveau diplômé est incapable de bien effectuer son travail avec certains groupes ou certains élèves. Parfois, la réussite dans la gestion de ces groupes relève davantage de la personnalité de celui qu’on met devant la classe que de son CV. Mais poser le problème de la sorte revient encore et toujours au même :  faire porter sur les épaules des profs un système qui est fondamentalement mal foutu. 

Des élèves qui ne maitrisent pas les savoirs essentiels 

Il est impossible, à moins d’être de mauvaise foi, d’ignorer que ces groupes difficiles sont le résultat d’une école à trois vitesses : celle des écoles privées subventionnées à plus de 60%, celle des écoles publiques offrant des programmes particuliers et celle des élèves «ordinaires» (le terme est celui utilisé par le MEES) qui n’appartiennent à aucun programme. On se rappellera que les deux premières effectuent une sélection, soit par les notes soit par le niveau socio-économique des parents.  En effet, ce ne sont pas tous les Québécois qui ont les moyens d’envoyer leurs enfants dans une école ou un programme ayant des frais de scolarité plus élevés. 

Demandez à tous les enseignants et ils vous diront qu’on retrouve souvent dans les groupes «ordinaires» des élèves dont les parents sont absents et dont le niveau socio-économique est habituellement plus faible. On y retrouve aussi, par la magie de l’évaluation, des élèves qui ne maitrisent pas les savoirs essentiels, quand ils n’ont pas tout simplement été promus alors qu’ils n’ont pas réussi des matières de base depuis plusieurs années. On ne parle pas ici de maquillage de notes sans le consentement des enseignants, sujet qui a fait l’objet de nombreux débats et qui a occulté une réalité toujours présente : on parle des règles de passage adoptées par les centres de services et qui font qu’un élève peut se retrouver en mathématiques deuxième secondaire sans jamais avoir réussi ce cours depuis la sixième année du primaire. 

Qu’on comprenne bien la situation : on ne modifie pas la note donnée par un enseignant à un élève, on n’en tient tout simplement pas compte et celui-ci est promu au niveau supérieur! Je n’exagère pas. Ces cas sont connus et documentés, mais les médias n’en parlent pas. Bien sûr, on ne permet pas à l’élève de monter à un niveau supérieur sans lui adjoindre un plan d’aide ou un plan d’intervention. Mais que vaut ce plan lorsque, on l’a constaté depuis des années, les services pour l’accompagner sont rares, quand ils ne sont pas tout simplement inexistants?

La réalité malheureuse de l’éducation, ce sont ces classes «ordinaires» qui sont tout sauf «ordinaires». Ce sont des classes dysfonctionnelles pour lesquelles on manque d’encadrement et de spécialistes; ce sont des classes difficilement gérables dans lesquelles on intègre sauvagement des élèves totalement dépassés par les programmes de formation; ce sont des classes où une proportion importante des élèves n’a même pas eu les acquis pour réussir l’année précédente et pour laquelle on se fait croire qu’elle rattrapera son retard tout en assimilant une nouvelle année; ce sont des classes épuisantes qu’on confie à des enseignants, jeunes et moins jeunes, dont la tâche s’est déjà alourdie au fil des ans et qui deviennent rapidement submergés par tout ce qu’on leur demande.


L’évaluation, c’est pour les autres

Nos décideurs ne feront jamais ces constats parce que cela reviendrait à remettre en question la façon dont le système de l’éducation fonctionne. Cela reviendrait à remettre en question leur gestion administrative et pédagogique. Ils préfèrent plutôt la bonne vieille stratégie qui consiste à blâmer les plus faibles, ceux dont le pouvoir est le moins grand.  Ils préfèrent remettre en question la gestion de classe et la compétence des enseignants qu’ils ont placés dans des situations intenables. Non, jamais ils ne s’évalueront eux-mêmes : ils choisiront de diviser pour mieux régner en opposant les enseignants, jeunes aux moins jeunes.

Un exemple patent de cette mauvaise gestion: dans le cas des départs des jeunes enseignants, qui a relevé que les pratiques de nos décideurs contribuent à ce phénomène? En effet, on refuse le plus souvent de créer possible des postes à temps plein, accentuant ainsi la précarité des nouveaux diplômés, comme c’est le cas avec les infirmières en santé. Comment ne pas comprendre qu’un jeune enseignant soit excédé quand il se retrouve année après année, quand il est «chanceux», avec des postes à temps partiel à 85, 92 et même 94%? Au nom de quel principe refuse-t-on de lui placer à l’horaire de travail la demi-heure qui lui manque pour en faire un employé à temps plein? 

En éducation, le gouvernement de la CAQ a les allures d’un vieil administrateur.  La loi 40 et les demandes qu’il a formulées dans les présentes négociations collectives (on ne peut vraiment pas parler d’offre quand on ne donne absolument rien) le démontrent. À lire les propos de MM Legault et Roberge, les problèmes de l’éducation au Québec se résument simplement aux commissaires scolaires - qu’ils ont fait disparaitre - et aux enseignants. 

La loi 40 et les récentes demandes patronales limitent l’autonomie professionnelle des enseignants. Elles augmentent les contraintes qu’ils subissent déjà en matière de formation. Elles restreignent leur représentativité à l’intérieur des diverses instances qu’on entend modifier ou créer. Elles augmentent la réddition de comptes pour obtenir des services aux élèves.  En bref, si on ne corrige pas le tir, la CAQ en viendra à surcharger encore plus ceux qui ont tenu à bout de bras l’école publique des classes ordinaires et moins ordinaires pendant des années et n’apportera aucune véritable solution sinon qu’un inefficace et traditionnel brassage de structures. 

La vision de la réalité de nos décideurs ne mènera nulle part, sinon qu’à l’échec. Cet échec, c’est celui des enseignants qui seront encore et toujours débordés, qui se sentiront profondément insatisfaits de leur travail quand ils ne vivront pas carrément un sentiment d’incompétence. Cet échec, c’est surtout celui des jeunes d’aujourd’hui qui quitteront l’école sans connaissance, avec ou sans diplôme. Et cet échec, c’est enfin celui des élèves qui les remplaceront et qui connaitront le même destin.

25 janvier 2020

Éducation: un grand rendez-vous manqué

Le projet de loi 40 et les prochaines négociations dans le secteur public auraient pu être l'occasion d'un grand rendez-vous entre tous les intervenants en éducation pour revigorer un réseau scolaire qui en a bien besoin. Mais voilà, le ministre de l'Éducation, Jean-François Roberge, et le gouvernement de la CAQ de François Legault en ont manifestement décidé autrement.

Un projet de loi très révélateur

Le projet de loi 40 aura réussi à unifier contre lui des organisations ayant pourtant déjà connu des différends importants comme les commissions scolaires, les syndicats enseignants et les comités de parents. Quand autant de gens ayant habituellement des intérêts si opposés partagent le même point de vue, la population en général devrait commencer à se poser de sérieuses questions sur ce que propose M. Roberge. N'appuient principalement le ministre que les cadres scolaires, qui devaient normalement passer à la trappe selon les promesses de la CAQ et qui aujourd'hui sont fort reconnaissants de se trouver dans les bonnes grâces du ministre, et les directions d'école, qui croient à tort qu'elles bénéficieront de davantage de pouvoirs une fois cette mesure législative adoptée.

Pour les enseignants, le projet de loi 40 vient consacrer la piètre opinion qu'a le ministre de ses anciens confrères de travail.  Cette piètre opinion, on a aussi l'impression qu'elle est semblable à celle de ses proches collaborateurs, de ses sous-ministres ou de ses haut-fonctionnaires qui disent connaitre si bien l'éducation et qui ont géré la catastrophe dans laquelle nous vivons depuis des années. Et on ne parle pas de ces chercheurs experts qui ont leur entrée privilégiée et qu'on n'entend plus réclamer la création d'un institut d'excellence en éducation maintenant qu'ils ont l'oreille du ministre.

Pas assez formés, ne bénéficiant pas d'une expertise assez précieuse pour être reconnue à sa juste valeur dans la constitution des nouvelles instances décisionnelles qu'il entend créer, M. Roberge réduit les enseignants à de simples exécutants, à des techniciens n'ayant qu'à suivre les consignes de ceux qui savent ce qui est bon pour l'école québécoise.

Oui, il y a eu de beaux discours avec une larme à l'oeil, des professions de foi empreintes de sollicitude ainsi que des serments, la main sur le coeur... mais les gestes parlent davantage et on constate que tout cela manque de bienveillance, une notion devenue rare en éducation.

Des demandes patronales rarement vues

Les négociations collectives actuelles auraient pu être l'occasion de revaloriser la profession enseignante mais, manifestement, la CAQ, animée par des réflexes néo-libéraux, en a décidé autrement. Tout d'abord, en soumettant aux enseignants des augmentations de salaire en dessous du coût de la vie, elle leur indique cyniquement que, pour elle, les gens oeuvrant en éducation ne méritent que de s'appauvrir. Quelle belle occasion manquée de s'assurer que les enseignants québécois ne soient pas les moins bien payés au Canada!

Mais au-delà du salaire, ce qui est consternant est que les diverses demandes patronales viendront alourdir la tâche des enseignants. Alors que le nombre de cas d'épuisement professionnel augmente, que l'embauche et la rétention du personnel sont des défis importants, que les jeunes enseignants décrochent après cinq ans, que les plus âgés quittent avant leur pleine retraite, que nous sommes en pleine pénurie de personnel au point de mettre à peu près n'importe qui devant une classe, voilà que le gouvernement Legault - dont on louait l'expertise économique - s'imagine qu'il retiendra les employés en place et attirera de nouveaux candidats dans cette profession en réduisant leurs conditions de travail.

Les mauvaises langues disent que c'est dans le but de s'assurer l'appui des cadres scolaires et des directions d'école quant au projet de loi 40 que le gouvernement de la CAQ a déposé de telles demandes qui rejoignent en tous points celles que font ces deux groupes d'intérêts depuis des années. Vérité? Mensonge? Dans le contexte actuel, on serait bien tenté de le croire.

Depuis les 26 ans que j'oeuvre en enseignement, jamais je n'ai vu des collègues partout au Québec aussi cyniques et désabusés. Ils oeuvrent dans des écoles surpeuplées, parfois insalubres, avec du matériel souvent désuet, avec certains élèves entassés dans une même classe que les parents eux-mêmes n'arrivent pas à éduquer correctement et qui viennent pourtant critiquer leur gestion pédagogique quand cela fait leur affaire... Jamais aussi je n'ai autant vu de collègues décourager leurs élèves, leurs amis ou même leurs enfants qui songent à devenir enseignants. Cela en dit beaucoup sur ce qu'ils pensent de la valeur de leur profession et de la reconnaissance qu'ils reçoivent quant à leur travail.

Si le gouvernement de la CAQ remporte la lutte qui s'annonce avec les syndicats enseignants sans parvenir à signer une entente, pour reprendre les mots d'un ancien premier ministre canadien, «dans l'honneur et l'enthousiasme», cette victoire sera le signe d'une défaite pour tout le système d'éducation québécois et marquera, quant à moi, le début des années sombres dans nos écoles québécoises.

MM Legault et Roberge ont devant eux une occasion incroyable de changer le climat délétère qui règne dans le monde de l'éducation depuis des années. Ils en ont le pouvoir; ils en ont aussi les moyens financiers. Si leur discours à l'effet que notre jeunesse mérite ce qu'il y a de mieux est davantage que des mots,  qu'une promesse creuse et vide de sens, c'est à eux de faire le premier pas.